La sortie toute récente des « Spectres de Rome » a été fort remarquée par les admirateurs d’Alix, qui s’interrogent toujours sur l’orientation de la série. Il en a résulté une série de questions que Raymond Larpin a posées à Valérie Mangin. Nous remercions chaleureusement cette dernière d’avoir gentiment accepté de lui répondre. L'interview est illustrée par Thierry Démarez.

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Raymond Larpin: En observant l’évolution actuelle de la série Alix Senator, une question me vient tout de suite à l’esprit : avez-vous un but particulier en racontant ce que l’on pourrait appeler « la vieillesse d’Alix »?

Valérie Mangin: Je ne le trouve pas si « vieux ». Mon sénateur a à peu près l’âge du César des guerres civiles. Il est plus jeune que son adversaire Pompée. C’est un âge où tout est encore possible quand on est un grand aristocrate romain comme il l’est devenu. En me plaçant ainsi quelques dizaines d’années après la série originelle de Jacques Martin, je voulais me séparer clairement de celle-ci pour pouvoir montrer un personnage qui a vraiment évolué et a été marqué par la vie. Il a aimé plusieurs fois, il a eu des enfants mais il a aussi perdu des proches comme Jules César et connu les atrocités des conflits qui ont amené Auguste au pouvoir. C’est toujours un héros loyal et bienveillant, mais ce ne peut plus être le jeune homme des Légions perdues ou de Iorix le Grand.

Nous en sommes au neuvième album, et on devine maintenant certains de vos choix. Le ton de votre série est clairement pessimiste et cette option n’est pas habituelle pour une B.D. destinée au grand public. Y a-t-il une volonté de choquer les lecteurs, ou alors de les ramener vers un monde plus réel ?

Il est vrai qu’Alix Senator est assez sombre et que la vie est cruelle avec le sénateur et ses proches. Mais il n’y a pas de volonté de choquer chez moi. J’ai toujours trouvé les aventures du jeune Alix également dures et pessimistes sous la plume de Jacques Martin. Je me demande même parfois si, ramené à son époque, Le Fils de Spartacus par exemple n’est pas plus terrible que ce que j’écris aujourd’hui. En 1975, une histoire de mère qui veut vendre son « fils », accompagnée d’images de crucifiés, de mendiants mutilés… est pour le moins exceptionnelle. Cela l’est moins de nos jours où la série Game of Thrones est une des plus regardées du monde. Je suis très gentille avec mes personnages en regard de ce que George R. R. Martin fait subir aux siens. Reste, effectivement, que toutes ces horreurs épargnent le jeune Alix et ses amis alors qu’elles atteignent le sénateur et les siens. C’est peut-être en cela que je présente un « monde plus réel », au sens tragique, que Jacques Martin et que mes histoires provoquent autant de réactions surprises chez les lecteurs.

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L’ensemble des aventures d’Alix Senator nous apparaît maintenant comme un seul grand récit, assez grandiose et dramatique. Était-il prévu dès le départ que la série raconte le déclin du héros, et son désespoir devant une succession de déceptions et de morts ?

Au départ, la série n’était prévue qu’en trois tomes : on devait juste raconter une conjuration à Rome. Mais au fur et à mesure des albums, j’ai trouvé de plus en plus intéressant de confronter Alix aux conséquences de son passé. Il a eu de grandes réussites dans sa vie. Il a connu une formidable ascension sociale. Mais il a aussi forcément fait des erreurs qu’il doit assumer (avoir caché la vérité sur son père à Khephren par exemple) et qui finissent par lui coûter cher. Est-il pour autant déçu et sur le déclin ? Je ne le crois pas. Pas plus, ou pas moins, que par toutes les horreurs qu’il a vues dans sa jeunesse. Le sénateur Alix souffre, il traverse des moments vraiment difficiles mais il fait face. Il reste bienveillant, il cherche des solutions et puis, il aime toujours autant l’aventure.

Avez-vous prévu un nombre limité d’albums, ou pensez-vous prolonger la série aussi longtemps que vous aurez d’inspiration ?

Il n’y a pas un nombre d’albums de fixé. Je continuerai tant que j’aurai autant de plaisir à écrire les albums, que ce plaisir sera partagé par Thierry Démarez et, bien sûr, que nous aurons la confiance des enfants de Jacques Martin, de Casterman et du public.

L’époque d’Auguste est généralement présentée comme une époque brillante de l’empire romain. On retrouve assez peu cette grandeur dans Alix Senator. Est-ce que vous préférez raconter les zones d’ombre des grandes civilisations ?

Honnêtement oui et pour une raison très terre à terre : ce sont les moins bien documentées et les moins bien connues donc celles où la fiction peut trouver sa place la plus facilement. J’adore les « trous » de l’Histoire en général, on peut les remplir, à volonté, d’or, de sang, d’amour ou de mystère.

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On ne peut s’empêcher de faire un parallèle entre votre présentation de l’empire romain et le climat politique actuel qui est lui aussi assez pessimiste. Est-ce que ce déclin de l’Europe moderne vous a influencé en racontant le vieillissement d’Alix ?

Inévitablement. J’évite les allusions directes à la situation actuelle dans Alix Senator car cela me semble inappropriée. Mais, comme tous les auteurs, je suis le produit de mon époque. Je suis influencée par tout ce que je vis, ce que je vois sur Internet ou à la télévision. Si nous avions vécu une période d’optimisme échevelé, Alix senator l’aurait sans doute été aussi. Quelque part, c’est une évolution qu’on a pu voir dans toute l’histoire du péplum, mais aussi du western ou de la science-fiction dans d’autres genres.

Alix a vieilli et c’est un phénomène normal, mais il y a en plus de multiples malheurs qui se succèdent. Ceci concerne en particulier ses enfants, puisque Khephren est mort tandis que Titus subit un échec après l’autre. Y a-t-il un sens à cette fatalité ?

Malheureusement, vieillir c’est forcément voir mourir certains de ses proches. Il n’y a pas de raison que notre sénateur échappe à cette réalité. Au-delà de cela, les fils d’Alix paient le fait d’être des enfants nés dans des circonstances difficiles et surtout le fait qu’on leur ait caché ces circonstances. Khephren ne s’en remet pas. Cela détruit sa vie. Mais il n’en va de même pour Titus. Il est encore très jeune dans les albums pourtant il suit son père à l’aventure avec courage et enthousiasme. Il comprend pourquoi on lui a caché le nom de sa mère et il n’en veut pas à ses parents. Certes, il connaît un chagrin d’amour dans le tome 8 et réagit de manière tragique. Mais tous les espoirs lui sont encore permis. Il a appris plus qu’il n’a subi un échec. J’espère d’en faire un jour un adulte digne de son père !

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Dans les Spectres de Rome, vous vous intéressez à certains aspects technologiques de la cité, et l’édition Premium contient en plus un cahier didactique qui explique l’alimentation en eau de la ville romaine. Peut-on dire que votre série poursuit un but pédagogique ?

Le premier but de la série est de distraire. Mais j’essaie toujours de proposer un arrière-plan historique solide pour ne pas mettre d’idées fausses dans la tête des lecteurs. Les cahiers de l’édition Premium vont dans ce sens. Ils sont destinés à ceux qui veulent aller plus loin. Dans le même esprit, comme je dois bien « inventer » pour les besoins du récit, la section « vrai/faux » du site www.alixsenator.com est faite pour séparer les deux, l’Histoire et la fiction.

Les luttes de pouvoir sont un thème récurrent dans Alix Senator. Ces luttes tournent principalement autour de Livie, l’épouse d’Auguste qui organise divers complots contre la puissance de l’empereur. Ce personnage malveillant semble presque annoncer la venue de futurs tyrans comme Néron ou Caligula, qui sont eux aussi de lointains descendants de César. Était-ce cela que vouliez montrer, à savoir la facette sombre de l’empire romain ?

Les luttes de pouvoirs sont un thème récurrent de toute l’Histoire romaine, ça aurait été étrange de passer à côté, surtout avec un personnage sénateur. D’ailleurs, le jeune Alix passe son temps à intervenir dans la querelle entre César et Pompée. Ça a toujours été un homme de l’ombre. Et puis, il faut reconnaître que ces conflits sont très romanesques et, par nature, générateurs d’aventures aux quatre coins de l’empire. Quant à savoir si Livie annonce Caligula ou Néron, oui, indubitablement : ce sont tous les deux ses descendants au même titre que ceux d’Auguste. C’est même Livie qui élève Caligula et celui-ci qui prononce son éloge funèbre. Et je ne fais, avec ma Livie, que suivre la terrible réputation que lui ont fait les historiens romains.

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La mort de Lydia, la sœur d’Auguste, était un événement inévitable d’un point de vue historique, puisque l’on connaît la date précise de son décès. Vous en faites toutefois une scène très macabre, qui est d’ailleurs inexacte puisse que l’exposition à une eau contaminée par la radioactivité n’entraîne pas de brûlure immédiate. Que sait-on véritablement de son décès ?

La vraie « Lidia », Octavie la Jeune, meurt en 11 avant notre ère. Mais c’est à peu près tout ce qu’on sait. Alors quitte à lui inventer une mort, j’ai eu envie de de lui en donner une spectaculaire. C’est un des plus « vieux » et plus importants personnages de la série, elle ne pouvait pas disparaître de manière anodine. Le lecteur devait s’en souvenir. On sait depuis plusieurs tomes qu’elle est gravement malade et elle est mourante au début du tome 9. Elle a passé trop de temps à côté de la Cybèle en orichalque et c’est la proximité avec cette étrange matière qui l’a condamnée. Alix et les siens ne font que précipiter son décès. C’est la goutte de trop qui l’achève.  En plus, c’est amusant de dire que cette scène est « inexacte » car l’orichalque est tout sauf un élément scientifique. Rappelons que c’est un métal extraterrestre inventé par Jacques Martin et dont les effets sont très variés dans la série originale. Certains font, bien sûr, penser qu’il est radioactif : il brûle ceux qui le touchent, dégage une forte lumière, verte, comme dans l’imaginaire du radium… Mais, dans le Dieu sauvage, une statue en orichalque rend aussi la parole à une muette, au lieu de la brûler, et, encore plus inexplicable, fait exploser des portes de métal à distance. On peut donc en déduire qu’on est loin de comprendre tout ce que peut faire l’orichalque ! D’ailleurs, tant mieux, cela fait partie de la part fantastique qui fait aussi le charme d’Alix depuis les débuts.

Je fais partie de ces fidèles lecteurs d’Alix qui sont accablés devant l’évolution négative de leur personnage. Était-ce un peu votre dessein ?

Non. En fait, je ne trouve pas l’évolution d’Alix si négative. Il affronte toujours avec courage l’adversité, même s’il n’en est pas toujours vainqueur. Parfois, il se trompe et ses erreurs ont des conséquences tragiques. Mais cela ne fait que le rendre plus humain et surtout lui donner l’occasion d’être encore et toujours un héros. Mon but n’est vraiment pas de faire souffrir pour rien notre cher Alix, mais, à travers cette dimension tragique de son histoire, parler, comme toujours avec la tragédie, des grandes interrogations de l’humanité.