Interview de Jacques Martin dans Stripschrift (Seconde partie)
Suite de l'interview de Stripschrift, parue en 1976.
L'interview étant longue, celle-ci est publiée en 2 posts.
Merci à Maître Olrik pour le document.
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Hergé, Jacobs et moi, nous travaillons assez lentement ; nous passons beaucoup de temps sur une page. Jacobs a dit un jour que s'il était totalement libre de faire ce qu'il voulait, il aimerait passer six mois sur une seule page. Sempé fait cela aussi, il recommence parfois un dessin huit ou dix fois.
Reconnaissez-vous le personnage d'Alix en vous-même ?
Martin : Oh oui, on se dessine toujours soi-même. Mais cela vaut pour tous mes personnages : je suis Alix, mais aussi Enak, Iorix et Arbaces. Chez Hergé, c'est pareil ; hormis le Capitaine Haddock, tous ses personnages sont de petites versions de Hergé. Idem pour Jacobs. D'ailleurs, il habille Olrik comme lui-même : chapeau mou, imperméable, etc.
Quand Jacobs est arrivé pour la première fois chez Tintin, il avait quelques croquis pour une bande dessinée se déroulant au Moyen Âge. Chez Tintin, ils n'en voulaient pas, ils voulaient quelque chose comme Le Rayon U, une histoire que Jacobs avait dessinée pour Bravo pendant la guerre. Quand les planches de Flash Gordon n'arrivaient plus d'Amérique, on lui avait demandé de reprendre la série dans Bravo. Jacobs ne le voulait absolument pas, il voulait créer sa propre série, mais a fini par accepter et c'est ainsi qu'est né Le Rayon U. Et bien que cette histoire ait eu du succès, ce n'était pas le genre que Jacobs préférait. Mais il était plus ou moins coincé dans ce genre, il en était prisonnier.
Pour moi, c'est la même chose : à cause d'Alix, je n'ai pas le temps de dessiner une autre série. Quand j'arrive avec un projet, c'est toujours : "Mais pourquoi ferais-tu cela, Alix marche pourtant à merveille ?". J'aurais alors une grosse dispute avec l'éditeur si j'abandonnais Alix au profit d'un tel projet. S'il en avait vraiment assez d'Alix, la situation serait bien sûr différente ; mais ce n'est pas le cas. Derib, qui est un de mes bons amis, a déjà prévu d'arrêter sa série Buddy Longway. Il ne veut pas rester bloqué sur un seul personnage, au grand regret de l'éditeur bien sûr. Derib peut encore le faire car il n'y a pas encore beaucoup d'albums de Buddy Longway parus. Plus il y a d'albums sur le marché, plus il devient difficile de mettre fin à une série.
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Avez-vous délibérément choisi un âge fixe pour Alix, ou avez-vous l'intention de le faire vieillir ? Martin : Non, non, certainement pas. Regardez, quelqu'un qui découvre Alix à douze ou treize ans, tout comme celui qui découvre Tintin, n'a pas encore la mentalité d'un enfant. Les filles et tout ça... pff, il s'en moque. Si ce même lecteur a dix-neuf ou vingt ans, il pense : "Hé, pourquoi Alix n'a-t-il jamais de petite amie ?" ou "Pourquoi ne voit-on jamais Lefranc avec une jolie conquête ?". Et à vingt-cinq ans, il se demande pourquoi le personnage principal ne se marie jamais. Mais je crois que ce serait une grave erreur. Un héros ne doit jamais se marier, j'y suis fermement opposé. Quelqu'un qui se marie — je n'ai rien contre personnellement, je suis marié moi-même — n'est plus libre de vivre des aventures. Il a d'autres choses en tête : l'argent, les impôts, le bifteck sur la table... Il peut difficilement partir six mois en Australie, ce n'est plus possible.
Les lecteurs regardent une bande dessinée historique avec les yeux de notre époque, c'est évident. L'auteur doit adapter son histoire à l'époque dans laquelle il vit. Il est tout simplement impossible de montrer la réalité des choses, en raison des mœurs de l'époque. Je m'en tiens autant que possible à la vérité historique, mais je n'ose pas tout montrer. Sinon, ma bande dessinée serait immédiatement interdite partout. Même maintenant, j'ai parfois des problèmes. Mes albums sont actuellement publiés en Allemagne et on a voulu y supprimer une image de Le Prince du Nil. Les éditeurs allemands ne sont pourtant pas connus pour être un peuple si prude, mais on trouvait l'image un peu trop cruelle pour les lecteurs.
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Si je devais dessiner une série sur le Moyen Âge, il y aurait beaucoup de sorcellerie. C'était à l'époque presque aussi important que l'Église. Je déciderais alors de dessiner un sabbat de sorcières, avec tout le caractère prévisible qui va avec, mais je sais que d'innombrables parents et enseignants me tomberaient dessus. Mais les enfants, eux, on ne les entendrait jamais se plaindre. Ce sont toujours les parents qui cherchent des problèmes là où il n'y en a pas. Ainsi, j'ai été obligé une fois de dessiner des vêtements sur des jeunes filles que j'avais dessinées totalement nues. Pourtant, dans n'importe quel parc, on trouve des sculptures de femmes nues et personne n'y trouve rien à redire. De plus, ils osent dire : "Oui, mais ce que vous dessinez est érotique, parce que vous ne montrez que leur derrière...". C'est tout simplement idiot.
Et ce qui n'est bien sûr pas permis du tout, ce sont les jeunes esclaves que les Romains avaient à l'époque. Je ne peux pas non plus montrer les thermes romains, car on y voyait des matrones corpulentes et des jeunes femmes sveltes, des vieux messieurs et des jeunes hommes se promener nus. Le problème ne vient pas tant de Casterman, qui n'a jamais fait de remarques à ce sujet. Ce sont toujours les hebdomadaires qui font des difficultés. Ce n'est pas que je recherche ce genre de situations, je veux seulement montrer comment c'était en réalité. J'aimerais ainsi dessiner une histoire se déroulant autour de la Tour de Babel, à l'époque d'Alexandre le Grand. Mais là encore, je serais confronté au problème de ne pas pouvoir montrer grand-chose, car Alexandre le Grand était plutôt...
« J'ai plus de 3 000 livres sur l'Antiquité. Cela m'a pris plus de vingt ans pour les rassembler, et j'achète encore tout ce qui paraît sur le sujet. Je travaille actuellement sur "Le Spectre de Carthage" et c'est un travail de documentation énorme. Il faut faire revivre le Carthage romain tel qu'il était à son apogée, avant qu'il ne tombe en ruines. J'ai beaucoup de livres sur le sujet, mais pour mes dessins, il n'y a pas grand-chose d'utilisable. Le problème est que les Romains ont littéralement rasé Carthage. Et les documents n'ont pas survécu non plus, car un incendie a duré plus de deux semaines après la prise de la ville, détruisant tout. Il ne restait qu'une couche de cendres de trois mètres d'épaisseur. Pour mes dessins, je ne peux donc me baser que sur des données de fouilles et des descriptions de personnes comme Polybe qui ont vu la ville. »
Trouvez-vous que c'est le rôle d'un dessinateur ou d'un scénariste de recréer une époque historique aussi précisément que possible telle qu'elle était réellement ?
Martin : «Je suis avant tout un narrateur. Je veux que mon histoire passe bien et pour cela, il est nécessaire que tout respire une certaine authenticité et que cela semble vrai. Le cadre dans lequel l'histoire se déroule est donc très important. Un dessinateur de bande dessinée a l'avantage sur un cinéaste ou un producteur de télévision : cela ne lui coûte rien, si ce n'est un peu de temps. Les décors d'Alix coûteraient des millions de dollars pour un tournage de film. Grâce à cet environnement authentique que j'essaie de créer, le personnage principal devient lui aussi "réel". Imaginez qu'un film américain soit projeté dans lequel tout le monde est habillé en Hollandais mais porte toujours des sabots de bois, en Hollande, on rirait de l'histoire, n'est-ce pas ? »
« Je travaille toujours sur plusieurs scénarios d'Alix à la fois. Mais une histoire avance plus vite qu'une autre. Je ne peux jamais dire avec certitude laquelle sortira en premier. Le titre de mon prochain récit est "Les proies du volcan"], dont le scénario est prêt depuis longtemps. Ensuite viendront "L'Enfant Grec", "La Tour de Babel" et "L'Empereur de Chine". Ce dernier me fascine depuis très longtemps. À l'époque de César, il y avait en effet un empereur en Chine qui avait fait sacrifier un million d'ouvriers en les faisant peindre en rouge vif. Il voulait faire de sa montagne une montagne rouge, elle devait être rouge. Ensuite, il y a une histoire sur Vercingétorix. On sait qu'après la bataille d'Alésia, il a été emmené captif à Rome et exécuté. Alix le rencontre et une autre personne est mise à sa place. C'est totalement une invention de ma part ; en réalité, cela ne s'est jamais produit ainsi. »
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Martin : « Non, Alix est et reste un Romain. Il ne peut plus se sentir chez lui parmi les Gaulois. Et ce problème se pose encore aujourd'hui. Récemment, il y a eu un programme sur les travailleurs marocains en Belgique. Ces gens ne se sentent plus tout à fait chez eux ici, mais s'ils retournent au Maroc, on les y regarde aussi de travers parce qu'ils sont devenus trop belges. Au Maroc, ils ne sont plus vraiment chez eux non plus. Vercingétorix reproche cela à Alix. Il trouve qu'Alix est un traître, qui est plus romain que Gaulois ; et Alix le lui concède. Vercingétorix essaie dans l'histoire de s'évader pour retourner vers les tribus barbares en Allemagne, là où se trouvent ses racines. Mais il perd la vie en chemin.
Après cette histoire vient "Les Barbares". Sous la direction de l'un des fils de Vercingétorix, ils attaquent les Romains. Ensuite vient "Le Lac Sacré". Cette épopée était à l'origine prévue pour beaucoup plus tôt, mais pour des raisons de documentation, elle a dû être reporté à nouveau. Cette histoire se déroule en Bretagne. Ce sont donc cinq ou six histoires d'Alix au programme. De plus, j'ai pour Lefranc, un projet sur la faillite des États-Unis. Je ne vais pas le dessiner moi-même, je n'en ai pas le temps. Le titre est "Opération Thor". L'histoire commence en Norvège. À travers un complot très particulier, des milliards de faux dollars sont introduits aux États-Unis depuis la Norvège. Cette histoire montre l'influence de tout cet argent sur la vie dans une ville comme Seattle. Une immense inflation et finalement un effondrement complet de l'économie s'ensuivent. Dans les récits qui se déroulent à l'époque moderne, on ne peut pas faire faire n'importe quoi à un jeune garçon, ce n'est pas réaliste. Jeanjean va à l'école, il n'a pas toute sa journée de libre. À l'époque romaine, c'était possible, car l'école se terminait après l'âge de douze ans. »
« Alix n'est pas une sorte de demi-dieu, il n'est en tout cas pas un superman. »
Auriez-vous voulu voir Alix ou Lefranc portés à l'écran ?
Martin : « Pour ma part, ce n'est pas nécessaire. Pour Alix, c'est d'ailleurs impossible, cela coûterait beaucoup trop cher. Lefranc, lui, pourrait l'être. Il y a eu de nombreux projets pour Lefranc, notamment de l'ORTF, mais il y avait toujours quelque chose qui changeait, soit de leur côté soit du mien, de sorte que le scénario devenait inutilisable. La même chose vaut d'ailleurs pour les films d'animation. Il est difficile pour un autre studio de réaliser un scénario, car les autres voient les choses d'une manière différente de la mienne. Quand j'ai fait "Le Repaire du Loup" avec Bob de Moor, j'ai remarqué que Bob et moi étions très bien accordés. Pourtant, il y avait des moments où nos visions étaient totalement opposées. Bientôt, je vais retenter une expérience similaire pour Lefranc avec le jeune dessinateur Gilles Chaillet. Avec lui, j'ai convenu ceci : je lui laisse une grande liberté dans son dessin, mais pas dans le scénario. J'écris, il dessine ! »
Comment s'est passée la collaboration pour "Le Repaire du Loup" ?
Martin : L'apport de Bob de Moor dans la mise en page était assez important. J'avais fait le scénario et le découpage des pages entièrement seul, ce qui donnait parfois du fil à retordre à Bob, car il n'était pas toujours d'accord avec la mise en page. Je lui laissais alors très peu de marge de manœuvre, il ne pouvait pas dessiner de grandes cases carrées, mais il devait s'en tenir rigoureusement au découpage. . J'avais moi-même fait des crayonne de mise en place, c'était plus facile pour moi et cela me permettait de mieux visualiser les scènes.
Avant de commencer Alix, vous avez dessiné de nombreuses histoires de science-fiction dans "Bravo" et "Wrill". Les premiers Lefranc avaient également des touches de science-fiction. Pourtant, vous semblez avoir abandonné ce genre.
Avant de commencer avec Alix, vous aviez dessiné des récits de science-fiction dans "Bravo" et "Wolf". Les premiers Lefranc touchaient également au fantastique. Pourquoi n'avez-vous pas continué dans cette voie ? Martin : J'en suis resté amateur. Ce que je fais avec Alix est plus ou moins de la "science-fiction inversée" : cela se passe dans le passé au lieu du futur, mais ce n'est rien d'autre qu'un saut dans le temps. Il y a certains types de science-fiction que je n'aime pas, par exemple ceux qui ne sont basés sur aucune réalité et où des choses étranges se produisent. Je ne suis pas fan de cela. Mais je suis un grand admirateur de José Farmer. C'est un homme qui écrit de la science-fiction qui ne s'éloigne pas trop de nous. Les événements sont logiques et ne se situent pas à des millénaires de notre époque. Le prochain album de Lefranc pourrait bien être une sorte de science-fiction. Le titre est "La Porte du l'enfer" [sic] et ce sera un récit assez macabre dans lequel la fin du monde est très proche.
Avez-vous découvert rétrospectivement de nombreuses erreurs historiques dans les anciennes histoires d'Alix ?
Martin : Bien sûr, tout le monde fait des erreurs. Divers bâtiments que j'ai dessinés à Rome n'existaient pas encore à l'époque de César. Un professeur d'université m'a un jour écrit au sujet d'un amphithéâtre qui ne devrait pas s'y trouver. Et en effet, il a été construit des années plus tard. J'y suis très attentif désormais, cela demande une attention et une critique constantes. Aujourd'hui, je dispose d'une carte détaillée de Rome à l'époque de César, donc je ne commets plus de telles erreurs. J'ai ainsi passé quelques semaines à réaliser une reconstitution du Forum. Jusqu'à récemment, il n'y avait qu'une seule source d'informations claires sur l'équipement militaire romain, à savoir la Colonne Trajan. On y voit une sorte de bande dessinée illustrant des soldats en tenue de campagne. C'était en fait le seul document disponible. À un moment donné, j'ai fait la connaissance d'un expert en mathématiques qui travaillait dans un ministère français. Il m'a écrit que grâce à Alix, il s'était mis à étudier l'archéologie car il craignait que l'Antiquité ne disparaisse. Il m'a demandé : "Que voulez-vous que j'essaie d'étudier pour vous ?". J'ai alors répondu que j'étais intrigué par tout ce qu'il découvrait, mais qu'il devait surtout se pencher sur les données concernant les costumes militaires. Et c'est ce qu'il a fait. C'est merveilleux ! Il a mené des recherches dans toutes les villes de France pendant plus d'un an. Lorsqu'un officier romain décédait, une stèle était érigée en son honneur. On y faisait une représentation de l'armure, des décorations et de la tunique, et on pouvait encore en distinguer les couleurs authentiques. Presque toutes les sculptures de l'époque étaient peintes, mais je ne peux presque pas le montrer car les gens ne l'accepteraient pas. Mais soit, cet homme a pu déterminer avec précision, à l'aide de divers procédés chimiques, la couleur des tissus sur les représentations. Brun, cela ressemblait à du cuir, bleu, c'était vraisemblablement du fer ; il a ainsi reconstitué l'équipement romain. J'ai reçu de sa part un ouvrage contenant toutes ses conclusions, spécialement compilé pour moi. Actuellement, il effectue des fouilles en Turquie et il m'envoie régulièrement des rapports sur les nouvelles découvertes. L'une des plus grandes récompenses de mon travail est que le Forum Grec, que j'avais reconstitué en 1966 pour Le Dernier Spartiate, s'est avéré être tout à fait exact. Il y a deux ou trois ans, on a en effet découvert un tel Forum, et il correspond exactement à mes dessins. Cela m'a fait énormément plaisir.
Signé : Rob van Eijck avec la collaboration de Nico Noordermeer et Hans van den Boom.
Traduction: Intelligence Artificielle Gemini
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