Paul Cuvelier par Jean PLEYERS

En 1967, Jacques Martin  proposa à Paul Cuvelier  deux scénarios: un épisode de Corentin, Ramin le Sauvage ou L'anneau de Rajah et Xan Marco, un jeune Florentin qui fréquente Léonard de Vinci et s'oppose à César Borgia:L'or d'Astragor. Jamais ces projets ne virent jamais le jour...

Quelques temps plus tard, Paul Cuvelier engagea un jeune dessinateur qui devint son assistant: Jean Pleyers.

Peu de  temps avant sa mort,  Paul Cuvelier conseille à Jean Pleyers d'aller trouver Jacques Martin. Celui-ci  se souvient d'un vieux projet, qui avait hanté sa jeunesse: Gilles de Rais. Ensemble, ils créérent Xan, qui devint Jhen.

Cuvelier fût une rencontre très importante dans la vie de Jean Pleyers. Paul Cuvelier devient l'abbé Judicaël dans le tome 3 de Giovani, La forteresse et dans le second épisode de Xan-Jhen, "Jehanne de France", il est déjà l'abbé du village. Mais surtout, Pleyers s'inspire des traits du Chevalier Ardan des sables, un croisé nommé Flamme d'Argent,  pour créer Xan. Flamme d'Argent fût publiée dans le journal Tintin, en 1960, sur un scénario de Greg. Un bel hommage de Jean à Paul!

A ce propos, Jean Pleyers nous explique: "Pour dessiner mes personnages b.d., je m'inspire toujours, fut-ce pour le dernier des figurants, d'une dizaines de personnes réelles, connues le plus souvent ou appartenant à l' Histoire.
Mais pour Xan/ Jhen, je n'ai pensé à personne et suis tombé, à cause du poids de l'inconscient infini, sur moi-même à 25 ans avec la coiffure de Flamme d'argent que je portais alors ..."

Jean Pleyers nous parle de sa rencontre avec le père de Corentin.

 

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L'abbé Judicaël, dans Giovanni

"C'était en 1968, j'avais 25 ans et sans doute, beaucoup de passion. Je revenais d'une expédition transsaharienne  de 6 mois et rentrais à  Bruxelles où je survivais de figurations d'opéra, t.v. , cinéma et dessins de pub alimentaires. Auparavant, et après mon service militaire belge dans les paras, j'assistais  Gérald Forton, le petit-fils du créateur des Pieds Nickelés et avais repassé à l'encre 5 épisodes de son cow-boy Teddy Ted paraissant dans Pif . Ainsi donc, 5 ans plus tard, je recherchais, suivant conseil des maîtres en la matière, un nouveau professionnel confirmé à assister. Suite à un coup de fil à Paul Cuvelier, le prestigieux dessinateur de Corentin & Kim accepta de me recevoir, mais je ne m'attendais pas à rencontrer un dessinateur encore plus doué que Michel-Ange et Léonard de Vinci réunis ...

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Détail 2 strips de Corentin: L'ogre rouge, sur un scénario de Jacques Martin. Cette aventure deviendra une aventure d'Alix Les proies du volcan.

En effet, comment expliquer la perfection anatomique des tigres bondissants dessinés de mémoire à 17 ans par ce mystérieux et génial Cuvelier sans documents et sans culture particulière ?
Paul avait bien plusieurs frères médecins ayant sûrement étudié l'anatomie pendant leurs études, mais humaine, point celle des tigres ...Et quand bien même cet atavisme sévirait, ne s'agirait-t-il pas plutôt d'un acquis culturel dû à l'expérience de vies antérieures ? Seul,  dans l'immense désert saharien, j'avais moi-même expérimenté en cette ascèse forcée, et après d'inévitables et bienvenues méditations en ces terres pures et vierges de toute émanation humaine, l'irruption de pouvoirs paranormaux de dilatation de conscience me rappelant de plus en plus fréquemment des réminescences de fragments de vies antérieures. Par exemple, plusieurs vies simultanées de peintres flamands et italiens de la Renaissance.
Ce phénomène expliquera peut-être aussi l'étrange talent de celui que, grâce à Cuvelier, je rencontrerai après lui et  qui sera mon troisième maître, le fantôme des Imhoteb, Alexandre et autres César ; Jacques Martin, tellement hanté par les cités antiques, Rome, Memphis, Athènes ..., donc, Cuvelier m'engagea pour lettrer un épisode de Line scénarisé par Greg. Je ne gagnais pas un radis mais j'avais pris conscience des immenses progrès à accomplir, en perspective notemment mais, la sentant naturellement, ce problème très important fut réglé en un jour.

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Flamme d'Argent, l'evident ancêtre de Jhen...

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...et de Jean Pleyers! A 25 ans, Jean portait cette coiffure.

Il coiffe Jhen de son chapeau plumé à partir de Jehanne de France.

Paul avait loué rue Zinner, près de l'avenue de la Toison d'Or, sur les hauteurs de Bruxelles, un étage d'une ancienne ambassade des Etats-Unis. Hauts plafonds, grande lumière, plancher en bois ; l'idéal pour peindre, le rêve de Paul tout comme celui de nombreux collègues de l'époque. A l'étage en dessous habitait un autre artiste, sculpteur et Montois d'origine comme lui, un certain Arvent.
De sa belle voix grave aux intonations désabusées et dramatiques, Paul l'imprécateur fustigeait très durement le monde entier y compris celui de la b.d. Les cases des planches étaient bien trop petites pour exprimer quoi que ce soit, disait-il. Néamoins il reconnaissait absolument l'extraordinaire génie d'Hergé que tout jeune, il était allé voir pour lui demander conseil. Après quelques minutes d'une observation attentive des dessins de Paul, Hergé lui dit : -   Mais, monsieur, c'est moi qui devrais vous demander conseil ! ...
Aujourd'hui, la motivation des dessinateurs récents ne me semble plus être à la hauteur de celle des plus grands auteurs d'après-guerre. La même chose semble être arrivée aussi au cinéma. Serait-ce à cause du formidable appel d'air créé juste après la dernière guerre mondiale avec l'énorme espoir de la libération ?
Quoiqu'il en soit, Hergé, Jacobs, Cuvelier, le grand Franquin et Gillain de l'école de Marcinelle ainsi que Martin, tous crayonnaient 20 ou 30 fois leurs personnages avec moultes réflexions avant de les repasser à l'encre de Chine. Curieusement, mes Anges Gardiens n'ont jamais voulu que je rencontre Hergé ni Jacques Martin du vivant de Cuvelier.
Exténué physiquement par ses excès épicuriens, Paul disparut de ce monde en 1977 sans avoir vu paraître le Premier Xan, futur Jhen dans Tintin en 1978. C'était le fruit des extraordinaires progrès qu'il m'avait permis d'accomplir en attendant que, sous sa vive instigation je n'aille renconter mon dernier maître Jacques ..."

JEAN PLEYERS, le 31 août 2010.

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Etude au crayon sur le thème de la sensualité, 1955

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Découpage de Xan Marco (1967) de Jacques Martin pour Cuvelier.

Voici se qu'écrivait Paul Cuvelier , dans ses notes, en 1969, à propos de Jacques Martin:

"Martin est un garçon dont la seul présence me réconforte, dont les discours me rassurent ou me détendent. Je l'aime bien, simplement parce qu'il a toujours été chouette avec moi. J'ai assez confiance qu'il me pondra un scénario convenable. mais il ne soupçonnera pas combien je le maltraiterai intérieurement lorsque je me serai mis à dessiner d'après son texte".

Pour plus d'infos, je vous conseille "Corentin et les chemins du merveilleux" , un livre écrit par Philippe Goddin paru aux éditions du Lombard, dont sont tirés les dessins de Cuvelier et quelques citations, ainsi que l'interview vidéo que Jacques Martin donna à Christophe Fumeux, Paul Cuvelier, un artiste libre.