J'ai pris tout mon temps pour lire Les Helvètes, savourant chaque case avec la même joie qu’un amateur de thé et de whisky – ce que je suis – met à déguster les moindres fragrances et saveurs de ses élixirs favoris.

De cet album, j'ai aimé la relative lenteur, une lenteur toute paradoxale, car elle n'empêche jamais les nombreuses péripéties de survenir à point nommé. Cette impression est due sans aucun doute à l’évocation d'une Helvétie édénique par ses paysages et souvent ses peuples. En effet, malgré les affrontements, difficultés, oppositions et surprises parfois puissamment dramatiques qui émaillent ces 48 pages, il émane, me semble-t-il, de l’ensemble une forme de sérénité. Et pourtant, j’y insiste, les rebondissements et les divers niveaux d’intrigues entrelacées ne manquent pas, si bien que tout en vivant le charme de nous laisser glisser dans la beauté naturelle profondément apaisante des territoires évoqués, nous sommes à chaque instant passionnés par les événements qui se jouent de page en page – l’affrontement final avec les Germains est de ce point de vue un modèle du genre avec ses scènes de bataille complexe et de poursuite presque digne de Ballade pour un cercueil, l’hyper violence et la virulence des paysages assommés de lumière en moins – ici tout est se joue dans un écrin de pelouses alpines et de monts paisibles qui donne aux événements une sorte de solennité impalpable.

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Le dessin de Marc Jailloux - qui développe ici un art consommé du paysage, celui-ci étant un des personnages essentiels de l’histoire par son importance englobante - et la mise en couleur de Jean-Jacques Chagnaud - dont les lumières de crépuscule et les grands matins horizontaux aux transparences cristallines - sont absolument admirables. On ne peut qu’épouser étroitement ce voyage qui, en dépit de ses péripéties, nous offre comme de grandes vacances en compagnie d’Alix et de la petite troupe que conduit notre héros, avec parfois le sentiment d’un Western antique où les chariots à bâche sont des litières, les Apaches des Germains, les Mustang le splendide Balios. De somptueux paysages sylvestres se déploient de page en page avec une savante précision. De nombreuses vues du lac Léman nous sont notamment offertes, où l'on retrouve parfois très clairement la physionomie si caractéristique des montagnes qui le bordent, en dépit de l'absence presque totale de villages et de villes là où, aujourd'hui, règne une civilisation urbaine directement héritière de ce qui fut fondé au temps d’Alix. La région lémanique est ainsi célébrée dans son écrin originaire en cette époque où les hommes se fondaient encore à l'espace de cette partie de l'Europe plutôt qu'ils ne le soumettaient à leur planification autoritaire. Pour autant, ce ne sont pas les halliers impénétrables de la Germanie, mais un pays potentiellement prospère, fécond et doux au regard - d'où précisément les incursions germaines en vue de s'approprier cette terre prometteuse.

 

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C'est un album de maturité limpide et de souplesse à tous les niveaux de son écriture et de sa mise en forme visuelle qui apporte un démenti éclatant à tous ceux qui doutent par principe de l'intérêt des continuations. Celle-ci atteint ici une beauté et même une sorte de faste de la dramaturgie contenue dans l'épaisseur végétale où les combats d'hommes semblent finalement bien peu de choses. Les personnages sont beaux, souvent de grande noblesse d'âme sans que cela atténue l'acuité du récit. Leurs adversaires ont de la grandeur et une sorte de ténacité farouche qui les rend dignes d'admiration. Les uns et les autres incarnent deux et même trois mondes (si l'on compte aussi les Germains), en frottement permanent sur une même frontière d'espace-temps. Celle-ci balance sans cesse entre primitivité brutale, Arcadie celte et civilité romaine. J'ai aimé l'évolution du jeune Lucius, fils de Munatius Plancus, lequel n'est autre que le fondateur de la colonie romaine de Lugdunum devenue ma bonne ville de Lyon - on se prend d'ailleurs à rêver d'un Alix qui se déroulerait à Lugdunum et ses environs. S'agissant de villes, comme j'ai été heureux qu'à travers le personnage de Valentus soit évoquée la naissance de Lausanne, ville que j'aime et que notre ami Raymond Larpin, alixlogue et martinologue ô combien érudit et passionné, connaît du bout des doigts !

 

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 Merci à nos auteurs inspirés par le beau scénario de Jacques Martin qu’ils ont su développer et faire vivre avec bonheur, de nous offrir cet album si doux finalement, qui a quelque chose de rousseauiste sans la fadeur qu'à tort on attribue souvent à Rousseau, lequel avait une vive admiration pour les mœurs romaines - il est vrai de la République d'avant César. Enchâsser les aventures humaines dans la nature si verte et nous faire vivre ce grand rêve de forêts et de panoramas veloutés ouvrant sur des horizons de montagnes, tout en nous racontant la naissance de colonies romaines, nous fait vivre une aventure de frontières à l'état flottant entre sylves et vallées, un monde non encore pleinement soumis à l'ordre civilisé des peuples et des villes, dans une sorte de pays naissant qui n'a pas encore stabilisé son destin de future paisible nation bourgeoise aux artisans industrieux, mais demeure encore à mi-chemin de la sauvagerie première et de la douceur rustique à la Amadis de Gaule. Julien Gracq, grand amateur de pays suspendus entre ordre xpatricien des villes et limes forestier - il a d'ailleurs célébré la Gaule Chevelue et la Suisse - aurait certainement aimé le principe de cette aventure à l'écart des grands chemins italiques, grecs et orientaux. Toutefois, à, l’inverse de Julien Gracq, ce que nous racontent Les Helvètes n’est pas l’aventure d’un effondrement et d’un retour à la primitivité pure, mais celle d’une fondation et d’une expansion. Aussi, le mot qui, selon moi, résume le mieux cet album parfaitement maîtrisé est bien celui de plénitude.

Marc-Henri Arfeux

Les images sont tirées de l'album d'Alix, "Les Helvètes" de Marc Jailloux, Mathieu Breda et Jean-Jacques Chagnaud, d'après les personnages créés par Jacques Martin. Editions Casterman