A l'occasion de la sortie du nouvel album de Jhen, "Le procès de Gilles de Rais", Alix Mag' vous propose une grande interview du génial Jean Pleyers, menée par Raymond Larpin ,collaborateur du fanzine "Tonnere des bulles" et webmaster du forum  "Alix, Jhen, Lefranc et les autres".

Cette interview, publiée en deux parties, débute aujourd'hui avec les débuts de Jean Pleyers et la création de Jhen. La seconde partie, axée sur le nouvel album de Jhen, sera publiée lors de la sortie de l'album. Toutes les illustrations du "procès de Gilles de Rais" et reproduites ci-dessous sont tirées du cartons à dessins de Jean Pleyers.

Larpin Pleyers

 Raymond Larpin et Jean Pleyers, sur les bords du lac Léman

Commençons avec quelques questions sur vos débuts ! Est-ce que vous étiez un grand lecteur de B.D. pendant votre jeunesse ?

Par rapport aux BD, j’ai aimé Tintin et Blake et Mortimer pendant ma jeunesse, et aussi un peu les œuvres de Franquin, mais c’est tout. Le reste m’a déçu et ennuyé, et je pensais que la BD était un peu un « sous-genre » artistique.

Etiez-vous alors un grand lecteur de livres ?

Ah oui ! Mon père, qui était un sculpteur sur bois assez original, ne m’a pas dissuadé de me cultiver. J’ai lu beaucoup d’écrivains classiques vers 13-14 ans, comme Balzac, Tolstoï, Dostoïevski et tous les russes, bien sûr traduits en français.

Et etiez-vous un amateur d’Histoire, comme l’était Jacques Martin ? Connaissiez-vous bien le Moyen Âge ?

Pas spécialement, mais j’ai apprécié « Quentin Durward, » le roman de Walter Scott, et aussi « Ivanhoé », du même auteur, car j’ai toujours été fasciné par la recherche ou le pèlerinage, que ce soit dans le passé ou dans l’espace. J’ai aimé ces romans historiques mais j’avais quand même d’autres préoccupations à l’époque. Je rêvais d’être astronome ou explorateur quand j’étais petit, et c’était vraiment l’astronomie qui me fascinait le plus.

Y a-t-il des dessinateurs qui vous ont particulièrement influencé ?

Il y a l’œuvre d’Hergé, certainement, et puis aussi mon cousin Macherot, l’auteur de « Chlorophylle », que je voyais souvent à la maison et qui était un ami de mon père. Il était de Verviers, il avait une intelligence supérieure et disait des choses étonnantes, entre autre sur Hergé et le journal Tintin. Il avait 28 ans et était communiste, ce que je n’ai jamais bien compris car il y avait à cette époque un nommé Staline qui avait massacré des millions de personnes … mais c’est un autre sujet.

Racontez-nous votre première rencontre avec Jacques Martin ! Est-ce vous qui avez demandé à le rencontrer ?

J’ai rencontré Jacques Martin très peu de temps après la mort de Paul Cuvelier, avec qui j’ai été très ami pendant 10 ans. Ce petit Léonard de Vinci manqué détestait en fait la bande dessinée et il aurait vraiment préféré peindre, mais ses toiles étaient toujours trop petites et ses économies étaient malheureusement au même niveau. Bref, je suis donc passé devant le magasin de bateaux et de skis de Jacques Martin, qui ne devait pas gagner beaucoup à l’époque, car c’était avant l’âge d’or de la BD. C’était en 1978 et j’avais sous le bras quelques photocopies d’un western intitulé « Justice à Tombstone », qui avait paru dans le Soir et la Libre Belgique. Et dès que Jacques Martin a vu ces planches, il n’a plus voulu me lâcher.

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Il était intéressé parce que vous étiez dessinateur ?

Bonne remarque ! À cette époque-là, Paul Cuvelier avait beaucoup parlé de moi à Jacques Martin, mais ce dernier croyait malheureusement que j’étais un danseur chez Béjart. En fait, je travaillais bien de temps en temps chez Béjart comme électricien, mais cette occupation très sporadique venait du fait que mes B.D. ne me nourrissaient pas. De même, je faisais aussi de la figuration au Théâtre Royal de la Monnaie.

Et vous donc avez commencé à travailler avec Jacques Martin. Avez–vous d’emblée dessiné Jhen, ou y a-t-il eu d’autres commandes ?

J’ai fait deux ou trois trucs publicitaires. Il y a eu un travail pour Renault, et un autre pour je ne sais plus qui, et j’ai ainsi réalisé deux ou trois dessins qui étaient bien sûr signés Jacques Martin. Après cela, on a commencé la série Xan (qui était l’ancêtre de Jhen) dans le journal Tintin, sous la forme de petits épisodes complets. J’ai dessiné deux aventures qui sont devenues en albums « L’or de la Mort » et « Jehanne de France », et elles ont obtenu un vrai succès d’estime.

Connaissiez-vous l’histoire de Gilles de Rais, avant de commencer Xan ?

Non, pas beaucoup ! J’avais lu auparavant « Là-bas » de Huysmans mais rien de plus. J’ai dû me documenter et j’ai pioché dans les dictionnaires de Viollet-le-Duc, en particulier un dictionnaire des costumes civils, militaires et religieux, et aussi un dictionnaire d’architecture. Je me suis documenté énormément et c’était indispensable à cette époque, car la BD franco-belge était encore basée sur une très solide documentation. Ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui, à mon plus grand regret.

Ce qui me frappe dans Jhen, c’est qu’on y retrouve un style très accompli dès le premier album.

Tardi trouvait que je dessinais aussi bien que Cuvelier mais il me faisait beaucoup trop d’honneur. Moi je trouve que je dessinais dix fois moins bien que lui, et que si j’étais probablement doué, j’étais aussi un dessinateur très laborieux. En fait, je n’ai jamais aimé tellement dessiner. Ce qui m’intéresse, c’est surtout de raconter des histoires, et j’ai mis au point un graphisme qui me permet de dessiner n’importe quoi.

En tout cas, votre dessin est resté très constant au fil des albums. J’ai remarqué cela quand « l’Or de la Mort » a été réédité par Casterman et qu’on y trouvait très peu de différences graphiques avec les histoires plus tardives. On peut seulement signaler une diminution du nombre de strips dans vos derniers albums, puisqu’ils n’ont plus que trois bandes par page.

Ça, ce sont des petits changements techniques, plutôt artificiels.

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Cette nouvelle dimension des bandes met tout de même un peu mieux en valeur vos dessins.

Je pense que non, parce qu’un auteur profond ne tient vraiment pas compte de ces 10 ou 15 centimètres carrés de différence de l’image. Ce qui est vraiment important, c’est qu’Hergé, Jacobs, Martin, et aussi un peu votre serviteur, nous avons tous considéré nos bandes dessinées comme plus importantes que notre vie intime ou familiale. Elles devenaient par moments une sorte de réalité et on ne pensait plus que c’était seulement de la BD.

La BD est donc une vraie passion ?

Oui ! Cela va même au-delà de la passion. Cela ressemble un peu à ces gens qui croient à leurs mensonges, ou à ce que font les grands acteurs de théâtre. Certains acteurs, comme Gabin ou Ventura, peuvent atteindre cette frontière qui se situe entre la réalité et le rêve, même quand ils jouent leur propre rôle. De même, l’artiste peut croire que ses rêves (ou ses mensonges) deviennent la réalité. Les auteurs de bandes dessinées médiocres, qui manquent de talent, n’ont pas une telle implication dans leurs œuvres. Pour être un véritable auteur de bande dessinée, à mon avis, il faut être metteur en scène, journaliste d’investigation, romancier, peintre, dessinateur, acteur, tout cela à la fois. Sinon, on n’y arrive pas et la carrière s’arrête tout de suite.

En fait, Jacques Martin vous donnait un story-board qu’il fallait ensuite dessiner. Est-ce que vous osiez parfois l’adapter, comme l’a fait par la suite André Juillard ?

Ah non, parce que la collaboration était géniale, et que tout ce que proposait Martin était juste. A ce sujet j’ai remarqué une chose étrange, c’est qu’il ne m’a jamais critiqué ni donné la moindre indication sur les personnages. Jamais ! Ah si, c’est arrivé une fois quand j’ai créé Gilles de Rais. J’avais dessiné la tête de Gilles de Rais sur un petit carton, dans un bistrot, et c’était le tout premier dessin que j’avais fait du personnage. Je suis ensuite arrivé devant Jacques Martin avec mon carton, et il m’a dit : « Pourquoi est-ce que vous lui avez donné des yeux gris ? » En fait, il voulait que je lui dessine des yeux noirs comme les siens, car Jacques Martin avait des yeux sombres. C’est marrant, mais c’était bien ce mécanisme d’identification qui existe chez les grands metteurs en scène. Cette attitude est très importante, car comment voulez-vous croire à une œuvre si vous ne vous identifiez pas à l’objet de sa recherche ? C’est impossible !

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Jacques Martin avait la réputation d’être un maître très sévère. Il pouvait ainsi exiger que ses assistants redessinent une planche quand elle n’était pas bien réussie. Est-ce que vous avez connu ce genre de mésaventure ?

Jamais je n’ai dû reprendre une planche, pas une seule fois ! Je dessinais peut-être d’une façon moins brillante que certains mais j’étais plus motivé. A cet égard, quand je vois le « Blake et Mortimer » qui est dessiné par tous les successeurs de Jacobs, je trouve que c’est trop mou. Moi, je l’aurais dessiné un peu plus à la manière de Jacobs, avec beaucoup d’énergie, avec quelque chose de comparable à « l’éveil de la kundalini », comme disent les hindous.

A propos de violence, je me souviens de la sortie de l’album « Barbe-Bleue », dont le titre et la couverture féroce m’avaient beaucoup impressionné. Il y avait là un coup de génie. Certes, les albums suivants étaient bien eux aussi …

Il y a aussi « Les écorcheurs » qui ont connu le même succès. L’album a failli être adapté quatre fois au cinéma, à cause de l’escalade dramatique très réussie de ce récit qui raconte la prise progressive d’une forteresse. C’est un récit très cinématographique mais « Barbe-Bleue » est en revanche plus théâtral.

Le récit des Ecorcheurs est presque meilleur que celui de Barbe-Bleue, c’est vrai, mais dans Barbe-Bleue, il y avait une intuition géniale. Il y avait cette audace de proclamer à la face du monde que Gilles de Rais était Barbe-Bleue. L’album sentait le soufre et il apportait quelque chose de nouveau, une sorte de description du mal.

On en a vendu presque 80 000 en 15 jours, sans aucune publicité. Il y a eu en fait un effet tam-tam, et les gens se sont dit : « Il faut absolument lire ces deux B.D., elles sont géniales ».

C’est en effet ce que j’ai ressenti à l’époque, en découvrant la couverture de Barbe-Bleue. Cela ne ressemblait pas à ce que faisait habituellement Jacques Martin. Il y avait de la violence mais c’était en même temps très classique, très « martinien ».

Je n’ai jamais essayé de dessiner comme Martin, contrairement à mon ami Marc Jailloux qui, lui, dessine la tête d’Alix exactement comme elle doit être. Sinon, Jacques Martin ne parlait pas de violence, et il recherchait plutôt une intensité dramatique. Il disait souvent à ses dessinateurs, en commentant leurs dessins, qu’il n’y avait pas assez de tension dramatique. Et il avait raison d’exiger plus de violence et de tension, pour donner de l’énergie à ses BD.

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"Le procès de Gilles de Rais", story-board de Jean Pleyers

 Dans Barbe-Bleue, c’est aussi le moment où l’on commence à s’interroger sur Jhen, le chevalier sans peur et sans reproche, et le défenseur de la veuve et l’orphelin. Comment peut-il rester l’ami d’un personnage aussi maléfique ? Vous-même, est-ce que vous avez une explication ?

Peut-être faudrait-il s’interroger sur la personnalité de Jacques Martin. Pour ma part, j’ai été piégé d’une façon presque infantile par la puissance qui émanait de sa personne, et qui pouvait aussi refléter le combat entre la lumière et l’ombre auquel se livrent Jhen et Gilles de Rais. Mais pour avoir une bonne réponse à cette question, il faudrait plutôt demander à mon scénariste Nejib. C’est une espèce de dramaturge, un être adorable et intelligent, et il a inventé une explication profonde de l’amitié, voire même de la fascination de Jhen pour ce monstre pédophile cruel et sadique qu’était Gilles de Rais. Par contre, je ne suis pas du tout favorable aux théories « révisionnistes » qui voudraient réhabiliter Gilles de Rais. Pour ma part, je pense que ce dernier a vraiment tué des centaines d’enfants. On ne peut pas réhabiliter le mal, même s’il est incarné par un grand prince.

L’argument traditionnel, c’est que Jhen et Gilles de Rais s’attirent un peu comme des pôles contraires.

Ah, voilà une autre explication ! Merci Raymond ! Ceci dit, j’ai accepté de dessiner une série qui montre une certaine image du mal, et je suis donc coresponsable avec Jacques Martin des messages qu’elle peut donner.

Vous avez maintenant dessiné 13 albums de Jhen, et vous avez collaboré avec beaucoup de scénaristes. Il y a eu Jacques Martin surtout, mais il y a eu après ça Hugues Payen, puis Cornette et Frissen, et maintenant Nejib. Il y aura aussi Valérie Mangin qui va faire des scénarios pour Paul Teng. Il ne doit pas être facile de maintenir la cohérence interne de la série avec tous ces changements de scénariste ? Est-ce que vous avez dû lutter pour cela ?

Eh bien, j’ai lu dernièrement la « charte » de Jacques Martin et on n’y parle absolument pas de ce problème-là. Je n’en revenais pas. A cet égard, je pense qu’il faut garder l’église au milieu du village et que Jhen doit rester un héros. Il faut que le personnage soit mis en lumière et je ne veux pas qu’il soit maltraité. Je ne veux pas que l’on nous vole « l’âme de Jhen » et je suis prêt à m’impliquer farouchement dans ce combat, s’il le faut.

A SUIVRE...

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