Après son excellent reboot d'Alix Senator, Valérie Mangin a écrit le scénario du prochain album de Jhen, "Le Conquérant", qui nous mêne sur les traces de Guillaume le Conquérant. Par ailleurs, Alix Senator revient dans "La forêt carnivore", une suite à "Vercingétorix". 

Rencontre avec la scénariste, Valérie Mangin.

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En la cathédrale de Bayeux, ils sont tous là, les acteurs du "Conquérant"... Dessin de Paul Teng. Casterman

 En ce mois d'avril, deux albums portant votre signature, devaient sortir en librairie: Jhen et Alix Senator.  Ils sont repoussés suite à cette crise du coronavirus que nous vivons actuellement. Que vous inspire cette drôle de période?

 Je vous avoue que les premières semaines ont surtout coupé court à mon inspiration. Comme beaucoup de gens, je me suis mise à craindre pour mes proches mais aussi pour les millions d’inconnus qui allaient être touchés… Je me suis demandé quelle allait être l’ampleur de la catastrophe. Passée cette sidération initiale, on est tous maintenant dans l’expectative. Sauf les soignants qui n’ont pas ce loisir, occupés qu’ils sont à tout faire pour sauver les cas graves, au prix parfois de leur propre santé. Je pense aussi à tous ceux qui sortent pour faire tourner notre économie, en particulier pour nourrir tout monde. Espérons que tous obtiendront une juste reconnaissance.

En attendant, mon mari et moi respectons très strictement le confinement. Il faut dire que ça nous est plus facile qu’à d’autres. Nous avons toujours travaillé à la maison. En plus nous avons un petit jardin, une grande bibliothèque et une bonne connexion Internet. Nous pensons souvent aux gens confinés dans un petit appartement sans balcon, à ceux qui sont bien trop nombreux, à ceux qui sont horriblement seuls aussi…

En plus, comme vous l’avez dit mes albums ont été repoussés. Là aussi, c’est une chance. Plusieurs amis auteurs ont eu des parutions dans les deux semaines précédant le confinement. Inutile de dire que la vie de leurs albums est bien compromise. C’est parfois des années de travail qui sont passées d’un coup à la trappe. Nos syndicats travaillent à leur obtenir une aide financière publique, comme celle que vont recevoir les travailleurs indépendants.

Désolée de vous faire une réponse aussi prosaïque. Mais je crois qu’il me faudra quelques temps pour digérer les événements et en tirer des réflexions plus poussées. Je vois beaucoup d’amis espérer une vraie réflexion sur la mondialisation voire un vrai changement de société quand nous serons sortis de cette crise. Ce serait formidable, mais j’ai du mal à y croire. A Wuhan, les premières files d’attente que l’on voit dans les rues maintenant que le confinement est terminé se trouvent devant le funérarium et… les magasins de luxe. Les affaires reprendront-elles comme si de rien n’était ? Business as usual ?

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La ville de Caen en 1435. "Le conquérant", dessin de Paul Teng.

 Vous vous attaquez à la reprise d'un grand personnage de Jacques Martin, Jhen. Pourquoi avoir accepté cette reprise ?

Parce que j’adore travailler sur Alix et que j’avais envie de prolonger cette expérience avec un autre personnage.

Mais, pour éviter les redondances – je n’aime pas faire deux fois la même chose - j’ai essayé de le faire d’une manière totalement différente de la première. Autant Alix senator se voulait un « reboot », un renouvellement de la série-mère, autant sur Jhen j’avais envie de travailler dans la continuité de Jacques Martin et des auteurs qui lui ont succédé, de faire un album « classique » au meilleur sens du terme.

Pensez-vous que pour réaliser une bonne reprise, il faille suivre le parcours intellectuel du créateur? Ainsi, faut-il lire, voir où écouter les œuvres qu'ils l'ont bouleversées, ou accompagnées durant sa vie ?

 Oui et non. C’est évidemment très intéressant de connaître son parcours si on veut bien comprendre ses œuvres, savoir dans quel esprit il travaillait… Mais il faut savoir s’en détacher aussi. Une bonne reprise n’a de sens que si elle est aussi un travail « personnel » du repreneur. « Mon » Jhen ne sera intéressant que s’il est autant un reflet du personnage original que le résultat de ce que j’ai éprouvé en lisant ses précédentes aventures et de mon propre parcours personnel et intellectuel.

 Pendant la guerre, après avoir lu "Là-bas" de Huysmans, où le personnage principal écrit une étude sur Gilles de Rais, Jacques Martin commence l'écriture d'une  pièce de théâtre consacrée au connétable. Un des trois sujets que Martin voulait proposer au journal Tintin en 1948, concernait Gilles de Rais. Mais Alix étant accepté par Raymond Leblanc , Martin remit cette idée à plus tard. Inconsciemment , Jhen est né de ses lectures de jeunesse. Comment avez-vous abordé cet univers?

Jhen est aussi une lecture de jeunesse pour moi, comme Alix. J’ai été très marquée par « les Écorcheurs » par exemple, par le sulfureux Gilles de Rais aussi bien entendu. Je lui ai d’ailleurs consacré déjà un album, à lui ainsi qu’à Jeanne d’Arc avec Jeanne Puchol au dessin (Moi Jeanne d’Arc, Ronds dans l’O). Mais, après Le procès de Gilles de Rais, le très bon album réalisé par Néjib et Jean Pleyers, il a été convenu de le laisser de côté pour l’instant. Vous ne le verrez donc pas dans Le Conquérant. Ce n’est peut-être pas plus mal. Cela m’oblige à créer de nouveaux personnages pour le remplacer. Et vu le charisme (négatif) que lui a donné Jacques Martin, c’est un vrai challenge.

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Couverture de l'excellent "Moi, Jeanne d'Arc", dessins de Jeanne Puchol

"Le conquérant" se déroule dans une ville que vous connaissez bien: Bayeux. Pouvez-vous nous en résumer l'intrigue ?

Venu travailler pour les moines d’une abbaye de Caen, Jhen se fait enlever et se retrouve l’invité forcé du duc de Bedford, le régent anglais. Celui-ci est très admiratif du talent de notre héros et très amical. Mais Jhen se rend vite compte qu’il n’a qu’une idée en tête : piller les trésors de la Normandie avant de retourner à Londres. Il veut en particulier s’emparer de la fameuse tapisserie de Bayeux. Heureusement, les fantômes de Guillaume le Conquérant et de la reine Mathilde apparaissent pour l’en empêcher… Jhen, qui ne croit pas aux fantômes, va devoir essayer de tout démêler tout en empêchant l’exil de la tapisserie.

 Nous avons, pour la série "Jhen" , deux dessinateurs différents . Les deux sont remarquables, mais il dessinent un Moyen-Age différent, sans véritablement de continuité graphique. Ainsi, Paul Teng, qui signe ici son dernier album de Jhen , a un dessin peut-être plus réaliste, il donne sa propre interprétation de Jhen, ses filles sont magnifiques. Jean Pleyers lui a un dessin un peu plus fou, où prolifèrent les détails, il dessine un Moyen-Age  plus dur et baroque,parfois fantastique et surtout, il donne à la végétation et aux décors une véritable poésie graphique .

Ne trouvez-vous pas gênant une telle différence de style pour une même série?

L’écart de style entre les deux dessinateurs actuels de Jhen ne me gêne pas, non. Sans doute parce que j’ai lu beaucoup de comics où un même héros passe couramment des mains d’un auteur à celles d’un autre. Pour moi, cela apporte de la richesse à une série. Avoir des dessinateurs avec des styles différents permet de raconter des histoires d’une manière différente, de mettre en avant différents aspects d’un personnage, d’une époque, d’un endroit. Après tout, Jhen et la France du Moyen-Âge – pour ne pas parler du reste du monde – sont riches et complexes. Ils offrent l’espace nécessaire à l’expression de plusieurs visions personnelles des choses. Si elles se complètent sans se contredire, pourquoi s’en priver ?

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Jhen par Pleyers et Jhen par Teng

Et raconteriez-vous la même histoire selon le dessinateur? 

Dans l’idéal, non. J’essaie toujours d’adapter les histoires que j’écris au dessinateur pressenti pour les réaliser. Je fais en fonction de son style, de ce que je sais de ses goûts, de ses envies… Je ne connaissais pas Paul avant cet album, j’ai donc essayé de faire au mieux et j’espère que cela lui a plu. Je garde un très bon souvenir de notre collaboration en tout cas.

D’ailleurs, il arrive souvent que ce ne soit finalement pas le dessinateur pressenti qui fasse l’album. Nous devons donc tous les deux nous adapter. Pour le prochain Jhen, c’est encore plus radical : je ne sais pas encore qui succédera à Paul Teng. Je vais donc écrire une prochaine histoire complètement dans le vide. Si elle est acceptée par le Comité, il faudra que je l’adapte au style du dessinateur qui succédera à Paul. Un nouveau challenge !

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Alix et Vanik, Alix Senator, "La forêt carnivore", dessin de Thierry Démarez

 Trente années séparent "Vercingétorix" à Alix Senator. Comment est née cette (excellente) idée de donner une suite à Vercingétorix ?

D’une manière assez inattendue. À l’occasion du centenaire de 1918, on m’a demandé d’écrire une histoire courte sur le thème de la Première Guerre Mondiale. Ça m’a donné l’occasion de relire pas mal de pages sur les horreurs de la guerre et les séquelles, physiques et psychologiques, des anciens combattants. Bien sûr, c’était trop pour une seule histoire courte. Alors j’ai eu envie d’aborder à nouveau ces terribles thèmes au travers d’Alix et des suites de la guerre des Gaules. Évoquer le destin de la famille et des anciens compagnons de Vercingétorix devenait alors logique. Sans compter que cela rencontrait le besoin d’Alix de revenir sur son passé après les tragiques événements vécus dans le tome 9.

Pour la première fois depuis le début de la série, il n'y a ni Titus, ni Enak et pourtant vous jouez avec d'autres personnages du passé d'Alix, n'est-ce pas?

Oui, et avec grand plaisir. Pour ne rien vous cacher, j’attendais d’en avoir l’occasion avec impatience. J’espère que tous les lecteurs des albums classiques de Jacques Martin seront contents de revoir Vanik, Ollovia, Édorix… et de retourner à Alésia.

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Alésia, au temps du Sphinx d'or, dessin de Thierry Démarez

Deux albums d'Alix Senator sont prévus cette année? Pourquoi ce choix ?

Vu les événements, je ne sais pas s’ils sortiront finalement tous les deux cette année. Nous verrons bien.

Nous avions déjà sorti deux albums en 2018, pour fêter les 70 ans d’Alix. Ce devait être exceptionnel mais nous avons réalisé que c’était bien agréable. Thierry, Jean-Jacques et moi faisons, en gros, un album et demi par an. Nous finissons donc par avoir pas mal d’avance par rapport à la parution annuelle habituelle. Cela oblige nos albums à « rester au frigo » un certain temps. C’est assez frustrant pour tout le monde, pour les lecteurs qui attendent, comme pour nous. Dès qu’un album est terminé, on a envie qu’il soit lu, d’en parler avec les lecteurs et d’avoir leur retour. Publier deux albums par an certaines années va nous permettre de résoudre cette frustration générale au mieux.

Merci Valérie pour ce rendez-vous. Attendons maintenant la fin de ce confinement, et en attendant, faites bien attention à vous