Après plusieurs mois d'absence, Jean Pleyers revient avec ses chroniques. Et c'est de son enfance dont il nous parle aujourd'hui.

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Photo: JJ Procureur

 
Autobiographie d’un traqueur de fantastique

 Illustrer par la bande dessinée l’unicité et la multiplicité de l’univers par la clarté d’un trait narratif non esthétisant. Raconter par le dessin toute la richesse des innombrables objets naturels ou créés par l’homme. Cette gageure s’est imposée à moi, encore bébé presque, au cœur de la plus violente guerre mondiale survenue depuis le dernier déluge. Seul, incompris, et avec pour tout jouet un court crayon, je tenterai de rebâtir le monde que je vois …

En orbite autour de la Terre, au siège spatial du Conseil Sidéral où les Grands Etres me projetèrent la vision de tous mes destins futurs possibles, je vis l’Europe ravagée, à feu et à sang. Cinq siècles de vacances astrales venaient de se  terminer pour moi. Peintre italien du Trecento souffrant de la faim et du froid, puis assassiné par jalousie. Brigand tibétain décapité par trahison sous les autorités chinoises médiévales de deux coups de sabre maladroits. Yogi bengali contemplatif heureux enfin, tout cela était du passé désormais. Il était temps de redescendre aider autrui sur ma planète d’origine.

A bord du gigantesque vaisseau spatial, sur écran géant, l’Europe enténébrée m’apparut soudain par ses côtes atlantiques. 1943. Un an plus tard, 25.000 jeunes gens venus par l’océan de l’ouest libre, allaient être fauchés par les canons allemands sur la côte normande. La focalisation du macroscope de mes Guides se concentra bientôt sur la Belgique occupée par les nazis. Puis, sur la province de Liège. Puis, sur la région verviétoise …

Il m’y fut montré un jeune couple prêt à procréer. Lui, fils de boulanger, elle, fille de professeur de musique. Soldat mitrailleur et fait prisonnier en la dernière petite enclave flamande défendue par de courageux soldats résitant à l’ogre envahisseur, Jean Pleyers père s’échappe, sautant d’un convoi ferroviaire. Un garde armé d’une mitraillette pour 1000 prisonniers.

De nature mystique et doué pour la sculpture, il retourne à Verviers sa ville natale, puis abandonne sa part d’héritage de la boulangerie paternelle pour devenir ouvrier manœuvre dans la grande papeterie d’Ensival où les gros industiels lainiers de la région déversaient une cargaison d’ouvrages littéraires en tous genres abîmés, pour les y recycler en pâte à papier, y compris de nombreux ouvrages de toute la bande dessinée mondiale, dont tous les exemplaires parus après la fin de la guerre, des hebdomadaires de Tintin et Spirou. 

Mes Guides aliens m’expliquèrent clairement qu’à ce moment, et à cet endroit-là, entre Londres, Bruxelles, Paris, Angleterre, France et Amérique, l’artiste le plus original par lequel je pouvais me réincarner sur Terre était bien lui.  Et je devais le choisir sous peine d’attendre encore un demi-siècle pour accomplir ma mission sur un autre continent. J’acceptai le deal. 

Ma mère, pauvre  infirmière terrorisée, se cachait comme tous ses voisins dans les caves et attendait épouvantée sous les bombes américaines qui explosaient aux abords de la gare marchande de l’est à Verviers. Minuscule, j’attendais en son ventre, tremblant tout comme elle …

Puis enfin, sous la terreur, je naquis donc et devins Jean Pleyers, futur petit créateur de bd, fils de Jean Pleyers sculpteur. Cette naissance dramatique, nous étions des milliers en cette situation, contribuera à m’inoculer une violence, une énergie en tout cas, qui donnera sans doute une puissance certaine à mon dessin plus tard. 

 Moi qui me souvenais de nombreux fragments de vies antérieures, je compris ultérieurement, à l’instar des anachorètes hindous, que les bombardements des villes européennes et les atrocités de la dernière grande guerre avaient contribué grandement à un éveil collectif de la kundalini, cette puissante énergie du corps bioplasmatique de l’homme concentrée individuellement en son plexus solaire.

D’où peut-être l’explication en 1945, à la libération des horreurs du nazisme, du prodigieux essor des Arts Modernes du millieu du XXème siècle, notamment dans le cinéma franco-italien. Et ensuite de la bande dessinée en son âge d’or du 9ème art, bâti par Hergé à Bruxelles avec Tintin, puis promu à Paris avec Astérix dans « Pilote » par Goscinny.

Le talent réincarné venant du fond des âges, très pauvre et sans jouets, je dessinais tout le temps, du moins après qu’on consentit à m’offrir un porte-mine. Auparavant en pleurant, je cassais sans cesse mes crayons trop fragiles et  trop courts.  Mais, plus grave, mes minces cahiers ne suffirent bientôt plus à mes trop nombreux gribouillis. Et comment dessiner sans papier ?

Je n’avais que trois ans. En promenade mon père me voyait de plus en plus souvent tracer dans l’espace devant mon nez de mon petit index des signes bien mystérieux …

En réalité, je dessinais dans le ciel ce que je ne pouvais plus dessiner en mes cahiers remplis, de peur d’oublier les formes de tous les objets que je voyais autour de moi. Il me fallait impérativement  les graver dans l’invisible où ils s’imprimeraient pour toujours, croyais-je !

Puis ce fut l’armistice et la Libération. Les populations adoraient les troupes américaines revenant du front en jeeps et camions GM traînant les chars Patton kaki sur leurs longues remorques. Les paquets de cigarettes Johnson pleuvaient sur la foule béate d’admiration et de reconnaissance, complètement inconsciente des causes profondes de ces guerres purement économiques et, comble d’ironie, de provenance anglo-américaine et germanique.

Mon père, dont les originales sculptures sur bois d’Art Sacré de style romano-celtique commençaient à être reconnues dans la région liégeoise, eut l’intelligence de se faire offrir par ses amis  journalistes locaux, une lourde bobine de papier journal de 25 kg qu’il me donna. Plus besoin de cahiers ! En plus, il me refilait de nombreux exemplaires des bd fournies à sa papeterie pour y être recyclés. Ainsi, j’étais encore mieux loti qu’un fils de libraire …

A cinq ans, Jeeps Willys, tanks et locomotives à vapeur Pacific n’avaient plus de secrets pour ma mémoire visuelle. Les observant d’après nature en une sorte de transfert intense de conscience, je retenais à jamais ce que je voyais, semblait-il. Mon grand- père, chef de gare, s’en étonnait beaucoup et disait en famille que bielles, contrepoids, et boîtes à piston de mes locos dessinées de mémoire auraient pu véritablement fonctionner …

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A cinq ans, la Jeeps Willys n’avait plus de secrets pour ma mémoire visuelle.

Bien plus tard en 1958, lorsque pour mes 15 ans, l’éditeur Dupuis, fondateur du journal Spirou, suggérera à André Franquin, génial dessinateur de Spirou, Fantasio et Gaston Lagaffe, de m’inviter à faire un stage en ses studios secrets de Bruxelles, celui-ci s’en étonnera autant que mes proches parents. A trois ans déjà, je dessinais en perspective les petites roues d’un tracteur agricole à l’avant-plan presqu’aussi grosses que les grandes roues arrières, sur fond de poteaux électriques décroissants à l’horizon. D’ordinaire, les jeunes enfants dessinent tout sur un seul plan.

Un été de la guerre, couché dans les herbes du  petit jardin de ma 1ère résidence verviétoise, rue de la Cité, j’avais dessiné une fourmi grossie sur 10 cm que ma mère s’empressa de jeter sous enveloppe pour un concours de dessin instauré par «  Moustique », hebdomadaire édité par Dupuis à Bruxelles. Je fus déclaré grand vainqueur, reçu un petit appareil « Kodak », et ma fourmi parut à 180.000 exemplaires. Professionnel à cinq ans, fantastique signe du destin ! Les « Guides Aliens » veillaient … 

C’est alors que j’eus la première illumination sur ma future mision sur Terre. Mon père m’apporta un  album d’Hergé :  Tintin au Congo. Fantastique ! C’était tout vu. C’est ce que je ferai plus tard, ou rien. Devenir un autre petit Hergé !

Mais traumatisé par la guerre et des soucis d’argent, mon père commençait à paranoyer sérieusement. Je venais d’avoir une petite sœur et un petit frère. Etions-nous vraiment désirés en ces temps si difficiles ? En tout cas, La pilule contraceptive n’existait pas encore, et ma mère s’embrouillait dans son calendrier Ogino qui en tenait lieu !  

Tous les soirs, lorsque notre père rentrait du boulot, ce n’était que hurlements et crises de rage et de plus, il se mit à jalouser mon talent. C’est ma mère qui me l’avoua un jour après 25 ans. Il me fallut longtemps pour m’en apercevoir car, en même temps, il en était fier. Il avait des amis artistes-peintres moins doués que lui. Tous buvaient comme des trous et enviaient le succès des Dali et Picasso se croyant aussi géniaux qu’eux. Mais lorsque des journalistes venaient les interviewer, ils étaient violemment rembarrés à ma plus grande stupéfaction ! Sculpture et peinture, pour finir comme eux, jamais ! Et, imitant Hergé,  je créais mes bd. Inlassablement, mu par une foi mystérieuse. 

Vers cinq ans, je demandais inlassablement à mon père pourquoi on devait mourir, est-ce que Dieu existe, s’il est pur amour, pourquoi avoir permis cette guerre atroce ?

Plus tard, je ne compris pas non plus ce triple endettement moral de ma religion chrétienne (on m’avait baptisé sans me demander mon avis) consistant en 1° - La perte du paradis d’Adam et Eve avant la naissance. 2° - Le péché quotidien. 3° - La promesse d’une éventuelle damnation en un futur enfer … éternel, s’il vous plaît !

Mais Dieu, ce miracle permanent dont l’existence ne fait aucun doute tant elle crève les yeux, me répondit :  Toute question comporte la réponse en elle sinon on ne pourrait pas se la poser ! Je fus immédiatement rassuré pour toujours, et ne doutai plus jamais de son existence …

En effet, Dieu est partout, et il n’y a que Lui. C’est très simple.  Son Ordre est partout, sinon ce serait le chaos. Or, une merveilleuse mathématique consciente soutient tout l’univers, c’est évident. Les pommiers font pousser des pommes, les poiriers des poires et jamais des carottes !

Quand, au catéchisme j’expliquais au curé que Dieu est en tout, il me regardait, terrifié, en disant :  - Mon garçon, ta foi est plus grande que la mienne …

Pourtant, à 15 ans, prétextant un manque d’assiduité dans mes croquis d’étude d’après nature, mon père déchira en deux toutes les planches encrées à l’encre de chine de ma première bd intitulée «  Le Cobra de l’Inde ». J’en fus très triste. La bd était ma seule raison de vivre. Alors, pourquoi ? Dieu m’abandonnait déjà ?

Mon esprit ne comprit pas, mais mon inconscient avait bien pressenti que mon père avait essayé de  tuer ma vocation. Toute ma vie, je serai en proie à incompréhension et jalousie. Fallait-il pardonner, ou se venger ? Très jeune, je n’avais pas encore de passé et ne pensais qu’au présent de ma création. Ce ne sera que bien plus tard, la reconnaissance du succès survenue sans jamais y penser, que les questions téléradiophoniques et les journalistes m’obligeraient à retourner ma réflexion vers tout ce passé. Jeune, je trouvais la situation normale et ne m’en plaignais jamais.

A 7 ans, j’allai apprendre à lire et écrire chez les frères, puis à 14 ans, chez les pères jésuites. Filles absentes des cours, rien que des garçons en ces temps-là dans les écoles des bons pères.  Tout comme les personnages bd des hebdos Tintin et Spirou, cathos et bien pensants. (excepté la journaliste seccotine, traitée avec une mysoginie condescendante par son  collègue Fantasio, ou la diva Castafiore). Entre 6 et 10 ans, j’avais commençé à créer mes premières bd au crayon. A 12 ans, à l’encre de chine créant le cow-boy Pat Walter dont je recopiai les aventures sur papier carbone en couleur unique. Tirages limités et publiés dans les organes de presse de mouvements de jeunesse chrétiennes de croisés et de scouts, comme Hergé !

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Sculpture de Jean Pleyers père.

 Toutefois, j’eus la chance d’inaugurer mes études d’humanité gréco-latines chez les pères jésuites dont la réputation d’intellectuels éclairés et très libres d’esprit n’était plus à faire et,  qui plus est, chez les plus intelligents du pays. Le Père Van Rijckevorsel du collège St François Xavier, rue de Rome à Verviers, m’enseignait grec et latin par ses « exercices », dont il était lui-même auteur. C’est lui qui a incité Dupuis à me faire rencontrer Franquin. Charles Dupuis me fit envoyer des courriers d’encouragement par ses meilleurs auteurs-dessinateurs. A 12 ans, je reçus ainsi des lettres de Morris ( Lucky-Luke ), Hubinnon ( Buck Danny, Barbe-Rouge, Tiger-Joe, dont je dessinerais le 9°épisode à 23 ans dans La Libre Belgique ), Franquin, Roba, Jidéhem, Mittéi, auteur que je devais rencontrer plus tard à l’école de Bruxelles. Les bureaux de Dupuis, Galerie du Centre, comportaient un studio rassemblant une partie de ces dessinateurs pour créer une émulation. Un studio semblable devait se créer à Paris, rue des Pyramides dans Opéra, vers les années 80, entre la création de Pilote et Hara-kiri, Journal bête et Méchant qui deviendra Charlie Hebdo. Mais, individualistes et solitaires comme les écrivains, ces artistes perdaient complètement leur concentration en bavardages et débats sans fin …

Pendant les cours, je posais des questions invraisemblables à mes professeurs éclairés, que ne se posaient nullement mes frivoles condisciples, fils d’industriels nantis, du genre : Mon Père, pourquoi la religion chrétienne nous endette-t-elle trois fois, 1°- le paradis  perdu. 2°- Aujourd’hui, par le péché 3°-  Demain, par la promesse d’un éventuel enfer ? Et pourquoi dans l’Ancien Testament faut-t-il craindre Dieu s’Il est tout amour ?

Nos profs nous commandaient des déclamations écrites d’une page sur un sujet donné. Etonnemment, en chaire et à titre d’exemple on lisait toujours les miennes, mais elles comportaient au moins 10 pages !

Au confessionnal de la collégiale, les Pères me suggéraient de canaliser  énergie et imagination car plus tard, j’écrirais et voyagerais beaucoup. Prophétie avérée exacte. Fondant une mini-secte de jeunes intellos se réunissant dans les galeries cachées surplombant les colonnades de l’abbatiale du collège, loin d’interdire nos réunions secrètes, les Pères nous y encourageaient. J’organisai aussi des conférences illustrées par diapositives sur films à rayon X pour radios pulmonaires empruntés à un fils de médecin et projetées sur grand écran. Toute cette créativité était fortement encouragée par ces intelligents jésuites.

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Détail d'une case de "la cathédrale"

Ayant entendu à la radio le reportage crachotant d’une finale de tournoi international de tennis belgo-australien sur un des premiers postes à galène bourré de parasite, j’ai eu la même inspiration que lors de ma découverte de Tintin au Congo d’Hergé.

Mes parents avaient eu la bonne idée de m’offrir la modeste cotisation annuelle du club de tennis campagnard sis à Lambermont non loin du bourg de Petit-Rechain où nous avions déménagé pour louer une maisonnette ouvrière. 7 médecins aussi avisés que mes jésuites, et passionnés par le jeu, m’apprirent à jouer. Je compris immédiatement que ce sport si complexe, si technique, où corps, âme et esprit oeuvrent ensemble, me guérirait de bien des déséquilibres dans la vie et jurai de lui rester fidèle le plus longtemps possible. L’excellent exercice physique de courir désespérément après une petite balle pendant des heures uniquement pour ne point perdre la partie serait déjà une raison suffisante pour être encouragé. Le yoga inclus en ce jeu par sa pratique obligée de la réduction de l’égo oblige le sportif  à se battre bien d’avantage contre lui-même que contre son adversaire. Et, en effet, à maintenant 73 ans, je n’ai toujours dû prendre aucun médicament.

Toujours très créatif à 15 ans, j’avais inventé et dessiné sur carton à l’encre de chine et en couleur, des dizaines de jeux de rôle avant la lettre très complexes inspirés du Monopoly et basés sur l’Histoire. Le jeu médiéval de l’écu, ou le jeu des musées égyptiens par exemple. Mon but étant de combattre le hasard de la roulette, ou la sécheresse des échecs. Chaque joueur avait droit au choix d’une action parmi toute une panoplie consistant à acheter, vendre ou entretenir des propriétés étalées sur de vastes cartes de géographie du plus joli effet où chacun pouvait évoluer de fief en concession à des vitesses différentes produites par des toupies à facettes au différenciel variable.

Mais ma hantise était la constitution des tables économiques du règlement de mes jeux que je ne pouvais calculer seulement que pendant mes cours de classe. Et les calculettes électroniques n’existaient pas encore !  Passionné par mon âme de chercheur, j’étais complètement hanté par la question et ne pouvais jamais écouter un seul mot des leçons de mes profs. Je notais fébrilement, sous les bancs mes pénibles petits calculs pris par les surveillants pour les annotations de cours. Ainsi, malgré l’étude de 3 ou 4000 mots de grec et de latin et la bienveillance de mes révérents pères, je ratai mes deux dernières années d’étude au collège, à mon effroi et celui de de mes parents. 

Du moins je pouvais maintenant écrire en bon français mes futurs scénarios, mes études de gréco-latines m’ayant initié à l’étymologie de la langue.

Invité à terminer des humanités artistiques à l’académie des Beaux-Arts de St- Luc, à Liège, à 27 kms de Verviers, je pris donc le train deux fois par jour. Par la réputation artistique de mon père, et au vu de mes albums dessinés inédits, on me fit sauter deux ans de cours. Mais hélas, mes parents étaient tellement désargentés que je passai chaque jour devant la procure à l’entrée de l’académie sans pouvoir acheter ni papier, ni couleurs. Je ne leur demandais rien d’ailleurs, juste le billet de train. Le beurre étant trop cher, je mangeais mon pain sec. Et ainsi, à la fin de l’année, je remettais tristement aux profs mes pages d’examen blanches …

Je ratai également complètement ces dernières études. J’étais terrifié. Etais-je seulement intelligent ?

A cette époque j’ignorais encore la toute-puissance infinie de l’inconscient par rapport à la finitude de l’intellect, qui n’est que le filtre de la conscience et non son créateur. Et puis aussi, j’ignorais encore qu’aucun producteur, aucun éditeur n’a jamais demandé ses diplômes à un artiste …

 A 18 ans, je me retrouvai ouvrier-manœuvre dans les usines de laine verviétoises. Les eaux ferrugineuses de la Vesdre nettoyaient parfaitement la laine venue d’Australie faisant la fortune des chevaliers d’industrie de la région. L’ami Jean-Jacques Andrien en produisit le film Australia avec Fanny Ardent. Les wagonnets d’acier chargés de cardes à l’odeur écoeurante de mouton crissaient sur les rails rutilants. Vacarmes apocalyptiques. Echos de tous les bruits métalliques de l’enfer. Ouvriers moqueurs et vulgaires se cachant sous les balles cotonneuses pour jouer aux cartes en brimant leurs souffre-douleur toujours moins musclés qu’eux.

Enviant les braqueurs mais sans avoir le courage de les imiter ! Communistes primaires, socialistes assistés, fascistes désespérés, obligés de nourrir leur familles et totalement inconscients de l’existence-même de leurs prédateurs véritables, alors même que les simples animaux sauvages connaissent les leurs …

Paie, un demi-€ l’heure ( 24,5 bef de l’époque ). Qu’allais-je devenir ? Stages de quelques mois, puis à la porte ! 3 usines, une laiterie, une brasserie, puis, invariablement, la porte. Je bloquais les chaînes de production en rêvassant. Seul moment de paix, une demi-heure pour manger un sandwich au salami sur les toits de ces usines aux tuyauteries gigantesques crachant d’épaisses volutes de vapeurs blanches et surplombant les murailles de briques rouges recouvertes sous les fenêtres de vertes plantes tropicales parasites issues de la laine venue de plus grande des îles d’Océanie. Plus bas coulaient lentement les méandres jaunes de la Vesdre de mon enfance …

Bientôt un sportif et dur service militaire dans les paracommandos à la citadelle de Diest en pays Flamand à 25 km de Bruxelles m’attendait. J’étais d’esprit très rebelle par ce temps de paix qui n’était en rien comparable avec la vraie guerre. Je venais d’apprendre que ma 13ème compagnie ne serait pas parachutée à Kolwezi, au Congo Belge pour y évacuer nos ressortissants à l’Indépendance coloniale. Très déçu et m’ennuyant ferme,  travesti en bleu marine, par moins 17 °et de nuit, je descendais régulièrement les remparts de 11 mètres de haut par une corde à nœuds pour excursionner dans la ville proche.  Arrêté, béret rouge arraché, je fus jeté une première fois 15 jours au cachot. Chance extraordinaire, en vérité, car j’allais sauter en parachute d’un bombardier à double queue C 119 C bombardé par erreur par un missile. Une grande flamme orange. Et le double-queue tombe comme une pierre. 38 jeunes soldats miliciens morts, presque tous des copains. Tous enterrés à la plaine de Schaffen.

Pour qui ?  Pourquoi ? Je n’avais pas compris, et oublié que mes « Guides »  veillaient de très près à l’accomplissement de ma « mission ».

J’avais échappé à la mort, mais j’étais dégradé. Béret kaki. Exil à la citadelle de Flawinnes à Namur. Puis, après de graves incartades, à la forteresse du Colonel Militis, héros de la guerre de Corée à Marche-les-Dames. Il me fit peindre le débarquement de Normandie sur les murs du château …

Après deux ans de ce viril apprentissage, road-works, pistes de cordes, mellings, close-combat, boxe et tirs au Fal cal. 7.62, à la bombe Energa anti-char. Perdu et frustré : on refusa ma demande d’entrée à la Légion Etrangère. Heureusement, je n’allais tuer personne pour défendre d’écoeurantes multinationnales, caniches des U.S.A. Je me retrouvai à Bruxelles, tout près de mes futurs maîtres de la bande dessinée. Mon destin véritable, celui qu’avaient décidé pour moi les aliens qui m’avaient vu naître …

 

A suivre  dans :  «  LES CHRONIQUES DE JHEN  » …

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Détail d'une case de "la cathédrale"