A l'occasion de la parution de la nouvelle aventure d'Alix, "Par-delà le Styx", Julie Gallego, maître de conférences de latin à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, a interviewé Marc Jailloux. Julie Gallego a publié aux éditions Puppa :"La bande dessinée historique: L'antiquité".

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Photo: Sophie Hervier

 J.G. Cette semaine sort le dernier Alix que vous avez dessiné. Comment avez-vous trouvé ce titre original et énigmatique de Par-delà le Styx – une expression que l’on retrouve à la p. 37 dans une réplique d’Alix – et comment est née l’idée de cet album ? Était-ce l’envie de vous inscrire dans le passé de la série, dans son « âge d’or » avec Le Dernier Spartiate et Le Dieu sauvage, qui sont d’ailleurs explicitement mentionnés dans certaines notes ? Était-ce la volonté de donner un passé à certains personnages comme le jeune Héraklion ou à la génération précédente, Adréa et Astyanax ?

M.J. À l’origine d’un album, l’impulsion peut avoir diverses origines, comme une image qui nous inspire. Dans Par-delà le Styx, nous souhaitions montrer Alix au milieu d’une bataille d’éléphants, ce qui avait été seulement évoqué à l’époque d’Hannibal.

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 Et très rapidement, le scénariste a imaginé que nous pouvions l’envoyer en Afrique puisqu’il y avait à cette époque la grande bataille de Thapsus, avec un contexte historique très intéressant (les derniers partisans pompéiens qui vont affronter à cet endroit l’armée de César, la mort de Caton…). Nous nous sommes alors demandé ce qu’avait pu devenir le mercenaire Astyanax, après Le Dieu sauvage, puisqu’il disparaît un peu brutalement. Ce personnage est le dernier jalon du passé du jeune Héraklion. Grec parmi les Romains, l’adolescent malheureux fait tout pour préserver ce lien avec ce père de substitution dans l’espoir de reconstituer ce passé fragmenté qui lui échappe. Et puis en avançant peu à peu dans l’écriture de cette histoire, nous avons a eu le plaisir, en racontant le passé d’Héraklion, de remonter aux origines de la citadelle du Dernier Spartiate. Mais il fallait trouver un juste dosage entre le passé et le présent de la série : ceux qui n’ont pas lu cette trilogie [Le Dernier Spartiate, Le Dieu sauvage et Le Cheval de Troie] peuvent lire cet album comme une aventure à part ; et ceux qui la connaissent très bien pourront percevoir beaucoup plus de subtilités, en retrouvant des personnages qu’ils ont déjà côtoyés. C’est donc venu en plusieurs étapes : l’idée n’était pas de jouer uniquement sur la fibre nostalgique mais de partir plutôt, et comme toujours, sur une aventure qui devait se dérouler dans un lieu inédit. Par-delà le Styx est mon troisième Alix : le premier se déroulait en Afghanistan, le deuxième en Grande-Bretagne et celui-ci en Algérie et en Afrique tunisienne, mais pas à Carthage, où Jacques Martin avait déjà mené Alix. La dimension humaine et psychologique y est encore plus présente que dans les albums précédents, grâce au personnage d’Héraklion, qui nous permettait de parler aussi du passé d’Alix. Ce que l’on trouve très intéressant dans cette histoire, c’est que la fin de la citadelle a été provoquée par le fait même qu’Alix l’ait découverte, comme le lui reproche Héraklion (p. 5, case 7) et comme lui-même le reconnaît auprès d’Enak quelques pages plus loin (p. 13 case 7). 

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 Par-delà le Styx,p. 5

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 Par-delà le Styx,p. 13

Finalement, si Alix n’avait pas découvert la citadelle du Dernier Spartiate, Héraklion n’aurait pas été… le « dernier » Spartiate ! On peut donc imaginer qu’Alix a quand même une petite part de culpabilité et s’il veut tellement sauver Héraklion dans cette aventure, c’est peut-être qu’il s’en veut, comme c’est perceptible dans cette planche 12 où il fait le trajet seul (p. 14). Une telle planche « psychologique » nous permet de faire comprendre au lecteur que ce retour vers le passé qu’Alix entreprend pour Héraklion est aussi un écho à sa propre histoire, à sa propre quête initiatique concernant ses origines : Alix, fils de Gaulois, a été adopté par Rome et a lui aussi peu ou pas connu ses parents. Cette planche d’ambiance est une pause au milieu des actions, pour montrer à la fois les distances parcourues et le temps écoulé au cours de cet album. Le caractère introspectif de ces séquences offre l’avantage de faire ressentir au lecteur les émotions du personnage principal, qu’il accompagne dans son voyage.

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 Par-delà le Styx,p. 14

 Quant au choix du titre, il faut être honnête, il y en a eu plusieurs avant de le graver dans le marbre ! Au début, nous avions imaginé appeler l’album Héraklios mais comme personne ne connaissait le personnage, ce n’était pas très pertinent. Par-delà le Styx nous plaisait beaucoup, parce qu’il évoquait l’Antiquité grecque et, de fait, la citadelle du Dernier Spartiate et qu’il permettait le lien, au sein de l’album, avec Héraklios, ce messager de l’au-delà qui envoie des signaux, cet intercesseur qui mène en quelque sorte l’histoire. En effet, c’est lui qui apparaît dans les rêves d’Alix et c’est lui aussi qui influence inconsciemment Héraklion, lorsque ce dernier met toute son énergie à sculpter la figurine dans laquelle Astyanax reconnaîtra les traits d’Héraklios : c’est en achevant la statuette de son père qu’Héraklion est sauvé, « libéré » de ce qui le hante. Donc ce titre nous plaisait mais nous avons un peu hésité dans la mesure où Le Styx était déjà le titre d’un album d’Orion mais surtout parce que l’album ne se passait pas vraiment en Grèce. Mais comme le lien à la Grèce est quand même fort dans toute cette aventure, nous l’avons finalement choisi. Ce qui posait néanmoins des problèmes par rapport à la couverture car on aurait pu imaginer une couverture en rapport avec le Styx – le projet a même existé mais n’a pas été retenu car il n’aurait pas été cohérent avec l’ensemble de l’album. On ne voulait pas qu’il y ait « tromperie » par rapport à l’histoire, d’où le choix final d’Alix sur l’éléphant.

J.G. Par-delà le Styx entretient des liens étroits avec certains albums de « l’âge d’or » martinien, notamment Le Dernier Spartiate et Le Dieu sauvage. Comment travaillez-vous par rapport aux anciens albums ? Sont-ils toujours à portée de main ? Avez-vous la volonté de « placer » des références pour faire plaisir aux anciens lecteurs d’Alix et resserrer les liens avec le passé de la série ou apparaissent-elles parfois comme des réminiscences inconscientes, qui s’expliquent par le grand lecteur de la série originelle que vous étiez avant même d’en assurer la reprise ?

M.J. Je suis un lecteur d’Alix depuis que je suis enfant et c’est vrai que je les ai tous beaucoup lus et regardés. Mais quand je mets en scène une image, une séquence, je me pose surtout la question de la lisibilité par rapport au récit : qu’est-ce qui est important ? Qu’est-ce qu’on doit mettre en scène ? J’ai été amené à ressortir les anciens albums surtout par rapport aux séquences faisant directement référence à la trilogie Le Dernier Spartiate, Le Dieu sauvage et Le Cheval de Troie, auxquels cet album est lié. Je voulais absolument qu’il n’y ait pas de souci de raccord. J’ai aussi prêté particulièrement attention à la façon de dessiner la maison d’Alix : j’ai eu pas mal de travail, même si cela ne se voit pas forcément. Je voulais absolument que cette maison soit parfaitement cohérente avec toutes les autres données que l’on avait dans les albums antérieurs, même ceux « après Jacques Martin » au dessin. Je voulais qu’il y ait une cohérence entre les vues de la maison d’Alix dans Les Légions perdues, Le Fils de Spartacus (où l’on voit la terrasse) et Roma, Roma (où la maison est plus présente). Donc ça a été quand même un petit casse-tête !

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 Les Légions perdues, p. 3

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 Les Fils de Spartacus, p. 7

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 Roma, Roma, p. 45

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 Par-delà le Styx, p. 5

J.G. Vous aidez-vous alors, comme certains dessinateurs, de logiciels 3D pour modéliser la maison ?

M.J. Non, pour ma part, je ne trouve pas très intéressant de partir de logiciels 3D, en tout cas sur la série Alix. Ce que j’aime, c’est jouer à fond sur l’art de l’ellipse, c’est-à-dire sur les codes de la bande dessinée, ce que faisait très bien Jacques Martin. En effet, nous n’avons bien souvent que des petits bouts de décor mais il faut que l’angle de vue retenu soit évocateur. Ce sont des vues elliptiques : on passe par un couloir, on voit un bout de chambre, etc. Mais j’ai été amené quand même sur cet album, notamment au début, quand on voit les fugues d’Héraklion, à dessiner des plans et à effectuer des recherches graphiques afin de montrer la maison d’Alix vue de loin à travers les rues du quartier tout en conservant une cohérence par rapport aux vue de la terrasse (p. 5 cases 1-2). Mais pour cette vue-là, je me suis posé des questions pour définir où se situait la maison d’Alix, ce qui n’avait pas été clairement défini. Pour moi, c’est plutôt vers le Trastevere, de l’autre côté du Tibre, des quartiers plutôt huppés, avec des rues pavées au sol, ce qui n’était pas courant dans tout Rome. Il faut partir de choses plutôt vraisemblables pour y croire à fond et il faut que, moi en premier, je puisse y croire pour que le lecteur aussi soit embarqué dans l’aventure ! Donc, pour y croire, il y a un travail de documentation qui n’est pas toujours visible mais qui est bien là. Et quant au dessin, à force d’animer le personnage, je finis par me l’approprier comme bon me semble, je crois ! Il ressemble au Alix de Jacques Martin sans être pour autant un copié-collé : ça fait penser à des Alix mais on ne peut pas prendre une case et dire que c’est exactement la même. Parfois, on s’en rapproche mais inconsciemment.

J.G. J’ai effectivement été frappée par la présence aux pages 26 et 33 de deux cases qui se répondent (le projet d’assassinat d’Astyanax par un traître anonyme dissimulé dans l’ombre) et qui m’ont immédiatement évoqué une case « à suspense de bas de planche » du début de Iorix le Grand, qui correspond à la première apparition de Iorix, dissimulé derrière une tenture et observant Alix faisant la connaissance d’Ariela. Ces vignettes ont la même composition, le même cadrage et le même jeu sur le contre-jour ; seule la possible victime change, Astyanax « remplaçant » Alix dans votre album.

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 Iorix le Grand, p. 6 et Par-delà le Styx, p. 26 et 33

 M.J. Dans ce cas, c’est typiquement la mise en scène qui justifie ce dessin : qu’est-ce qui va permettre de servir le récit et qu’est-ce qu’on doit mettre en valeur ? Ici, on ne doit pas voir le tueur ni même, pour l’instant, ses bracelets, juste Astyanax, concentré. Je story-boarde beaucoup mes histoires et sur une série Alix qui compte désormais 34 albums, c’est sûr qu’il y a des cadrages qui peuvent revenir. Et dans les cases que vous évoquez, c’est un cadrage un peu cinématographique, qui reprend un passage de Iorix : c’est vrai et tant mieux… mais ça s’est fait inconsciemment, à dire vrai !

J.G. Quelle est la part d’intervention du comité Martin au niveau de la narration et du dessin ? De « l’extérieur », on ne sait pas comment les choses se passent alors vous impose-t-on des éléments dans les albums que vous dessinez ?

M.J. Lorsque j’ai repris cette série, j’avais vraiment envie de m’inscrire dans la continuité de l’œuvre de Martin, sans créer de rupture, mais de la faire évoluer peut-être, en fonction de ma propre sensibilité et du monde différent qui nous entoure, dans la vie ou en art. Mon album préféré de la série étant Le Dernier Spartiate et sachant qu’avec Par-delà le Styx, on tournait autour des préquelles de cet album, je voulais quand même qu’on soit au plus proche de l’esprit de la série. Le comité Martin est là pour veiller à ce que notre travail soit conforme à ce que faisait Jacques Martin mais il ne m’a pas imposé d’être autant dans ses traces ; c’est bien moi qui souhaite coller au plus près de son œuvre, sans me limiter mais pour comprendre ce qui a fait le succès de la série depuis presque 70 ans (en 2018), ce qui a fonctionné, tout simplement. Ainsi, si je reprends, par exemple, la couleur ocre qu’il employait pour les flash-back, c’est parce que c’est cette Antiquité « dorée » qui m’a fait rêver. Donc il n’est pas question de se priver de ça, parce que ce que je trouve intéressant dans une reprise, c’est de jouer avec les codes de la série, avec ses spécificités. Il n’y a en réalité aucune directive contraignante ou impérative du comité Martin, pour m’imposer de faire par exemple telle séquence de flash-back comme dans tel album. Au niveau de la conception de l’album, je suis relativement libre, ils me font plutôt confiance : c’est tout de même le 3e album que je fais, sans compter un Orion. Il peut m’arriver de tenter parfois de défendre certains choix quand je pense qu’il faut faire quelque chose d’un peu différent, mais c’est assez rare et par chance, nous tombons souvent d’accord. Très concrètement, voilà comment ça se passe : le comité se réunit tous les quinze jours à peu près et on doit lui soumettre chaque étape, à savoir le scénario, le découpage, le crayonné, l’encrage et la couleur, pour qu’il n’y ait pas de surprise au final. Mais pour moi, c’est comme si je devais aller montrer mes planches à Martin et  je me dis : « Est-ce qu’il aurait apprécié ou est-ce que j’aurais osé lui présenter ça ?, etc. » Je n’ai pas envie de trahir son travail ou de faire n’importe quoi.

J.G. Et comment avez-vous travaillé avec le scénariste ? Est-ce que vous ne vous mettez à dessiner qu’après avoir reçu le scénario complet ?

M.J. En fait, j’ai la chance que l’on s’entende bien avec Mathieu Bréda. Pour le deuxième album, j’avais quasiment écrit le synopsis et lui m’avait aidé à le porter à terme et à le découper. Donc c’était plutôt de la co-scénarisation, qui lui avait permis aussi de se mettre un pied à l’étrier. Et pour Par-delà le Styx, c’est un scénario de lui mais avec un jeu de ping-pong entre nous deux. En effet, nous échangeons constamment au début mais même parfois pendant l’album, où il nous arrive de rediscuter de certaines séquences. Ainsi, je trouvais qu’il n’avait pas assez développé la création de la citadelle ou les origines d’Héraklios, que c’était trop rapide. Je pense aussi à un autre exemple : lorsqu’Alix est dans le Medracen, il doit utiliser un bloc de pierre pour se débarrasser de son ennemi. 

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 Par-delà le Styx, p. 32 et 33

L’actualité de Palmyre était un peu ennuyeuse par rapport à cette destruction d’objet… Dans ce cas-là, il y a une discussion. Du point de vue du scénariste, ce n’était pas un problème parce que, pour Alix, ce n’était que de vieilles pierres. Mais, pour ma part, je suis assez vigilant sur un point comme cela : Alix ne doit pas détruire des vestiges et s’il le fait, on doit comprendre qu’il n’a pas le choix. Et c’est bien le cas à ce moment-là : l’ennemi a récupéré l’arme d’Alix et si ce dernier ne fait pas quelque chose, il va y passer. C’est typiquement le genre de séquence sur laquelle il peut y avoir discussion et on peut dire que j’ai alors le rôle du chef d’orchestre, sans prétention, pour la couleur, le scénario, etc., et j’interviens si je sens que « ça ne sonne pas Alix » ou qu’on n’est pas dans du Jacques Martin. Par exemple, dans un combat, Alix n’a pas besoin de transpercer un ennemi, ce n’est pas l’attitude que l’on attend de lui : il peut faire des moulinets avec ses bras, il peut y avoir beaucoup d’agitation autour de lui, les gens peuvent tomber un peu dans tous les coins, mais lui ne transpercera pas ses ennemis frontalement. Ce n’est pas le style de la série, qui est tout public ; il ne doit pas y avoir d’images choquantes mises en avant. Certes, la violence peut être suggérée, mais alors plutôt en arrière-plan, comme nous l’avons fait dans  Britannia, pour la scène du massacre des druides. Et puis c’est mieux de jouer sur l’ellipse : c’est au lecteur d’imaginer ce qu’il s’est passé dans la « gouttière » entre deux cases, comme dans la célèbre séquence de Tintin au Tibet où Haddock court pour attraper son avion mais où il se trompe de passerelle… et où on le voit à la case suivante avec un sparadrap sur le nez. Tout en jouant sur l’ellipse, nous avons essayé d’aller un petit peu plus loin dans notre album en choisissant une couleur d’arrière-plan un peu plus « pop » (p. 33, case 2) quand Tagos se prend la colonne sur la tête, pour suggérer la violence par un fond rouge.

J.G. Vous mettez en scène Marc-Antoine à plusieurs reprises dans cet album. C’est un personnage tout à fait singulier, comme le remarquent Alix et Enak. Avez-vous prévu de le faire réapparaître dans des aventures ultérieures ?

M.J. Si le scénario le justifie, pourquoi pas ? C’est un personnage que n’avait jamais dessiné Jacques Martin et que j’ai mis en scène pour la première fois dans La Dernière Conquête. Je le trouve très intéressant donc si c’est cohérent avec l’histoire, c’est possible.

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 Par-delà le Styx, p. 12

 J.G. Le lecteur attentif et féru d’Histoire peut reconstituer une chronologie cohérente dans cet album, avec l’évocation de la bataille de Pharsale qui a eu lien en 48 av. J.-C., lors de laquelle César a promis, s’il triomphait, de faire construire un temple à Venus Genitrix (un temple que l’on aperçoit encore en travaux lors de la « crise » d’Héraklion aux p. 9 à 11), mais aussi la mention de la mort de Pompée le Grand, suivie de la résistance en Afrique des derniers Pompéiens, alliés au roi Juba, et le suicide final de Caton d’Utique.

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 Par-delà le Styx, p. 9

 M.J. On se documente en effet énormément avec le scénariste et on essaie, dans la mesure du possible, de coller au plus près de la réalité historique. Effectivement, le temple de Venus Genitrix était en chantier à cette époque-là donc il n’était pas question de le montrer achevé dans l’album et, pour l’anecdote, on a dit qu’après sa campagne de Grande-Bretagne, César avait fait don à ce temple d’une armure ornée de perles qu’il aurait ramenée de cette expédition, ce qui crée un lien avec l’album précédent Britannia. Un travail sérieux s’impose car nous sommes vraiment beaucoup observés ! Je peux ainsi évoquer le cas du Nécromantéion, que j’ai dessiné dans mon premier album d’Orion, Les Oracles (p. 14), avant de travailler sur Alix : il est réutilisé sur des sites Internet d’historiens ou de passionnés d’Histoire ! Nous avons envie de ne vraiment pas faire n’importe quoi parce que nous aimons l’Histoire et que c’est passionnant aussi de chercher ce genre de petits détails, même si c’est seulement pour les plus exigeants de nos lecteurs !

J.G. Une explication est même donnée à la panique des éléphants durant le combat : ce n’était pas des animaux formés pour la guerre mais pour les spectacles. Est-ce un élément dont vous avez trouvé la trace dans des ouvrages spécialisés ou est-ce quelque chose que vous avez ajouté ?

M.J. Ce n’est pas une invention, c’est vraiment dans les livres historiques. Et c’était important pour nous parce que l’éléphant est un « acteur » dans cette histoire et c’est important quand on anime un personnage de comprendre ses « motivations », même si c’est un éléphant ! On se demande donc ce qu’il est, comment il est, s’il est à sa place, etc. Et ces éléphants-là n’étaient pas faits pour le combat. Un détail comme ça rend l’histoire plus humaine pour le lecteur et il en apprend beaucoup plus que si on lui dit que, pendant la bataille, on essayait avec des haches de couper les jambes des éléphants. Nous, ce que nous essayons de faire avant tout, c’est transmettre une émotion.

J.G. Avez-vous aussi été inspirés, pour le scénario ou les dessins, par la série Rome (HBO, 2005-2007) de Bruno Heller, et plus particulièrement par l’épisode 9 de la saison 1, qui raconte effectivement la fin de la bataille de Thapsus avec les éléphants et le suicide de Caton à Utique, ou peut-être par d’autres péplums ? 

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 Caton, Metellus Scipion et les éléphants après la bataille de Thapsus dans la série Rome (HBO, 2005-2007). Tout début de l’épisode 9 de la saison 1 (VO« Utica » / VF « Marché de dupes »).

M.J. J’ai effectivement vu cette séquence, qui est traitée d’ailleurs a minima,comme la bataille d’Actium, avec juste un peu de poussière et Caton, notamment pour connaître la manière dont son suicide était raconté. J’essaie toujours de me documenter au maximum et de regarder tout ce qui se fait avant d’attaquer un sujet. Pour traiter la question des éléphants, j’ai même vu les films sur Hannibal, pour comprendre un peu comment étaient les enclos de ces animaux. Une série comme Rome me permet de me positionner dans mes choix, de me mettre dans l’ambiance et de voir comment je vais pouvoir animer mes personnages. Et c’est vrai que, dans cet album, il y a beaucoup de personnages historiques : Marc-Antoine, Caton, Metellus Scipion, Juba 1er et même le mercenaire italien Publius Sittius (p. 24). J’ai la chance de travailler avec un scénariste qui a beaucoup de talent et qui est aussi féru de documentation donc on a souvent des discussions pour essayer de croire en nos personnages. Et j’espère que c’est ça que les lecteurs ressentent !

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Par-delà le Styx, p. 44

 J.G. Avez-vous quelques informations complémentaires à donner aux lecteurs d’Alix Mag’ ?

M.J. Le tirage normal va être accompagné d’un magnifique tirage de tête édité par la librairie Bulles en tête à Paris. C’est un très grand format (31 × 44 cm) où il y aura l’intégralité de l’album dans sa version crayonnée et dans sa version encrée, accompagnées de longs textes, écrits par un ami professeur de latin, Frédéric Lévy, qui me fait l’honneur de faire un grand dossier sur la bataille de Thapsus, les éléphants, etc. Aux dernières nouvelles, il ne reste déjà plus beaucoup d’exemplaires ! Et pour ce qui est des projets en chantier, nous sommes déjà en train de préparer le prochain album, de réfléchir à une nouvelle thématique, un nouvel axe ; il faut compter ensuite à peu près un an et demi de travail. Comme j’ai été formé par Gilles Chaillet avant de m’occuper d’Alix et Orion, j’ai bien vu comment il travaillait et je commence déjà à me documenter. Si on a classé les informations avant, ça permet de gagner du temps pour la réalisation. Ces détails de recherche ne se voient pas forcément après mais j’apporte autant de soin à la reconstitution des temples de Rome qu’à celle de l’intérieur des huttes d’un village, comme je l’ai fait dans Britannia par exemple. Certains y sont sensibles, d’autres moins, mais on travaille pour différents niveaux de lecture. Si on regarde de près l’album, on peut voir que les glaives des mercenaires ne sont pas les mêmes que ceux des Romains. Et pour l’affrontement en flash-back entre la Garde noire et les Romains, j’ai conservé dans cet album l’aspect que les hoplites grecs avaient dans les albums précédents mais j’ai tenu à modifier l’équipement des Romains, pour être plus en accord avec les données historiques. Cela me semblait légitime puisque Jacques Martin avait fait de même dans les albums ultérieurs (Vercingétorix, Le Cheval de Troie), pour éviter que les soldats de la Rome républicaine ne portent casques et cuirasses de l’époque impériale (une erreur fréquente due aux représentations tardives sur la colonne de Trajan). Chaque album nous permet, à nous qui ne sommes pas historiens, d’apprendre aussi beaucoup. Quand j’ai fait La Dernière Conquête, je me suis posé aussi beaucoup de questions sur les tribus qui vivaient en Afghanistan à l’époque d’Alix. Il y a des questionnements et, en bande dessinée, ce que l’on peut se permettre, c’est de combler des vides ou de créer des hypothèses.

J.G. Jean Dufaux dit effectivement qu’en tant que scénariste de BD historique, il exploite les béances de l’Histoire. C’est donc bien la même démarche que la vôtre. Merci beaucoup pour toutes ces explications sur votre dernier album.

M.J. Merci à vous pour l’intérêt que vous portez à l’égard de notre travail.

Julie Gallego est maître de conférences de latin à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, au département des Lettres Classiques et Modernes.Ses travaux portent sur la syntaxe latine chez divers historiens, sur les réécritures fictionnelles de l’Histoire dans la bande dessinée (AlixMurenaAstérix) et les séries télévisées (Rome), et sur l’adaptation d’œuvres littéraires en bande dessinée (Calamity Jane, Martha Jane Cannary, Calamity ) ou série télévisée (A Young Doctor’s Notebook). Elle enseigne le latin et la bande dessinée. Elle a organisé en 2011 un premier colloque international sur la bande dessinée historique, portant sur la période de l’Antiquité, avec pour invités d’honneur Jean Dufaux et Philippe Delaby. Les actes du colloque sont disponibles depuis début 2015 aux Presses Universitaires de Pau et des Pays de l’Adour (PUPPA).