Alix Mag', actualité sur l'oeuvre de l'univers créé par Jacques Martin, le père d' Alix, Lefranc, Jhen, Orion et Loïs.

22 avril 2019

Jean Pleyers, l'interview, partie 2

Voici la seconde partie de l'interview de Jean Pleyers consacrée au nouvel album de Jhen, "Le procès de Gilles de Rais". Toutes les illustrations du "procès de Gilles de Rais" et reproduites ci-dessous sont tirées du cartons à dessins de Jean Pleyers.

Une interview réalisée par Raymond Larpin.

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Jean Pleyers et son épouse Corinne,à qui l'on doit les merveilleuses couleurs de l'album.

Parlons maintenant du « Procès de Gilles de Rais », votre dernier album ! Pourquoi avez-vous choisi Nejib, qui est surtout un dessinateur et qui vient de publier le tome 1 de « Swan » ?

C’est Benoît Mouchart, directeur éditorial de Casterman, ancien directeur du festival BD d’Angoulême, qui m’a proposé Nejib comme scénariste, car ils s’entendent bien. C’était une bonne idée et heureusement, nous sommes également devenus des amis.

Est-ce que vous l’avez rencontré souvent ? Comment avez-vous collaboré ?

Nous nous rendons régulièrement à Paris, plusieurs fois par année, et nous dînons souvent ensemble pendant nos visites.

« Le procès de Gilles de Rais » est un important tournant de la série. On sait que Gilles de Rais a été condamné, et Jacques Martin le considérait par ailleurs comme un personnage principal de la série. S’il devait disparaître, n’avez-vous pas eu peur que cela puisse entraîner la fin de Jhen, en tant que série de BD ?

Que pourrais-je dire sans dévoiler nos futurs scénarios ? Il y aurait bien une solution, qui serait de le faire ressusciter (rires).

Ce qui m’a frappé dans ce nouvel album, c’est son très grand respect des données historiques. C’est peut-être le récit de Jhen qui est le plus proche de la vérité des faits. J’imagine que l’on doit beaucoup cela au scénariste ?

Précisons tout de même qu’on avait parlé de cet album à l’époque, avec Jacques Martin. On envisageait de raconter ce procès mais on ne voulait pas le faire trop vite, pour ne pas tuer la poule aux oeufs d’or. Ceci dit, 35 ans plus tard, cet album paraît et Nejib s’en est brillamment sorti. Il a su respecter la vérité historique et il a de plus apporté cinq ou six idées géniales, comme par exemple le retour de la statuette qui pleure, une chose à laquelle je n’aurais jamais pensé. Il a aussi eu l’idée d’expliquer l’amitié entre Gilles et Jhen en racontant (sans l’expliquer) que Jhen est devenu la conscience de Gilles de Rais. C’était déjà un peu le cas avant mais c’est vraiment devenu une idée maîtresse dans l’album actuel. Et donc, il n’y avait vraiment rien à corriger dans ce scénario, auquel je me suis contenté d’ajouter des dialogues.

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Votre album montre des images très précises du château de Machecoul ou de la ville de Nantes. La ville est dessinée avec beaucoup de détails, et chaque emplacement est bien désigné. Est-ce que vous aviez beaucoup de documentation sur Nantes, ou est-ce que vous avez dû imaginer certains lieux ?

J’avais des centaines et des milliers d’images et de photos, du château des ducs de Bretagne par exemple, et c’est très facile de trouver de la documentation avec Internet. Avant, je devais tourner des pages et des pages de bouquins et c’était une horreur. Pour cet album, j’ai eu beaucoup de miniatures du Moyen Âge, qui sont généralement du XVe siècle, ainsi que des centaines de photos que j’avais prises moi-même sur les lieux, lorsque j’étais autrefois invité dans des festivals littéraires.

Donc, vous travaillez surtout avec des documents, et pas tellement avec l’imagination.

J’utilise des documents dans 99 % des cas. Si je n’avais pas de documents, je ne serais rien, ou en tout cas je ne serais pas l’auteur de BD historiques que je suis devenu.

Ce qui est étonnant, dans ce procès, c’est qu’il n’a pas été déclenché par les crimes monstrueux du connétable, mais plutôt par un conflit avec un prêtre, que Gilles avait giflé dans une église !

Il y a eu aussi le rôle joué par les grands princes de l’époque, comme Jean V, duc de Bretagne, et Jean de Malestroy, l’archevêque de Nantes. Ils voulaient condamner Gilles de Rais parce qu’ils n’arrivaient pas assez vite à racheter tous ses biens. En fait, Gilles laissait s’effondrer les cours de tous ses biens en étant trop dispendieux, et c’était ça la véritable raison du procès. La fausse raison, c’était sa condamnation pour des actes de sorcellerie ou pour des invocations démoniaques. Et finalement, ce procès n’était pas du tout motivé par les crimes commis par Gilles de Rais sur les petits enfants, ce qui est vraiment honteux et terrifiant. Mais où sont le bien et le mal ?

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En effet, l’église reprochait en premier à Gilles de Rais de pratiquer l’alchimie, ce qui était considéré comme de la magie noire. Les meurtres d’enfants ont été condamnés, mais ils semblaient moins choquer le public et les prêtres.

Oui, parce qu’à cette époque-là, comme les cathares et aussi beaucoup d’orientaux, on mettait le diable au même niveau que Dieu. On ne comprenait pas que c’est Dieu qui avait créé Satan, et qu’il a même tout créé. D’ailleurs, à mon avis, Dieu n’a rien créé du tout car l’univers est tout simplement son propre corps. Moi qui crois en Dieu, j’ai vite compris avec mes voyages astraux qu’il n’y a finalement que lui. C’est simple comme bonjour, l’univers ! Il y a un être extrêmement vaste, magnifique et terrifiant, qui est Dieu et qui change de forme tout le temps. Comme Shakespeare fait dire à Hamlet : «"Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horatio, que dans toute votre philosophie". Le monde est infiniment grand.

L’album présente avec subtilité l’attitude de Gilles de Rais face à ses accusateurs !

Oui, il n’a même pas nié ! Gilles de Rais était trop orgueilleux. Et ça, c’est aussi une belle trouvaille de Nejib, car il a compris que c’était un aspect important du personnage. Jean de Malestroy voulait bien atténuer sa peine mais Gilles n’a pas voulu. C’est une belle idée. Nejib écrit ses story-boards très sobrement, mais il est un véritable dramaturge et il a un très grand talent de narrateur.

C’est en effet une intrigue tout à fait réussie. Pendant que Gilles est devant ses juges, Jhen vit sa propre aventure dans l’abbaye de Grandchamp, et j’imagine que ce lieu est imaginaire ? Y avait-il un modèle ?

J’ai en fait synthétisé six ou sept monastères, comme je le fais toujours dans ces cas-là. De même, quand je veux créer un personnage politique, je lui donne le profil d’un ensemble d’hommes politiques que j’ai eu la chance de rencontrer.

Cet album raconte en plus la jeunesse de Gilles de Rais, en particulier son enfance, ses années de formation, et les débuts de ces crimes. Le scénariste essaie d’expliquer comment le connétable est devenu un monstre. Mais Gilles de Rais n’est-il pas surtout le produit d’une époque médiévale très sauvage, totalement soumise à la loi du plus fort ?

Oui, et c’est ce que je trouve fascinant dans cette époque. Avec la bande dessinée, on peut facilement illustrer ces contrastes éminemment dramatiques qui existaient au Moyen Âge, et cette vie d’un peuple soumis à une guerre interminable. J’ai jadis rencontré Jean Favier lors de festivals, et cet historien a écrit un ouvrage sur la guerre de 100 ans. Lors d’une discussion, il m’a dit : « Je me suis trompé, c’est la guerre de 300 ans que j’aurais dû écrire ». Parce que cette guerre a en fait commencé deux siècles avant.

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On laissera les lecteurs découvrir la conclusion de cette aventure, mais j’ai envie de reparler de cette attitude de Jhen qui ne renie pas son amitié pour un criminel. Il reçoit des reproches de Jean de Malestroy, qui lui fait une remarque épouvantable à la fin de l’album.

Oui, c’est un des moments les plus critiques de tout l’album, quand Jean de Malestroy ouvre la porte à Jhen pour lui permettre de voir une dernière fois son ami Gilles de Rais. Il lui dit : « J’avoue ne pas comprendre votre fidélité à un tel personnage, vous qui êtes si prompt à défendre la veuve et l’orphelin. Comment avez-vous pu être aveugle à ce point ? » Ce dialogue de Nejib est génial et j’ai été très content de lire ça. J’ai moi aussi écrit des dialogues, mais les meilleurs et les plus importants sont l’œuvre de Nejib.

Cela devait être passionnant de dessiner cette scène !

C’était très fort ! Tu as vu la tête de Jhen ? Et aussi quand il verse quelques larmes ? C’est le genre de détail que peut apporter un dessinateur. Les détails sont très importants dans les arts visuels, et ce n’est pas Visconti qui dirait le contraire.

Vous avez toujours aimé ajouter de nombreux détails dans vos dessins.

Je ne les ajoute pas. Pour moi, ces détails sont nécessaires et les dessins que je réalise représentent un véritable minimum !

Comment imaginez-vous maintenant la suite des aventures de Jhen ?

J’avais déjà écrit le scénario détaillé d’une histoire qui s’intitulera « La Louve Céleste » et Néjib va en réécrire une autre version que j’adopterai. C’est une histoire qui se passera à Rome, où Jhen se rendra avec Parfait pour y redresser le Campanile de la basilique Saint-Pierre qui s’est effondré. Il y retrouvera Francesco Prelati, qui avait abandonné son maître pour ne pas être pendu.

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Et pour conclure, je vous propose une question d’un ordre différent ! On désigne souvent la bande dessinée comme le « Neuvième Art », mais de nombreux dessinateurs de BD contestent cette idée. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Eh bien, j’en pense la même chose mais il faut examiner les situations cas par cas. Dans le domaine de la BD, je pense d’abord qu’il y a beaucoup d’auteurs médiocres, et d’ailleurs je ne lis pas de bandes dessinées pour cette raison. Mais comme je l’ai déjà dit dans cet entretien, il y a de très grands auteurs de BD, comme Hergé, Jacobs et Martin, qui ont cru que la bande dessinée qu’ils pratiquaient était plus importante que tout, mais ils n’ont jamais pensé non plus qu’ils faisaient de l’art. Ils privilégiaient le fond plutôt que la forme, et ils n’étaient pas esthétisants (sinon on tombe dans l’académisme). Il ne faut pas choisir le style. Le style d’un artiste, c’est sa prison même. Si vous avez quelque chose à dire, dites-le et votre style vous rattrapera. Si vous n’avez rien à dire, ne dites rien et allez conduire des camions, par exemple.

Mais justement, quand vous décrivez cette attitude d’Hergé, Jacobs et Martin qui considéraient ce qu’ils dessinaient comme plus important que tout le reste, cela me conduit à penser que l’on est très proche d’un art véritable.

C’est une recherche mystique qui ne dit pas son nom, et qui est pleine d’une humilité inconsciente. Elle comporte la recherche du détail, et aussi celle de l’âme, mais sans le dire. Il faut raconter sans expliquer, pour ne pas ennuyer, et entraîner le lecteur dans sa recherche sans le lui dire.

En tout cas, j’ai pour ma part toujours pensé que la bande dessinée pouvait être un art, particulièrement lorsque Hergé ou Jacobs passaient plusieurs années à ciseler une œuvre, afin que celle-ci devienne parfaite.

Oui, bien entendu ! Mais il s’agissait de véritables artistes complets, dans ces cas-là. Michel Serres disait de son ami Hergé qu’il avait fait la plus belle œuvre du XXe siècle, et De Gaulle lui-même disait : « Je n’ai qu’un seul rival, c’est un Tintin ». (rires)

Voilà qui en dit long sur l’impact que peut avoir une BD ! Merci beaucoup, en tout cas, pour cet entretien !

C’est moi qui te remercie, Raymond.

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16 avril 2019

Jhen en librairie!

C'est ce mercredi que sortiront les 2 albums de Jhen, et cerise sur le gâteau, la suite de l'interview de Jean Pleyers sera postée très bientôt...

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Photo Casterman

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09 avril 2019

"Lune rouge", la couverture

Voici en exclusivité pour Alix Mag', la couverture de "Lune rouge" , la prochaine aventure de Lefranc, du trio Corteggiani/Alvès/Bonaventure.

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07 avril 2019

Saint Pierre selon Marc Jailloux

Alors qu'il dessine le prochain album d'Alix "Les Helvètes" sur un scénario de Mathieu Breda, Marc Jailloux publie le 10 avril prochain "Saint Pierre, Une Menace pour l'empire romain" aux éditions Glénat. Il s'agit du premier album complet d'une nouvelle collection dont le but est de raconter la vie des papes.

Le scénario avec un vrai parti-pris est signé Patrice Perna (Kersten, Darnand) et les couleurs de Florence Fantini sont magnifiques. La mise en scène et les cadrages sont audacieux, et Marc s'éloigne, le temps de cet album des carcans Martinien. Un album à découvrir ! 

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"Saint Pierre" de Marc Jailloux, Florence Fantini et Pat Perna, éditions Glénat.

 

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Alix à Bram

C'est le 25 mai prochain que débutera l'expo "Alix à Bram", en Occitanie. Nous reviendrons prochainement sur le programme, mais des planches originales et des objets personnels ayant appartenu à Jacques Martin seront exposés. Ce sera une exposition artistique et pédagogique accompagnée d'animations .

Plus d'infos

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30 mars 2019

Jhen à Malbrouck

Entre le procès de Gilles de Rais et une prochaine histoire ("Le conquérant") tournant autour de la tapisserie de Bayeux, Jhen et ses acolytes se rendent au château de Malbrouck en Moselle, là où une grande expo Hergé vient d'être inaugurée.

Une fois encore, le département de la Moselle, qui co-finance l'album,  invite les personnages de Jacques Martin à découvrir son histoire, grâce notamment au dessinateur Olivier Weinberg et ses collaborateurs Yves Plateau , Pierre Legein et Emmanuel Bonnet.  Un voyage d'Alix pour 2020 et un reportage de Lefranc , pour 2021 sont déjà en préparation! Ce qui n'empêche pas le dessinateur à travailler sur la jeunesse de Lefranc, album qui devrait sortir pour les 70 ans de Lefranc, en 2022.

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24 mars 2019

Jean Pleyers, l'interview, partie 1

A l'occasion de la sortie du nouvel album de Jhen, "Le procès de Gilles de Rais", Alix Mag' vous propose une grande interview du génial Jean Pleyers, menée par Raymond Larpin ,collaborateur du fanzine "Tonnere des bulles" et webmaster du forum  "Alix, Jhen, Lefranc et les autres".

Cette interview, publiée en deux parties, débute aujourd'hui avec les débuts de Jean Pleyers et la création de Jhen. La seconde partie, axée sur le nouvel album de Jhen, sera publiée lors de la sortie de l'album. Toutes les illustrations du "procès de Gilles de Rais" et reproduites ci-dessous sont tirées du cartons à dessins de Jean Pleyers.

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 Raymond Larpin et Jean Pleyers, sur les bords du lac Léman

Commençons avec quelques questions sur vos débuts ! Est-ce que vous étiez un grand lecteur de B.D. pendant votre jeunesse ?

Par rapport aux BD, j’ai aimé Tintin et Blake et Mortimer pendant ma jeunesse, et aussi un peu les œuvres de Franquin, mais c’est tout. Le reste m’a déçu et ennuyé, et je pensais que la BD était un peu un « sous-genre » artistique.

Etiez-vous alors un grand lecteur de livres ?

Ah oui ! Mon père, qui était un sculpteur sur bois assez original, ne m’a pas dissuadé de me cultiver. J’ai lu beaucoup d’écrivains classiques vers 13-14 ans, comme Balzac, Tolstoï, Dostoïevski et tous les russes, bien sûr traduits en français.

Et etiez-vous un amateur d’Histoire, comme l’était Jacques Martin ? Connaissiez-vous bien le Moyen Âge ?

Pas spécialement, mais j’ai apprécié « Quentin Durward, » le roman de Walter Scott, et aussi « Ivanhoé », du même auteur, car j’ai toujours été fasciné par la recherche ou le pèlerinage, que ce soit dans le passé ou dans l’espace. J’ai aimé ces romans historiques mais j’avais quand même d’autres préoccupations à l’époque. Je rêvais d’être astronome ou explorateur quand j’étais petit, et c’était vraiment l’astronomie qui me fascinait le plus.

Y a-t-il des dessinateurs qui vous ont particulièrement influencé ?

Il y a l’œuvre d’Hergé, certainement, et puis aussi mon cousin Macherot, l’auteur de « Chlorophylle », que je voyais souvent à la maison et qui était un ami de mon père. Il était de Verviers, il avait une intelligence supérieure et disait des choses étonnantes, entre autre sur Hergé et le journal Tintin. Il avait 28 ans et était communiste, ce que je n’ai jamais bien compris car il y avait à cette époque un nommé Staline qui avait massacré des millions de personnes … mais c’est un autre sujet.

Racontez-nous votre première rencontre avec Jacques Martin ! Est-ce vous qui avez demandé à le rencontrer ?

J’ai rencontré Jacques Martin très peu de temps après la mort de Paul Cuvelier, avec qui j’ai été très ami pendant 10 ans. Ce petit Léonard de Vinci manqué détestait en fait la bande dessinée et il aurait vraiment préféré peindre, mais ses toiles étaient toujours trop petites et ses économies étaient malheureusement au même niveau. Bref, je suis donc passé devant le magasin de bateaux et de skis de Jacques Martin, qui ne devait pas gagner beaucoup à l’époque, car c’était avant l’âge d’or de la BD. C’était en 1978 et j’avais sous le bras quelques photocopies d’un western intitulé « Justice à Tombstone », qui avait paru dans le Soir et la Libre Belgique. Et dès que Jacques Martin a vu ces planches, il n’a plus voulu me lâcher.

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Il était intéressé parce que vous étiez dessinateur ?

Bonne remarque ! À cette époque-là, Paul Cuvelier avait beaucoup parlé de moi à Jacques Martin, mais ce dernier croyait malheureusement que j’étais un danseur chez Béjart. En fait, je travaillais bien de temps en temps chez Béjart comme électricien, mais cette occupation très sporadique venait du fait que mes B.D. ne me nourrissaient pas. De même, je faisais aussi de la figuration au Théâtre Royal de la Monnaie.

Et vous donc avez commencé à travailler avec Jacques Martin. Avez–vous d’emblée dessiné Jhen, ou y a-t-il eu d’autres commandes ?

J’ai fait deux ou trois trucs publicitaires. Il y a eu un travail pour Renault, et un autre pour je ne sais plus qui, et j’ai ainsi réalisé deux ou trois dessins qui étaient bien sûr signés Jacques Martin. Après cela, on a commencé la série Xan (qui était l’ancêtre de Jhen) dans le journal Tintin, sous la forme de petits épisodes complets. J’ai dessiné deux aventures qui sont devenues en albums « L’or de la Mort » et « Jehanne de France », et elles ont obtenu un vrai succès d’estime.

Connaissiez-vous l’histoire de Gilles de Rais, avant de commencer Xan ?

Non, pas beaucoup ! J’avais lu auparavant « Là-bas » de Huysmans mais rien de plus. J’ai dû me documenter et j’ai pioché dans les dictionnaires de Viollet-le-Duc, en particulier un dictionnaire des costumes civils, militaires et religieux, et aussi un dictionnaire d’architecture. Je me suis documenté énormément et c’était indispensable à cette époque, car la BD franco-belge était encore basée sur une très solide documentation. Ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui, à mon plus grand regret.

Ce qui me frappe dans Jhen, c’est qu’on y retrouve un style très accompli dès le premier album.

Tardi trouvait que je dessinais aussi bien que Cuvelier mais il me faisait beaucoup trop d’honneur. Moi je trouve que je dessinais dix fois moins bien que lui, et que si j’étais probablement doué, j’étais aussi un dessinateur très laborieux. En fait, je n’ai jamais aimé tellement dessiner. Ce qui m’intéresse, c’est surtout de raconter des histoires, et j’ai mis au point un graphisme qui me permet de dessiner n’importe quoi.

En tout cas, votre dessin est resté très constant au fil des albums. J’ai remarqué cela quand « l’Or de la Mort » a été réédité par Casterman et qu’on y trouvait très peu de différences graphiques avec les histoires plus tardives. On peut seulement signaler une diminution du nombre de strips dans vos derniers albums, puisqu’ils n’ont plus que trois bandes par page.

Ça, ce sont des petits changements techniques, plutôt artificiels.

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Cette nouvelle dimension des bandes met tout de même un peu mieux en valeur vos dessins.

Je pense que non, parce qu’un auteur profond ne tient vraiment pas compte de ces 10 ou 15 centimètres carrés de différence de l’image. Ce qui est vraiment important, c’est qu’Hergé, Jacobs, Martin, et aussi un peu votre serviteur, nous avons tous considéré nos bandes dessinées comme plus importantes que notre vie intime ou familiale. Elles devenaient par moments une sorte de réalité et on ne pensait plus que c’était seulement de la BD.

La BD est donc une vraie passion ?

Oui ! Cela va même au-delà de la passion. Cela ressemble un peu à ces gens qui croient à leurs mensonges, ou à ce que font les grands acteurs de théâtre. Certains acteurs, comme Gabin ou Ventura, peuvent atteindre cette frontière qui se situe entre la réalité et le rêve, même quand ils jouent leur propre rôle. De même, l’artiste peut croire que ses rêves (ou ses mensonges) deviennent la réalité. Les auteurs de bandes dessinées médiocres, qui manquent de talent, n’ont pas une telle implication dans leurs œuvres. Pour être un véritable auteur de bande dessinée, à mon avis, il faut être metteur en scène, journaliste d’investigation, romancier, peintre, dessinateur, acteur, tout cela à la fois. Sinon, on n’y arrive pas et la carrière s’arrête tout de suite.

En fait, Jacques Martin vous donnait un story-board qu’il fallait ensuite dessiner. Est-ce que vous osiez parfois l’adapter, comme l’a fait par la suite André Juillard ?

Ah non, parce que la collaboration était géniale, et que tout ce que proposait Martin était juste. A ce sujet j’ai remarqué une chose étrange, c’est qu’il ne m’a jamais critiqué ni donné la moindre indication sur les personnages. Jamais ! Ah si, c’est arrivé une fois quand j’ai créé Gilles de Rais. J’avais dessiné la tête de Gilles de Rais sur un petit carton, dans un bistrot, et c’était le tout premier dessin que j’avais fait du personnage. Je suis ensuite arrivé devant Jacques Martin avec mon carton, et il m’a dit : « Pourquoi est-ce que vous lui avez donné des yeux gris ? » En fait, il voulait que je lui dessine des yeux noirs comme les siens, car Jacques Martin avait des yeux sombres. C’est marrant, mais c’était bien ce mécanisme d’identification qui existe chez les grands metteurs en scène. Cette attitude est très importante, car comment voulez-vous croire à une œuvre si vous ne vous identifiez pas à l’objet de sa recherche ? C’est impossible !

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Jacques Martin avait la réputation d’être un maître très sévère. Il pouvait ainsi exiger que ses assistants redessinent une planche quand elle n’était pas bien réussie. Est-ce que vous avez connu ce genre de mésaventure ?

Jamais je n’ai dû reprendre une planche, pas une seule fois ! Je dessinais peut-être d’une façon moins brillante que certains mais j’étais plus motivé. A cet égard, quand je vois le « Blake et Mortimer » qui est dessiné par tous les successeurs de Jacobs, je trouve que c’est trop mou. Moi, je l’aurais dessiné un peu plus à la manière de Jacobs, avec beaucoup d’énergie, avec quelque chose de comparable à « l’éveil de la kundalini », comme disent les hindous.

A propos de violence, je me souviens de la sortie de l’album « Barbe-Bleue », dont le titre et la couverture féroce m’avaient beaucoup impressionné. Il y avait là un coup de génie. Certes, les albums suivants étaient bien eux aussi …

Il y a aussi « Les écorcheurs » qui ont connu le même succès. L’album a failli être adapté quatre fois au cinéma, à cause de l’escalade dramatique très réussie de ce récit qui raconte la prise progressive d’une forteresse. C’est un récit très cinématographique mais « Barbe-Bleue » est en revanche plus théâtral.

Le récit des Ecorcheurs est presque meilleur que celui de Barbe-Bleue, c’est vrai, mais dans Barbe-Bleue, il y avait une intuition géniale. Il y avait cette audace de proclamer à la face du monde que Gilles de Rais était Barbe-Bleue. L’album sentait le soufre et il apportait quelque chose de nouveau, une sorte de description du mal.

On en a vendu presque 80 000 en 15 jours, sans aucune publicité. Il y a eu en fait un effet tam-tam, et les gens se sont dit : « Il faut absolument lire ces deux B.D., elles sont géniales ».

C’est en effet ce que j’ai ressenti à l’époque, en découvrant la couverture de Barbe-Bleue. Cela ne ressemblait pas à ce que faisait habituellement Jacques Martin. Il y avait de la violence mais c’était en même temps très classique, très « martinien ».

Je n’ai jamais essayé de dessiner comme Martin, contrairement à mon ami Marc Jailloux qui, lui, dessine la tête d’Alix exactement comme elle doit être. Sinon, Jacques Martin ne parlait pas de violence, et il recherchait plutôt une intensité dramatique. Il disait souvent à ses dessinateurs, en commentant leurs dessins, qu’il n’y avait pas assez de tension dramatique. Et il avait raison d’exiger plus de violence et de tension, pour donner de l’énergie à ses BD.

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"Le procès de Gilles de Rais", story-board de Jean Pleyers

 Dans Barbe-Bleue, c’est aussi le moment où l’on commence à s’interroger sur Jhen, le chevalier sans peur et sans reproche, et le défenseur de la veuve et l’orphelin. Comment peut-il rester l’ami d’un personnage aussi maléfique ? Vous-même, est-ce que vous avez une explication ?

Peut-être faudrait-il s’interroger sur la personnalité de Jacques Martin. Pour ma part, j’ai été piégé d’une façon presque infantile par la puissance qui émanait de sa personne, et qui pouvait aussi refléter le combat entre la lumière et l’ombre auquel se livrent Jhen et Gilles de Rais. Mais pour avoir une bonne réponse à cette question, il faudrait plutôt demander à mon scénariste Nejib. C’est une espèce de dramaturge, un être adorable et intelligent, et il a inventé une explication profonde de l’amitié, voire même de la fascination de Jhen pour ce monstre pédophile cruel et sadique qu’était Gilles de Rais. Par contre, je ne suis pas du tout favorable aux théories « révisionnistes » qui voudraient réhabiliter Gilles de Rais. Pour ma part, je pense que ce dernier a vraiment tué des centaines d’enfants. On ne peut pas réhabiliter le mal, même s’il est incarné par un grand prince.

L’argument traditionnel, c’est que Jhen et Gilles de Rais s’attirent un peu comme des pôles contraires.

Ah, voilà une autre explication ! Merci Raymond ! Ceci dit, j’ai accepté de dessiner une série qui montre une certaine image du mal, et je suis donc coresponsable avec Jacques Martin des messages qu’elle peut donner.

Vous avez maintenant dessiné 13 albums de Jhen, et vous avez collaboré avec beaucoup de scénaristes. Il y a eu Jacques Martin surtout, mais il y a eu après ça Hugues Payen, puis Cornette et Frissen, et maintenant Nejib. Il y aura aussi Valérie Mangin qui va faire des scénarios pour Paul Teng. Il ne doit pas être facile de maintenir la cohérence interne de la série avec tous ces changements de scénariste ? Est-ce que vous avez dû lutter pour cela ?

Eh bien, j’ai lu dernièrement la « charte » de Jacques Martin et on n’y parle absolument pas de ce problème-là. Je n’en revenais pas. A cet égard, je pense qu’il faut garder l’église au milieu du village et que Jhen doit rester un héros. Il faut que le personnage soit mis en lumière et je ne veux pas qu’il soit maltraité. Je ne veux pas que l’on nous vole « l’âme de Jhen » et je suis prêt à m’impliquer farouchement dans ce combat, s’il le faut.

A SUIVRE...

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Recherche de personnage pour "Le procès de Gilles de Rais". 

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14 mars 2019

La conquête de l'espace, un reportage de Lefranc

Le 22 mai prochain, sortira en librairie, le nouveau reportage de Lefranc consacré à la conquête spatiale, dessiné par Régric et écrit par Pierre-Emmanuel Paulis, enseignant détaché à l'Euro Space Society de l'astronaute belge Dirk Frimout.

Comme j'aime beaucoup cette couverture, j'ai demandé à Régric comment il en a eu l'idée.

Régric: "En fait, il fallait une image qui représente l'aventure humaine vers l'espace et les autres planètes. Je voulais montrer l'homme mais aussi la Terre, celle d'où l'on vient...et aussi le sol de la seule planète (jusqu'à maintenant) sur laquelle nous sommes allés en un dessin,et  grâce au reflet sur le casque, je montre deux planètes! C'est un peu inspiré d'une photo d'un astronaute prise de face sur la Lune, publié dans Life".

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08 mars 2019

Jhen , la couverture du tirage de luxe

Alix Mag' ne reculant devant rien, nous vous proposons la couverture du tirage de luxe, qui sera publié en noir et blanc.

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07 mars 2019

Jhen, la couverture en couleurs

Voici la couverture du prochain album de Jhen. Les couleurs sont signées Corinne Pleyers. Sous cette couverture, vous trouverez la version non maquettée que nous envoie Jean Pleyers. Et très bientôt, je vous proposerai la couverture de la version noire et blanc qui est superbe.

Jean Pleyers répondra prochainement aux questions de Raymond Larpin .

A noter que vous pouvez voir les 5 premières planches de cette histoire sur le site des éditions Casterman. (Merci à Olivier pour l'info).

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