Interview de Jacques Martin pour Strip
En 1994, pour les sorties d'Orion et de Kéos, Jacques Martin répondait aux questions de Jean-Marie Mievis pour le journal néérlandais Strip.
Voici la traduction de cette interview.
Merci à Maître Olrik pour le document.
JACQUES MARTIN : LE DERNIER DES DINOSAURES
"Quand je lui dis qu'il est le dernier monument de l'histoire de la bande dessinée, il plaisante : "Je suis le dernier des dinosaures". Jacques Martin (1921) a travaillé de 1953 à 1971 pour les Studios Hergé, aux côtés de ses assistants de l'époque Michel Demarets et Roger Leloup. Il est l'homme derrière les séries à succès Alix, Lefranc et Jhen, et constitue ainsi l'exemple type de la bande dessinée classique. Depuis un certain temps, il vit en Suisse. Lors de l'une de ses courtes visites en Belgique, nous l'avons rencontré dans sa spacieuse maison de campagne près de Bruxelles.
Par JEAN-MARIE MIEVIS
Vous avez quitté les éditions Casterman pour Bagheera. Pouvez-vous expliquer ce changement ?
Jacques Martin :Je suis toujours engagé dans un procès avec Casterman. Cela traîne depuis quelques années maintenant. Pour le moment, je ne peux pas — pour des raisons juridiques — poursuivre mes séries Alix, Lefranc et Jhen. Comme je ne veux pas rester inactif tout ce temps, j'ai décidé de créer d'autres séries : Orion et Keos. Le problème avec les éditeurs, c'est qu'ils ne veulent plus de "vraies vedettes". Ils préfèrent avoir 20 auteurs qui vendent chacun 5 000 exemplaires plutôt qu'un seul auteur qui en vend 100 000. Ils règnent selon le principe "diviser pour régner". Ce ne sont plus des éditeurs, mais des vendeurs de papier. C'est pourquoi j'ai créé ma propre maison d'édition et j'ai l'ambition de mettre encore beaucoup d'albums sur le marché.
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La Grèce Comme par exemple la série "Les Voyages d'Orion" sur, entre autres, la Grèce antique (jusqu'à présent parue uniquement en français). Quel est votre objectif avec ces publications ?
À l'origine, je voulais sortir à chaque fois une histoire en bande dessinée et un livre assorti. Ce livre traiterait alors d'une grande civilisation classique. J'ai choisi pour ce concept le personnage d'Orion et non Alix, car ce dernier est trop lié à sa propre série. Orion, je peux le faire voyager plus facilement dans l'Antiquité. J'ai réalisé la première partie des aventures d'Orion, Le Lac sacré, avec le premier volet des Voyages d'Orion. En raison de difficultés avec des éditeurs potentiels, j'ai dû le publier moi-même. J'aimerais faire deux ou trois livres de ce type par an, mais pour moi seul, cela s'avère être une tâche trop lourde. C'est pourquoi je dois faire appel à des collaborateurs comme Gilles Chaillet. Dans Les Voyages d'Orion, je n'ai dessiné qu'une partie des personnages. Parfois, les lecteurs se trompent et pensent qu'un certain dessin est de moi, alors qu'il est en réalité de Chaillet. Et inversement, bien sûr. Cela me rend très satisfait. Cela prouve que mes collaborateurs sont très bons.
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Quand pouvons-nous attendre le deuxième tome des aventures d'Orion, "Le Styx" ?
Le deuxième tiers de cet album est prêt. Mais j'ai des problèmes avec mes yeux. Je ne vois plus très bien l'encrage. Les dessins au crayon, j'y arrive encore, mais l'encrage n'est pas une tâche facile. Je cherche quelqu'un qui puisse terminer l'histoire, mais ce n'est pas une mince affaire. Un jeune homme de 19 ans, fraîchement diplômé, m'a montré son travail. Je vais le former. Il est cependant extrêmement difficile de reprendre le style d'un autre. Nous avons encore un long chemin à parcourir ensemble, mais je suis convaincu que nous y arriverons.
Vous avez déclaré un jour qu'Orion vous donnait plus de liberté pour utiliser des personnages féminins.
J'ai en effet actuellement une plus grande liberté pour faire apparaître des personnages féminins importants dans mes bandes dessinées. Mais j'ai toujours eu des femmes dans mes albums. J'ai été l'un des premiers à dessiner des femmes dans la BD. Ni Hergé, ni Jacobs, ni Franquin ne le faisaient. J'en ai d'ailleurs subi pas mal de désagréments. Dans Le Dernier Spartiate(de 1965), j'ai fait tomber une princesse grecque amoureuse d'Alix. Les réactions ont été incroyables : un professeurm'a même écrit que son fils de seize ans était tellement choqué par cette histoire qu'il ne lirait plus jamais Tintin. J'utilise des figures féminines, mais je n'exagère pas. James Bond et Indiana Jones ont une femme différente à leurs côtés dans chaque film, mais ils ne peuvent pas s'attacher. Si le héros se marie et fonde une famille, cela signifie automatiquement la fin de l'aventure. Mais malheureusement, nous sommes aujourd'hui tombés dans l'autre extrême : il n'y a plus une BD où une femme nue ne doit pas apparaître à chaque page.
Égypte Kéos, pour lequel vous écrivez le scénario, se déroule en Égypte. Était-ce l'étape logique après avoir traité la Rome antique et la Grèce classique en bande dessinée ?
Je suis allé plusieurs fois en Égypte et j'aime beaucoup ce pays. Mais en réalité, c'est Jean Pleyers qui a donné la première impulsion pour Keos. Il en avait assez du "sombre Moyen
Âge" dans lequel Jhen (Tristan) se déroule, et m'a demandé si je voulais imaginer une nouvelle série pour lui. Il pensait à une histoire sur Alexandre le Grand, mais je trouvais le sujet trop limité. On peut en faire un ou deux albums, mais pas une série entière. C'est pourquoi j'ai proposé de faire quelque chose autour de l'Égypte. Pleyers n'en savait presque rien. Je lui ai apporté des tonnes de documentation et il est maintenant fasciné par le sujet.
L'histoire et la religion égyptiennes ne sont pas les sujets les plus simples à traiter en bande dessinée.
La grande majorité des lecteurs ne connaît rien à l'histoire égyptienne. Qui était Ramsès II ? Qu'est-ce que l'Ancien Empire ? Quelle période couvrait la première dynastie ? Pour être crédible, tout ce que je montre doit être historiquement justifié. Keos est déjà conçu comme une série, de sorte que nous n'ayons pas à tout expliquer dans un seul album. Petit à petit, nous donnons plus d'informations au lecteur, sans toutefois vouloir tout expliquer. Ce n'est pas un cours d'histoire ; c'est avant tout un récit d'aventures avec l'Égypte pour décor.
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États-Unis Une autre série, "Arno", sur un jeune musicien au temps de Napoléon, va également se poursuivre.
En effet. Le nouvel album est prêt (et entre-temps publié aux Pays-Bas, NDLR). Il n'est plus de la main d'André Juillard, mais de Jacques Denoël, un jeune dessinateur de Spa qui travaille tout à fait dans le style de Juillard. Parallèlement à cette nouvelle histoire, les tomes précédents sont réédités, avec une couverture différente. Les dessins de Juillard sont beaux, mais ses couvertures n'étaient pas très réussies. Ce n'est pas son point fort. Je les ai donc fait redessiner pour la nouvelle édition. Je prépare actuellement le scénario des cinquième et sixième tomes. Ils se déroulent respectivement en Louisiane et au Massachusetts. Je suis d'ailleurs allé aux États-Unis pour me documenter. Mon intention est de sortir un album d'Arno chaque année. Du moins, si le dessinateur peut suivre le rythme.
Chine Un lieu particulièrement frappant et exotique pour les aventures d'Alix est la Chine. Comment avez-vous eu l'idée de "L'Empereur de Chine" ?
J'ai lu un jour une anecdote sur un prince chinois décédé par empoisonnement. Je voulais absolument intégrer cet élément dans Alix. J'ai essayé de me renseigner sur la Chine, mais cela s'est avéré beaucoup plus difficile que je ne le pensais. La Chine était à ce moment-là un pays fermé. J'ai alors mis l'idée de côté et j'ai d'abord réalisé d'autres albums. Quelque temps plus tard, j'ai rencontré un peintre de Bruxelles. Il était marié à une Chinoise. Sa femme n'était pas autorisée à quitter la Chine et il n'avait pas la permission d'y vivre. Il a finalement obtenu un visa qui lui permettait de séjourner en Chine six mois par an. Après lui avoir parlé de mon idée, il a promis de rassembler la documentation nécessaire pour moi là-bas. Pendant longtemps, je n'ai plus eu de nouvelles. J'avais même abandonné le projet de L'Empereur de Chine. Jusqu'au jour où il a sonné à ma porte... avec une énorme valise pleine de documentation : livres, gravures, dessins... De plus, il a eu la patience de tout traduire et de tout m'expliquer. C'est ainsi que j'ai appris, par exemple, à ma grande surprise, que les toits des pagodes à l'époque où se déroule mon histoire n'étaient pas recourbés mais droits. Sans lui, je n'aurais jamais pu représenter la Chine de cette époque de manière aussi précise.
Vous semblez être un homme très occupé. Jacques Martin est-il un bourreau de travail ?
Non, je travaille tous les jours de dix heures à sept heures, mais je prends aussi du temps pour d'autres choses. J'écoute par exemple beaucoup de Grieg. De plus, je regarde la télévision et j'aime le sport : le ski, le ski nautique et le cyclisme. Ce matin encore, j'ai fait une sortie à vélo dans les environs.
Suivez-vous l'actualité de la bande dessinée ?
Pas du tout. On a demandé un jour à un grand écrivain : "Maître, lisez-vous les livres de vos confrères ?", ce à quoi il a répondu : "Nous ne nous lisons pas, nous nous observons". Je n'ai de temps pour ni l'un ni l'autre. Je suis occupé par des choses tout à fait différentes. Il sort d'ailleurs beaucoup trop de livres. Il est devenu impossible de s'y retrouver. Laissez-moi vous raconter une anecdote : un éditeur a envoyé mon dernier album à une station de radio pour une critique dans leur programme BD. Quelques mois plus tard, j'ai reçu une confirmation de diffusion de la part de cette station. Il y avait aussi une lettre indiquant que mon livre figurait dans le top 5 de la rédaction. C'était bien sûr agréable, mais la lettre continuait ainsi : "Messieurs les éditeurs, entre le 8 novembre et le 5 décembre, nous avons reçu 180 bandes dessinées. Par semaine, nous ne pouvons en chroniquer que trois. Nous ne pouvons pas suivre ce 'raz-de-marée irréfléchi'. C'est pourquoi nous vous demandons de faire vous-mêmes une sélection et de ne nous envoyer que trois albums par mois". Il s'agit de gens du métier, qui lisent des BD pour leur profession et les reçoivent gratuitement. S'ils ne peuvent déjà plus suivre ce qui sort sur le marché, comment le simple lecteur peut-il le faire ? 180 nouveaux titres par mois ! Cela signifie six nouveaux albums par jour. C'est de la folie ! Il n'est pas étonnant que les ventes déclinent. Les lecteurs sont obligés de sélectionner et ne choisissent que les BD dont ils sont sûrs, les valeurs établies.
Dans une interview précédente, vous disiez que vous aimeriez que vos héros vous survivent et que vos séries soient poursuivies après votre mort. Cela ne peut-il pas mener à des difficultés ? Je pense par exemple aux problèmes entourant les derniers "Blake et Mortimer".
Je veux que mes créations soient poursuivies. C'est certain. À cet effet, j'ai autour de moi un groupe de personnes qui peuvent me succéder. Je les guide et je leur apprends mon métier. Jacobs n'a jamais fait cela. C'est là que réside la différence. Il n'a formé personne. Hergé non plus n'a pas eu la possibilité de prévoir des successeurs. Bob de Moor était assez compétent pour cela, mais Hergé ne l'a pas vu ainsi. Quant au deuxième tome des 3 Formules du Professeur Sato, les héritiers de Jacobs me l'ont d'abord demandé, mais ils ne se sont pas comportés de manière très correcte. Bob de Moor a finalement accepté la mission, mais il a été mal traité. Il était pourtant l'homme le plus apte à mener cette tâche à bien. Ils l'ont mis sous pression de tous les côtés pour qu'il travaille plus vite. Ils voulaient l'argent... Bob m'a dit qu'il n'était pas satisfait des dessins et qu'il voulait recommencer. L'éditeur a refusé, avec pour conséquence connue que l'album est très médiocre. C'est ce qui arrive quand on est trop gourmand. Dargaud veut maintenant sortir de nouveaux Blake et Mortimer. Ils feraient mieux de faire attention, car le public a été particulièrement déçu par la deuxième partie de Sato. Ils ne supporteront pas un nouvel échec.
Que pensez-vous du Centre Belge de la Bande Dessinée à Bruxelles ?
J'ai l'impression que les responsables de ce musée ne sont pas tout à fait honnêtes. Ils essaient de mettre certains auteurs en avant parce qu'ils ont besoin d'argent. Ils dépendent beaucoup trop des éditeurs. Il semble qu'il y ait une salle qui me soit dédiée, mais plusieurs personnes se sont plaintes auprès de moi de la pauvreté de la présentation. À vrai dire, cela ne m'intéresse pas. Je n'y suis d'ailleurs jamais allé. Je ne viens plus très souvent en Belgique."
(Données saisies par : Michiel Vleer)Traduction : I.A
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