Interview de Jacques Martin dans Stripschrift (1èrepartie)
Nous continuons les traductions anciennes de Jacques Martin. En 1976, Jacques Martin répondait aux questions de Rob van Eijck avec la collaboration de Nico Noordermeer et Hans van den Boom pour Stripschirft, un fanzine néerlandais
L'interview étant longue, celle-ci est publiée en 2 posts.
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Les débuts de Jacques Martin:
« Dans ma jeunesse, je dessinais beaucoup, comme beaucoup d'enfants. J'avais du talent dans ce domaine, mais je n'ai jamais suivi de formation spéciale pour cela. Durant les premières années, je n'avais pas non plus l'intention de devenir plus tard peintre, dessinateur ou artiste.
À l'âge de douze ans, j'ai commencé à m'intéresser de très près à la bande dessinée. Je passais un jour devant une école où se trouvaient des amis à moi. C'était un jeudi après-midi, à l'époque où les écoliers avaient leur après-midi de libre, et par l'une des fenêtres, j'ai soudain entendu "Mille millions de mille sabords !" et d'autres cris de ce genre. J'ai cru qu'on projetait un film et, comme j'avais des amis dans cette école, je suis entré pour regarder.
Il s'est avéré qu'on y projetait Tintin. J'ai d'abord pensé que c'était un vrai dessin animé, mais quand j'en ai parlé à Hergé bien plus tard, il m'a expliqué qu'il s'agissait d'une série de films fixes. Il semble qu'à cette époque, un grand nombre d'albums de Tintin aient été mis sur film de cette manière. Chaque dessin était une image du film, et ces images étaient projetées les unes après les autres, tout comme des diapositives.
L'histoire que j'avais vue alors était L'Oreille cassée. Je suis entré au moment précis où Tintin est attaqué avec un poignard et parvient de justesse à sauter à temps. J'ai trouvé cela si beau qu'après coup, j'ai eu l'intention de faire moi aussi ce genre de dessins. »
Les bandes dessinées que je lisais avant cette époque, comme Les Pieds Nickelés, ne m'amusaient pas tellement. Mais Tintin était pour moi le sommet, c'est ce que je voulais faire moi aussi. Il a fallu un certain temps avant d'y arriver ; la guerre est passée par là et, de ce fait, le projet a été relégué au second plan. Mais après la guerre, j'ai voulu commencer à dessiner sérieusement. Ma mère — mon père étant décédé — n'était pas très favorable à cela et insistait pour que j'apprenne "un métier". Dessiner des bandes dessinées n'était pas une profession, c'était une futilité. J'ai donc suivi une formation d'ingénieur et j'ai travaillé pendant quelques années dans cette branche au sein d'une usine aéronautique, la même usine qui construit aujourd'hui le Concorde. Quand je l'ai quittée, le chef du personnel m'a demandé pourquoi je démissionnais. "Parce que je veux dessiner", ai-je répondu. "Mais vous pouvez aussi dessiner ici, et vous gagnez bien votre vie, alors que dans la bande dessinée, c'est la misère qui vous attend !" Ce brave homme ne pouvait absolument pas comprendre mon choix. Ce qui me manquait le plus dans ce métier, c'était la possibilité de raconter des histoires. J'avais déjà fait cela à l'école. Pendant la guerre, j'ai même écrit et mis en scène une pièce de théâtre... »
Influences et rencontres
Martin : « J'ai été fortement influencé par deux régions. Premièrement, l'Alsace-Lorraine, où j'ai passé ma jeunesse, et deuxièmement, la Flandre avec ses villes d'art gothique, où mes parents m'emmenaient souvent. J'ai longtemps eu le projet de créer une bande dessinée se déroulant dans un environnement gothique ou devant s'y jouer. Récemment, j'ai même retrouvé quelques pages que j'avais dessinées à l'époque et le décor m'a plu. Après coup, il est peut-être dommage que cela ne se soit pas concrétisé, car cela aurait été moins difficile pour moi qu'Alix. Il y a beaucoup plus de documentation disponible sur le Moyen Âge, les décors sont plus faciles à trouver et une telle histoire offre plus de possibilités qu'à l'époque d'Alix. Mais cela ne veut pas dire que je trouve ennuyeux de dessiner Alix, loin de
là. À mes débuts, mon seul but était de raconter une histoire. Je faisais alors de tout : science-fiction, voitures, avions, dessins techniques. Mais j'ai senti que si je voulais entreprendre quelque chose sur le long terme, l'Histoire prendrait le dessus. Même alors, j'essayais toujours d'intégrer l'histoire, par exemple dans une bande dessinée de science-fiction. Alex Raymond est un maître en la matière, et je lui ai emprunté pas mal de choses. Pas à la manière de Jacobs d'ailleurs, mais c'était presque inévitable. Nous étions toujours très liés d'amitié. Quand j'ai commencé, il était déjà un véritable "maître" pour moi, encore plus que Hergé. Hergé était important car j'ai découvert la bande dessinée grâce à lui. Le deuxième "choc", je l'ai eu quand j'ai appris à connaître Jacobs ; sa manière de raconter, son humour, ses décors, tout cela était quelque chose de stupéfiant pour moi. L'influence de Jacobs est très visible dans mes dessins, par exemple dans L'Île maudite. »
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L'importance de l'architecture
« Une part assez importante de mon temps a été consacrée à l'architecture : dessiner des perspectives, élaborer des constructions, etc. Cette connaissance de l'architecture, je l'ai retrouvée chez les peintres italiens plus que chez David. Logique, car la plupart
des peintres de cette époque étaient également maîtres d'œuvre. »
Dans un article, on vous a appelé l'Ingres de la bande dessinée.
Martin : « Je l'ai lu aussi, c'est peut-être ainsi. Je ne sais pas. Je trouve Ingres très bien, mais j'aime tout de même plus Delacroix qu'Ingres. Ingres appartient à une école entière, une école qui s'épanouit à la Renaissance et meurt avec Delacroix. Ingres avait une maîtrise du trait extraordinaire qui se rapprochait plus du dessin que de la peinture. Je suis quelqu'un qui ne sait pas si bien dessiner. Hergé, Jacobs, Leloup, De Moor et moi ne sommes pas des dessinateurs nés, comme Cuvelier peut l'être. Nous avons appris à dessiner pour pouvoir raconter une histoire. Ce n'est pas comme un peintre qui veut dire quelque chose avec ses toiles. Quelqu'un comme ça a toujours moins de possibilités qu'un talent naturel qui peut tout peindre avec aisance. »