Voici la seconde partie de l'interview de Jean Pleyers consacrée au nouvel album de Jhen, "Le procès de Gilles de Rais". Toutes les illustrations du "procès de Gilles de Rais" et reproduites ci-dessous sont tirées du cartons à dessins de Jean Pleyers.

Une interview réalisée par Raymond Larpin.

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Jean Pleyers et son épouse Corinne,à qui l'on doit les merveilleuses couleurs de l'album.

Parlons maintenant du « Procès de Gilles de Rais », votre dernier album ! Pourquoi avez-vous choisi Nejib, qui est surtout un dessinateur et qui vient de publier le tome 1 de « Swan » ?

C’est Benoît Mouchart, directeur éditorial de Casterman, ancien directeur du festival BD d’Angoulême, qui m’a proposé Nejib comme scénariste, car ils s’entendent bien. C’était une bonne idée et heureusement, nous sommes également devenus des amis.

Est-ce que vous l’avez rencontré souvent ? Comment avez-vous collaboré ?

Nous nous rendons régulièrement à Paris, plusieurs fois par année, et nous dînons souvent ensemble pendant nos visites.

« Le procès de Gilles de Rais » est un important tournant de la série. On sait que Gilles de Rais a été condamné, et Jacques Martin le considérait par ailleurs comme un personnage principal de la série. S’il devait disparaître, n’avez-vous pas eu peur que cela puisse entraîner la fin de Jhen, en tant que série de BD ?

Que pourrais-je dire sans dévoiler nos futurs scénarios ? Il y aurait bien une solution, qui serait de le faire ressusciter (rires).

Ce qui m’a frappé dans ce nouvel album, c’est son très grand respect des données historiques. C’est peut-être le récit de Jhen qui est le plus proche de la vérité des faits. J’imagine que l’on doit beaucoup cela au scénariste ?

Précisons tout de même qu’on avait parlé de cet album à l’époque, avec Jacques Martin. On envisageait de raconter ce procès mais on ne voulait pas le faire trop vite, pour ne pas tuer la poule aux oeufs d’or. Ceci dit, 35 ans plus tard, cet album paraît et Nejib s’en est brillamment sorti. Il a su respecter la vérité historique et il a de plus apporté cinq ou six idées géniales, comme par exemple le retour de la statuette qui pleure, une chose à laquelle je n’aurais jamais pensé. Il a aussi eu l’idée d’expliquer l’amitié entre Gilles et Jhen en racontant (sans l’expliquer) que Jhen est devenu la conscience de Gilles de Rais. C’était déjà un peu le cas avant mais c’est vraiment devenu une idée maîtresse dans l’album actuel. Et donc, il n’y avait vraiment rien à corriger dans ce scénario, auquel je me suis contenté d’ajouter des dialogues.

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Votre album montre des images très précises du château de Machecoul ou de la ville de Nantes. La ville est dessinée avec beaucoup de détails, et chaque emplacement est bien désigné. Est-ce que vous aviez beaucoup de documentation sur Nantes, ou est-ce que vous avez dû imaginer certains lieux ?

J’avais des centaines et des milliers d’images et de photos, du château des ducs de Bretagne par exemple, et c’est très facile de trouver de la documentation avec Internet. Avant, je devais tourner des pages et des pages de bouquins et c’était une horreur. Pour cet album, j’ai eu beaucoup de miniatures du Moyen Âge, qui sont généralement du XVe siècle, ainsi que des centaines de photos que j’avais prises moi-même sur les lieux, lorsque j’étais autrefois invité dans des festivals littéraires.

Donc, vous travaillez surtout avec des documents, et pas tellement avec l’imagination.

J’utilise des documents dans 99 % des cas. Si je n’avais pas de documents, je ne serais rien, ou en tout cas je ne serais pas l’auteur de BD historiques que je suis devenu.

Ce qui est étonnant, dans ce procès, c’est qu’il n’a pas été déclenché par les crimes monstrueux du connétable, mais plutôt par un conflit avec un prêtre, que Gilles avait giflé dans une église !

Il y a eu aussi le rôle joué par les grands princes de l’époque, comme Jean V, duc de Bretagne, et Jean de Malestroy, l’archevêque de Nantes. Ils voulaient condamner Gilles de Rais parce qu’ils n’arrivaient pas assez vite à racheter tous ses biens. En fait, Gilles laissait s’effondrer les cours de tous ses biens en étant trop dispendieux, et c’était ça la véritable raison du procès. La fausse raison, c’était sa condamnation pour des actes de sorcellerie ou pour des invocations démoniaques. Et finalement, ce procès n’était pas du tout motivé par les crimes commis par Gilles de Rais sur les petits enfants, ce qui est vraiment honteux et terrifiant. Mais où sont le bien et le mal ?

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En effet, l’église reprochait en premier à Gilles de Rais de pratiquer l’alchimie, ce qui était considéré comme de la magie noire. Les meurtres d’enfants ont été condamnés, mais ils semblaient moins choquer le public et les prêtres.

Oui, parce qu’à cette époque-là, comme les cathares et aussi beaucoup d’orientaux, on mettait le diable au même niveau que Dieu. On ne comprenait pas que c’est Dieu qui avait créé Satan, et qu’il a même tout créé. D’ailleurs, à mon avis, Dieu n’a rien créé du tout car l’univers est tout simplement son propre corps. Moi qui crois en Dieu, j’ai vite compris avec mes voyages astraux qu’il n’y a finalement que lui. C’est simple comme bonjour, l’univers ! Il y a un être extrêmement vaste, magnifique et terrifiant, qui est Dieu et qui change de forme tout le temps. Comme Shakespeare fait dire à Hamlet : «"Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horatio, que dans toute votre philosophie". Le monde est infiniment grand.

L’album présente avec subtilité l’attitude de Gilles de Rais face à ses accusateurs !

Oui, il n’a même pas nié ! Gilles de Rais était trop orgueilleux. Et ça, c’est aussi une belle trouvaille de Nejib, car il a compris que c’était un aspect important du personnage. Jean de Malestroy voulait bien atténuer sa peine mais Gilles n’a pas voulu. C’est une belle idée. Nejib écrit ses story-boards très sobrement, mais il est un véritable dramaturge et il a un très grand talent de narrateur.

C’est en effet une intrigue tout à fait réussie. Pendant que Gilles est devant ses juges, Jhen vit sa propre aventure dans l’abbaye de Grandchamp, et j’imagine que ce lieu est imaginaire ? Y avait-il un modèle ?

J’ai en fait synthétisé six ou sept monastères, comme je le fais toujours dans ces cas-là. De même, quand je veux créer un personnage politique, je lui donne le profil d’un ensemble d’hommes politiques que j’ai eu la chance de rencontrer.

Cet album raconte en plus la jeunesse de Gilles de Rais, en particulier son enfance, ses années de formation, et les débuts de ces crimes. Le scénariste essaie d’expliquer comment le connétable est devenu un monstre. Mais Gilles de Rais n’est-il pas surtout le produit d’une époque médiévale très sauvage, totalement soumise à la loi du plus fort ?

Oui, et c’est ce que je trouve fascinant dans cette époque. Avec la bande dessinée, on peut facilement illustrer ces contrastes éminemment dramatiques qui existaient au Moyen Âge, et cette vie d’un peuple soumis à une guerre interminable. J’ai jadis rencontré Jean Favier lors de festivals, et cet historien a écrit un ouvrage sur la guerre de 100 ans. Lors d’une discussion, il m’a dit : « Je me suis trompé, c’est la guerre de 300 ans que j’aurais dû écrire ». Parce que cette guerre a en fait commencé deux siècles avant.

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On laissera les lecteurs découvrir la conclusion de cette aventure, mais j’ai envie de reparler de cette attitude de Jhen qui ne renie pas son amitié pour un criminel. Il reçoit des reproches de Jean de Malestroy, qui lui fait une remarque épouvantable à la fin de l’album.

Oui, c’est un des moments les plus critiques de tout l’album, quand Jean de Malestroy ouvre la porte à Jhen pour lui permettre de voir une dernière fois son ami Gilles de Rais. Il lui dit : « J’avoue ne pas comprendre votre fidélité à un tel personnage, vous qui êtes si prompt à défendre la veuve et l’orphelin. Comment avez-vous pu être aveugle à ce point ? » Ce dialogue de Nejib est génial et j’ai été très content de lire ça. J’ai moi aussi écrit des dialogues, mais les meilleurs et les plus importants sont l’œuvre de Nejib.

Cela devait être passionnant de dessiner cette scène !

C’était très fort ! Tu as vu la tête de Jhen ? Et aussi quand il verse quelques larmes ? C’est le genre de détail que peut apporter un dessinateur. Les détails sont très importants dans les arts visuels, et ce n’est pas Visconti qui dirait le contraire.

Vous avez toujours aimé ajouter de nombreux détails dans vos dessins.

Je ne les ajoute pas. Pour moi, ces détails sont nécessaires et les dessins que je réalise représentent un véritable minimum !

Comment imaginez-vous maintenant la suite des aventures de Jhen ?

J’avais déjà écrit le scénario détaillé d’une histoire qui s’intitulera « La Louve Céleste » et Néjib va en réécrire une autre version que j’adopterai. C’est une histoire qui se passera à Rome, où Jhen se rendra avec Parfait pour y redresser le Campanile de la basilique Saint-Pierre qui s’est effondré. Il y retrouvera Francesco Prelati, qui avait abandonné son maître pour ne pas être pendu.

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Et pour conclure, je vous propose une question d’un ordre différent ! On désigne souvent la bande dessinée comme le « Neuvième Art », mais de nombreux dessinateurs de BD contestent cette idée. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Eh bien, j’en pense la même chose mais il faut examiner les situations cas par cas. Dans le domaine de la BD, je pense d’abord qu’il y a beaucoup d’auteurs médiocres, et d’ailleurs je ne lis pas de bandes dessinées pour cette raison. Mais comme je l’ai déjà dit dans cet entretien, il y a de très grands auteurs de BD, comme Hergé, Jacobs et Martin, qui ont cru que la bande dessinée qu’ils pratiquaient était plus importante que tout, mais ils n’ont jamais pensé non plus qu’ils faisaient de l’art. Ils privilégiaient le fond plutôt que la forme, et ils n’étaient pas esthétisants (sinon on tombe dans l’académisme). Il ne faut pas choisir le style. Le style d’un artiste, c’est sa prison même. Si vous avez quelque chose à dire, dites-le et votre style vous rattrapera. Si vous n’avez rien à dire, ne dites rien et allez conduire des camions, par exemple.

Mais justement, quand vous décrivez cette attitude d’Hergé, Jacobs et Martin qui considéraient ce qu’ils dessinaient comme plus important que tout le reste, cela me conduit à penser que l’on est très proche d’un art véritable.

C’est une recherche mystique qui ne dit pas son nom, et qui est pleine d’une humilité inconsciente. Elle comporte la recherche du détail, et aussi celle de l’âme, mais sans le dire. Il faut raconter sans expliquer, pour ne pas ennuyer, et entraîner le lecteur dans sa recherche sans le lui dire.

En tout cas, j’ai pour ma part toujours pensé que la bande dessinée pouvait être un art, particulièrement lorsque Hergé ou Jacobs passaient plusieurs années à ciseler une œuvre, afin que celle-ci devienne parfaite.

Oui, bien entendu ! Mais il s’agissait de véritables artistes complets, dans ces cas-là. Michel Serres disait de son ami Hergé qu’il avait fait la plus belle œuvre du XXe siècle, et De Gaulle lui-même disait : « Je n’ai qu’un seul rival, c’est un Tintin ». (rires)

Voilà qui en dit long sur l’impact que peut avoir une BD ! Merci beaucoup, en tout cas, pour cet entretien !

C’est moi qui te remercie, Raymond.

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