Novembre 1959: Lefranc rejoint son amie Julie Lassalle pour une expédition scientifique et archéologique sur l'Ile de Pâques. Lefranc profitera de cette visite pour faire un reportage sur cette île fascinante.  Mais en arrivant près de l'île, un cadavre flotte près du cargo de l'expédition...

Tel est le début de cette nouvelle aventure de Lefranc, imaginée par Roger Seiter et dessinée par Régric.

Roger Seiter répond aux questions de Marc-Henri Arfeux et les illustrations sont signées Régric.

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Le projet d'un album situé sur l'île de Pâques a-t-il d'emblée mis en relation le mythe de l'homme oiseau et l'aventure spatiale  ou êtes-vous simplement parti du lieu à l'état brut pour développer ensuite votre récit ?

Roger Seiter: En réalité, c’est le contraire qui s’est passé. L’idée au départ était de parler de l’aventure spatiale soviétique. Comme je le précise dans l’album, en raison de leur rivalité avec les Américains, les Russes ne communiquaient que sur leur succès, jamais sur leurs échecs. Mais il est évident (il existe d’ailleurs des enregistrements audio à ce sujet, notamment des conversations entre des spationautes russes et leur base) que l’URSS avait fait des tentatives de vols habités bien avant le vol réussi par Gagarine en 1961. Le nombre de pilotes capables de tels exploits étant très limité, il n’est pas déraisonnable de penser que certains ont pu faire plusieurs vols d’essai. Quelques-uns de ces vols se sont probablement terminés de manière tragique. C’était le sujet que je souhaitais traiter. Quand j’ai réfléchi à l’endroit où le vaisseau russe pouvait s’écraser, j’ai pensé que l’île de Pâques et les mystères qui s’y rattachent feraient un beau décor.

              Comme je le fais d’habitude, j’ai ensuite étudié et exploré ce sujet, notamment avec la lecture de Aku Aku, le livre écrit par Thor Heyerdahl après son séjour sur l’île en 1955/56. Il y décrit par le menu la vie quotidienne des habitants et évoque très largement la culture des Pascuans. Entre autre, le mythe de l’Homme Oiseau et toute les cérémonies qui s’y rattachent. J’ai trouvé que ce mythe faisait un bon parallèle avec celui du premier vol spatial humain.

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Il me semble constater des échos entre L'homme oiseau et Cuba libre : dans les deux cas l'aventure se situe sur une île, noue l'Histoire en marche avec une fiction totale, place Lefranc dans une situation de témoin plus que d'acteur central quasi exclusif : est-ce une façon plus moderne de raconter les bouleversements d'une époque que de situer le héros en position dominante ?

                             En ce qui concerne la manière dont Lefranc se trouve mêlé aux différentes aventures, il me semble que déjà dans les récits proposés par Jacques Martin, c’est le plus souvent le hasard qui plonge notre journaliste dans l’action. Il est rarement lui-même l’élément déclencheur des évènements. Il y est souvent d’abord confronté en tant que témoin, puis décide d’intervenir dans le cours des choses pour éviter une catastrophe. Ceci étant, il y a effectivement quelques similitudes entre Cuba Libre et l’Homme Oiseau. Est-ce que c’est une manière plus moderne d’aborder ce genre d’aventures ? Peut-être. Après tout, nous vivons dans une époque où, pour des tas de raisons, l’humanité subit son sort plus qu’elle ne le choisit. 

              L’envie de mêler fiction et réalité historique est certainement liée à ma formation d’historien. Et c’est également ma manière de travailler. En 25 ans, j’ai publié près de 80 albums dont la plupart ont un cadre historique où se mêlent réalité et fiction. C’est le cas de HMS ou encore de mes nombreuses séries victoriennes (FOG, Mysteries, Special Branch, etc …). Ancrer la fiction dans une réalité qui est familière aux lecteurs et leur donner quelques références permet de rendre la fiction plus crédible. Et puis, je trouve intéressant que Lefranc puisse croiser des personnalités comme Hemingway, Castro ou Gagarine. Après tout, ce sont des personnages emblématiques des années 50. Mais ce ne sera pas forcément toujours le cas. L’histoire que je suis en train d’écrire sera un fiction pure, sans guest-stars ou personnages historiques.

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Dans vos deux récents albums, l'aventure s'accompagne d'une perte en mer : celle d'une civilisation inconnue sous eles eaux dans Cuba libre, celle d'Alpha Vostock également sous l'eau dans L'homme oiseau : ces jeux de reflets et de correspondances sont-ils délibérés ou sont-ils l'expression d'une tendance poétique spontanée ?

                             Le constat est juste, mais je ne peux pas vraiment répondre à cette question. Je ne pense pas que ce soit délibéré. On touche là au mystère du processus de création. Une fois le récit terminé, la plupart des auteurs seraient bien incapables d’expliquer leur choix narratifs aux lecteurs si on leur posait la question. On part d’une idée et l’histoire se construit progressivement, un peu à notre insu. Les idées viennent, se complètent et au final, on obtient une histoire qui semble fonctionner. Mais ce n’est jamais une certitude. Je crois qu’un auteur finit par développer une sorte d’instinct qui lui permet de décider et de trancher. Mais encore faut-il faire confiance à cet instinct. C’est d’ailleurs ce processus qui rend le travail d’écriture si intéressant. Et c’est également la raison pour laquelle un auteur a besoin d’un éditeur. C’est le seul interlocuteur avec qui il peut réellement et objectivement échanger. Je pencherais donc plutôt pour une certaine spontanéité. Mais je ne sais pas si elle est poétique …

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 Si vous aviez carte blanche pour imaginer un Lefranc contemporain, quel sujet auriez vous envie de traiter  et dans quelle partie du monde seriez-vous tenté de le situer ?

                             Il tenterait de prouver qu’Elvis et Mickael Jackson ne sont pas morts ? Non, je plaisante. La première idée qui me vient à l’esprit serait un combat mené contre l’obscurantisme et le terrorisme. Il pourrait par exemple tenter de libérer des otages détenus par une mouvance extrémiste. Je pense que ce sont là des sujets qui auraient plu à Jacques Martin. Où encore, il pourrait soutenir une cause écologique ? C’est en tout cas une question que je me pose quand je choisis une thématique. Est-ce que Jacques Martin aurait traité ce sujet et comment l’aurait-il abordé ? Comme je suis entré chez Casterman en 1998, j’ai eu souvent l’occasion de le croiser comme collègue dans les festivals. Ayant une réelle admiration pour son œuvre et étant alsacien comme lui, nous avons partagé quelques repas et échangé à ces occasions (notamment à propos de notre autre éditeur commun de l’époque qui était La Nuée Bleue). Mais je ne pensais pas à ce moment-là travailler un jour sur une de ses séries et je suis donc bien incapable de répondre seul à une telle question. D’où l’importance d’avoir l’avis du comité Martin quant au choix des sujets.

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© Roger Seiter- Marc-Henri Arfeux-Régric/ Alix Mag'-Jacques Martin-Casterman