Voici le nouveau chapitre des chroniques de Jhen, consacré à L'alchimiste, par Jean Pleyers.

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1985, Nancy sous la pluie. La rue la plus commerciale. Une vitrine de joaillier. De belles montres en or étalées. Entre deux dédicaces en librairie, Jacques Martin et Jean Pleyers les pieds dans une flaque d’eau devant la vitrine. Le premier, très intéressé et le second, totalement indifférent.

Jacques :    - Jean, que penses-tu de cette superbe Rolls de l’horlogerie, là à droite?

Jean :   -  Aucun intérêt. Cet objet brillant ne sert qu’à mesurer le temps, toujours en avance sur nous, notre pire ennemi qui finira bien par nous rattraper notre dernier jour sur Terre. Quant à l’or, c’est l’or de la mort. Rappelle-toi, c’est toi qui l’as dit dans notre premier JHEN ! 

Rêveur, je poursuis mon chemin seul cent mètres plus loin, quittant l’artère commerciale. Un grand cri retentit  derrière moi ;

- Toi, rien ne t’intéresse ! Ni chemises, ni cravates, ni voitures ! Ni aucun luxe ! …

Paroles prémonitoires. Ni Martin ni le connétable de Rais n’étaient pauvres, tant s’en faut, cependant «  L’ALCHIMISTE » ce septième épisode des aventures de JHEN approchait à grands pas. 

Gilles de Rais, après avoir  vidé presque complètement ses caisses d’or suite au montage des « Mystères d’Orléans », avait grandement besoin de les renflouer. Ayant entendu parler du magicien alchimiste et abbé florentin Francesco Prelati, il enverra JHEN et l’abbé Blanchet en Italie à sa recherche pour le ramener à Tiffauges …

Mais bientôt, un nouveau malentendu, sorte de conflit intello-spirituel, allait encore naître entre nous. 

JP -  Jacques, qu’est pour toi un alchimiste médiéval ?

JM -  Un chimiste archaïque travaillant dans l’ombre de sa cave sans  pouvoir encore bénéficier des progrès technologiques des laboratoires modernes !

JP -  Ah ?  Tu penses donc qu’ils ne recherchaient que l’or métal !? …

Et comment vois-tu la hiérarchie de l’intelligence humaine ?

JM -  Eh bien, intelligent, très intelligent, et très très intelligent ! …

JP -  Et moi qui pensais que c’était : le fou, le sot, le malin, l’intelligent, et le sage : l’être spirituel bien au delà de toute dualité matérialiste ! …

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Tout en prêtant foi aux dieux gréco-romains, mon maître semblait croire à la progression de l’évolution industrielle du siècle passé menant tout droit à la néo - colonisation, faisant fi de la sagesse antique traditionnelle des alchimistes cherchant le Grand - Œuvre.   Le corps de l’homme  en lequel se produit le processus alchimique le plus parfait devenant alors un athanor véritable, la préparation de la pierre philosophale le mène enfin à la découverte de l’or de son âme ! C’est l’éveil de la Kundalini chez les Hindous, immense force comparable à l’énergie atomique ou à l’antigravitation qui est conférée à tous les saints et grands thérapeutes historiques parfois malgré eux. En état modifié de conscience, Joseph de Copertino et Thérèse d’Avila s’envolaient régulièrement devant témoins !

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Page 20. Case 7 : Prelati :

-  Voyez, Père Blanchet, il faut beaucoup d’argent pour fabriquer de l’or !

Au temps de « L’Or de la Mort », JM disait :

-  Nous, nous essayons de produire de la BD de qualité. C’est comme pour la fabrication d’une voiture, il ne doit manquer aucun boulon …

 Là où il est parti maintenant, il devrait bientôt apercevoir sinon contempler l’infinie perfection de la vie éternelle spirituelle. A moins qu’il ne soit resté plus longtemps que prévu dans le monde astral du premier niveau à proximité de ses meubles. Un jour qu’il m’écoutait gentiment comme un petit enfant, ce qui était rare, je lui dis : 

 - Quand  tu ressusciteras peu après ta mort physique,  tu dirigeras une sorte de vaste bibliothèque akashique vaticane …

Il m’a répondu :     - Oh oui, j’aimerais bien !

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Comme Hannibal, mais sans éléphants, nos deux héros vont donc traverser les Hautes Alpes. Près d’un pont du diable, l’abbaye du Fornay les hébergera pour deux nuits. Séjour plus que mouvementé. L’abbé Palefroid, second d’un prieur alcoolique et prédicateur aussi fanatique que Savonarole, y tyrannise le jeune peintre Rafael au talent très prometteur. L’adolescent fuira  bientôt le  cruel dominicain  s’échappant du monastère avec nos deux héros vers Florence. Tout trois seront pourchassés  au long de l’histoire par l’imprécateur fou voulant récupérer Rafael.

Le nom de Rafael fait penser à l’artiste célèbre Raphaël, mais le « F » de son prénom hispanisé est plutôt prémonitoire de la future rencontre du père d’Alix avec celui qui sera plus tard le premier repreneur du graphisme d’Alix : Rafaël Morales.

Palefroid ressemble beaucoup à Jérôme Savonarole, terrible moine pourfendeur des mœurs délétères de ses contemporains qui mourra brûlé en place publique de Florence en 1498 par  condamnation de l’inquisition, lui qui était tellement hanté par le feu de la purification !

A peine franchi le col surplombant l’abbaye, les trois compagnons sont obligés de montrer patte blanche aux ayant-droits d’un castel animé par des brigands.

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 Au Moyen-Âge, tout comme à notre époque en les pays sauvages vivants encore à l’heure de l’Antiquité bien souvent situés en géographie tropicale, les maîtres de tout lieu stratégique étaient susceptibles de taxer, amender, voire rançonner le voyageur. Par exemple, aujourd’hui les cols des hautes montagnes à cheval sur les frontières contestées des deux grands empires de la Chine et de l’Inde. Jadis, les ponts étaient rares sur les grandes rivières et gare à leurs guérites ainsi que les entrées des villes le soir au couvre-feu. 

Cela me rappelle d’extraordinaires aventures vécues dans les sables du Sahara lors d’une expédition  transsaharienne. En 1968, vivant près du Sablon à Bruxelles chez des étudiants de l’INSAS, l’ami d’enfance Jean-Jacques Andrien qui plus tard deviendra le metteur en scène du long métrage AUSTRALIA avec Fanny Ardent, me proposa le premier rôle dans son film de fin d’année. J’en fus très flatté et étonné. Au même moment, avenue de la Toison d’Or, je tombai par hasard sur Vincent De Jaegher, un autre vieil ami Verviétois importateur pour l’Europe de la perle noire de Tahiti qui m’invite à traverser toute l’Afrique Equatoriale Française en Land-Rover long châssis. Quel dilemme !

Je n’avais jamais choisi de devenir acteur mais bien auteur de BD. Comme d’habitude, je décidai d’écouter la voix intérieure de mes anges gardiens. Ils me conseillèrent de traverser le désert …

Nous étions six. La marque de cette célèbre jeep publia ce voyage en son magazine sous forme de BD, dessinée par votre serviteur et fut reprise en « Histoire de l’oncle Paul » dans l’hebdomadaire « SPIROU »sous le titre : « Six garçons à l’aventure ». C’était le temps où je venais de rencontrer Paul Cuvelier qui m’a beaucoup conseillé en dessin.  

Arrivés à la frontière de l’Algérie et du Niger, suivant la piste de Tamanrasset à Agadez, N1. E 5°1’, N19°15’, nous sommes arrêtés par des « douaniers » qui nous obligent pendant plusieurs jours à démonter littéralement notre véhicule en pièces détachée sous couvert de contrôle de trafic supposé. Mes compagnons avaient déjà perdu cinq carabines à Tanger sous les mêmes prétextes. Il ne leur restait plus qu’un fusil. Ils voulaient aller chasser le lion au Cameroun, comme  Tintin au Congo ! Quand nous pûmes enfin repartir vers le  Grand Sud, plus qu’une boussole inutilisable, et plus de cartes d’état-major ! Qui étaient les trafiquants ? Ensuite, nous avons raté la piste quatre ou cinq fois. Les crépuscules tropicaux trop brefs nous plongeaient abruptement dans le noir total. Les piste étaient balisées par des déchets de pneus de camions éclatés, fûts de mazout et ossements de dromadaires très espacés. Des plaques de fesh-fesh humide puis très sec fluctuant selon les saisons s’élargissaient ou rétrécissaient avec une très grande fantaisie. Nous étions lourdement chargés en bidons d’eau, d’essence et de vivres. Pneus larges et mous pour l’erg de sable, ou minces et durs pour les regs de pierres surchargeaient la Land. Sans boussole utilisable, je ne sais pas comment nous avons pu  retrouver la piste en ce bled immense …
Un jour, nous avions   abattu une gazelle avec l’unique fusil de chasse restant.  Le surlendemain, suite à bien des péripéties et très tôt au petit déjeuner, des nomades du Tassili essaient de nous arracher en gage notre réchaud à gaz . Notre seul instrument de survie avec le fusil de chasse.

Je le reprends manu militari des mains du leader de la bande. Quatre sabres sont mi- dégainés. Je les vois encore …  Derrière moi, planqué dans la portière et arme braquée sur le chef touareg,  Freddy De K. à l’affût. Aucun coup de feu n’est tiré. Pas de Kalachnikov ni de Lee-Enfield chez nos bandits. Lyad Ag Ghali n’avait pas encore créé Ansar Dine, la rébellion touarègue malienne de 2015.  Soudain, une  grêle tonitruante de cailloux s’abat sur la carrosserie depuis les hautes falaises surplombant  piste et bivouac. Abandon d’une poêle à crêpe et repli ultrarapide dans la Jeep. Démarrage foudroyant de Raphaël O. Sauvés ! …

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Le Saint Père Charles De Foucauld dont nous avions été saluer auparavant le dernier disciple en son ermitage d’Assekrem plus au nord vers Tam, n’a pas eu cette chance. Ils l’ont abattu, lui.  Moi, j’ai bien failli être décapité net.  Comme c’est si souvent le cas de nos jours en Irak et Syrie. Je te dois la vie, mon ami Fred. 

 L’année précédente, en 1967, une autre jeep pilotée par un couple de jeunes Anglais moins chanceux a disparu sur le même site . 

En ce voyage passionnant et dangereux, mais hivernal pour échapper aux journées torrides, Je dessinais tout ce que je voyais avec un Bic noir sur un rouleau de papier hygiénique à grain lisse que j’avais emporté dans la première partie du voyage effectuée en « stop »en attendant entre Oujda et Tlemcen à la frontière Algéro-Marocaine mes amis retenus par les douaniers de Tanger. Mes croquis étaient envoyés par la poste et publiés régulièrement dans le quotidien verviétois « Le Jour ».

L’étude de  l’Italie médiévale, fragmentée en cités-états, m’attira une première fois chez les Florentins où les directeurs de musées me renvoyèrent avec beaucoup de gentillesse et d’humilité de leur part aux musées français de « Parigi ». Après avoir répondu à mes courriers bruxellois en un admirable style littéraire du XIX° siècle, mais un an plus tard !

François Prelati a pour maître le vénérable et sage alchimiste Claudius qui lui, contrairement à Savonarole, échappera de peu au bûcher, sauvé par Jhen. Ce sera la couverture de notre album. 

Après avoir échappé aux pirates alpins, Jhen, Blanchet et Rafaël rencontrent un cardinal et sa suite qui leur propose de l’accompagner à Firenze …Ce sont les pages 14 et 15. Elles inaugureront la rupture de deux méthodes de coloriage par changement de coloristes. A gauche, page 14, fin de règne de Mlle Cro et de ses superbes gouaches !  A droite, page 15, entrée de Mlle Gro et de ses excellentes écolines …Remarquez, case 1, page 14, les fins coups de pinceau à la gouache bouchant les alvéoles microscopiques du ciel, l’assourdissant ainsi quelque peu. Remarquez aussi, case 2, page 15, le même ciel colorié à l’écoline où le pinceau survole le papier, n’en coloriant que l’extrême surface. En principe, l’effet doit en augmenter la luminosité.  A l’informatique, tout devient plus piégeux car l’écran de l’ordinateur donne un rendu extrêmement lumineux et fort flatteur. Mais à l’impression papier il est bien trompeur car il  provoque le même effet que la gouache par l’aspect très plat dû à la perfection du traitement automatique de l’information graphique. Ces découvertes de l’impression ultramoderne risquent donc parfois d’augmenter la trahison de l’œuvre. L’extrême précision industrielle acquise ainsi actuellement ne s’est pas assez mise au service de l’Art, mais a plutôt privilégié la vitesse de production pour un plus grand rendement purement commercial. 

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Pages 14-15

Le lecteur découvre le produit fini sous forme d’objet-livre en librairie, mais il ne dispose d’aucun moyen de discrimination n’ ayant presque jamais sous ses yeux les originaux des auteurs, les expositions ne montrant bien souvent que les planches en noir et blanc.

-  La fin du monde est proche ! … Tout le monde va périr … Et ils auront la peste, la rougeole et le choléra ! ….

1942. Tintin est en mer, pour oublier momentanément l’occupation nazie bruxelloise. Cette fois, c’est un  Savonarole plus moderne qui hurle : Philippulus le prophète de « L’Etoile Mystérieuse » de Hergé, astrophysicien devenu fou par congestion de l’esprit sans doute   due à l’absence de calculatrice électronique !  Il menace de  jeter un bâton de dynamite sur la tête de Tintin depuis le haut des mâtures de « L’Aurore », parti dans le Grand Nord rechercher une aérolite et son précieux Calystène tombé du ciel. Mais heureusement, un petit canidé blanc éteindra la mèche. page 16, case 1. Une  flaque d’un liquide incolore s’étalera sur le plancher du pont. Notre héros Tintin s’adressant au capitaine :

-  Milou, naturellement ! C’est, lui qui … enfin, vous comprenez …

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1440. Nous revenons à Jhen dans « L’Alchimiste », page 30. Florence de nuit. Palaccio de Cosme de Médici.  Rafaël et Francesco vus de dos et nus comme vers, debout sur le rebord de la fenêtre. l’abbé Blanchet et Jhen :

-  Que faites-vous céant, tous les deux dans ces embrasures ?

- Nous venons de repousser l’assaillant, messire !

Quelques instants plus tard, en contrebas, des serviteurs découvrent au sol les  corps des deux tueurs engagés par Palefroid, fracassés … 

J’ai beaucoup hésité à dessiner cette scène tant elle me semblait sortir des principes de la charte martino-hergéenne, faisant un moment douter notre bon scénariste lui-même !

Ce qui me tarabustait le plus était la difficulté technique de pouvoir arroser ainsi de dangereux truands, arguant que le stress de la situation l’aurait rendue impossible à mettre en pratique. Maître Jacques alors me dit que lors d’une fête nocturne bien arrosée, couchés dans l’herbe des douves sous les hauts remparts d’un château, avec des copains, ils reçurent cette même  liqueur brûlante dans les yeux ! 

Après trois jours de réflexion, nous avons convenu ensemble d’accepter cette séquence telle quelle, l’assimilant à une blague estudiantine rappelant les bizutages universitaires et autres plaisanteries qui ne devaient pas manquer à cette époque comme aujourd’hui …

Et contrairement à la flaque hypocritement transparente de Milou, nos deux jets de pisse ont été coloriés d’un beau jaune …

Descendu de sa montagne, Rafaël finira par être introduit à la Scuola d’Arte, académie des Beaux-Arts avant la lettre de la capitale des banquiers-mécènes, si riches et si empreints d’intention d’inventions, sinon de beauté en cette Italie non encore unifiée. Il faudra en effet  attendre cinq siècles de plus avant que Milan, Gênes, Florence, Naples, Venise et Rome ne soient réunies en une seule République …

Page 32, case 1.  Giotto, Del Castagno, Fra Angélico, De Messine, Pisanello, Alesso, Bellini, Martini, Di Paolo, Gozzoli, Fra Filippo, Da Forli, Brunelleschi, Masaccio, Donatello, di Bartolommeo, Veneziano, Fra Lippi, Ucello, del Castagno … 

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Pas une seule femme ! L’homosexualité était très courante en ces nombreuses communautés d’hommes. Couvents, théâtres et écoles de danse bien souvent.  Ces temps antiques préchrétiens prônaient une grande liberté de mœurs. Quelques avantages de cet état sexuel ambigu en culture artistique :  Adolescence prolongée jusqu’à la vieillesse par suppression de toute charge de famille favorisant contemplation, méditation et création. Grave désavantage cependant : Disparition de la représentation de la moitié du pôle féminin de la société et sa mauvaise transcription artistique obligée. Voyez par exemple les seins « rajoutés» dirait-on, sur un thorax de mâle semblables  à de dures hémisphères artificielles, épaules et musculature d’homme chez Vinci, Michel-Ange ou autres créateurs homos …

Malgré tout, ces peintres, sculpteurs et architectes de génie, c’est-à-dire doués d’un très grand pouvoir créateur, tout comme Hergé, Jacobs et Martin de nos jours en BD, ont accueilli des petits Rafaël qui, doués et encouragés, ont eu la chance de baigner en une atmosphère hautement éclairée et inspiratrice dont on ne trouve plus guère trace aujourd’hui qu’à la terrasse de certains bistrots branchés de Paris, Londres ou New-York.  Avant Hitler et son eugénisme aryen, Nietzsche  s’est écrié : - « Dieu est mort, voici le surhomme, il est cruel et invincible ! … Il est terrible ! … » L’homme, coupé alors de sa source première la Conscience Universelle, s’approche de plus en plus de son ultime génocide comme le prédisaient nos Savonarole, le vrai et les fictifs d’Hergé et Martin avec cris et fureur.

Mais bien avant le nihilisme, c’est  la Renaissance Italienne elle-même, qui par la promotion de son ego infernal  et de l’humanisme, au lieu de rechercher l’universalité a commencé à détruire l’homme en tournant le dos à Dieu par la promotion de la signature des ses créations auto - complaisantes. Contrairement aux artisans des cathédrales romanes et gothiques initiés  à la Véritable Tradition et qui n’avaient pas encore perdu le sens du sacré.

Faut-il rappeler que tous les grands inventeurs ont toujours cru en Dieu ?

Même Albert Einstein a annoncé que Dieu ne jouait pas aux dés. Donc, si c’est vrai, pas de hasard dans l’univers puisque le grand Albert, cet alchimiste des temps modernes l’a dit !

L’académie des beaux-arts et métier  actuellement, quelle misère !

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On n’y apprend plus guère que narcissisme et provocation.  Liberté d’expression avant tout ! Exacerbation à outrance de l’ego. Les mots beauté et harmonie ont disparu de la bouche même de tous les artistes modernes. 

Pourtant, les plus grands sages d’Extrême-Orient et de la plus haute Antiquité ont tous prôné la destruction de l’ego, du désir, du doute et des sentiments, nos pires ennemis, contrairement aux psychanalystes contemporains reconstructeurs de l’individuation. L’égo, ce grand menteur n’a pas d’existence propre et, source de notre corps de souffrance, il crée toutes nos, angoisses, phobies, hantises, peurs et terreurs. Détruisons ce petit moi séparateur en cessant de penser et nous verrons quelle incroyable paix nous habitera bientôt !

 Après, ce sera l’euphorie. Mais sans Datura ni ayahuasca . Sans rechute. C’est la découverte du Grand Soi, notre conscience cosmique, c’est à dire infiniment grande. C’est la découverte de l’éveil, de  la certitude.  De quoi ? De notre immortalité. Dimension que tous, sages et puissants de toutes les civilisations antérieures, chinoises , indiennes, ou même illuminati ont toujours recherché …

C’est tout le contraire du scepticisme. D’ailleurs, sans croire, tout sportif,  savant,  créateur, ne pourrait jamais rien entreprendre. Un chercheur croit d’abord qu’il va trouver, puis il cherche, puis il trouve. Mais son bonheur n’est pas dans la découverte. Il est dans la recherche. Le chercheur n’attend ni reconnaissance ni honneurs ni applaudissements de personne.

1962. Liège. Saint-Luc. J’étais scandalisé : sur 30 heures de cours, seulement 10 sur l’étude classique de base pour apprendre à dessiner, peindre ou sculpter. Presque plus de fusain, plus de croquis d’après nature ! A part les cours généraux, uniquement des recherches de rythmes de traits et de couleurs.  L’obsession de la peinture abstraite depuis la célèbre aquarelle de Kandinsky, les toiles de  Paul Klee et consort avait complètement contaminé les esprits de tous ces beaux professeurs nihilistes …

Néanmoins, François Walthéry, père de l’aguichante hôtesse de l’air Natacha, Pierre Seron père des Petits Hommes et l’élégant Dany Henrotin, qui a servi de modèle à Tibet pour typer son Ric Hochet, sont sortis de St-Luc à Liège ainsi qu’un certain Jean Pleyers …

 Après leurs représentations internationales entre New-York et Tokyo, à l’Ilot Sacré au centre de Bruxelles, je trinquais souvent avec les danseurs Jorge Donn et Paolo Bartoluzzi sortant de l’école Mudra fondée par Maurice Béjart avant qu’il ne monte à Lausanne.

Eux :  - Le maître nous a toujours dit : -  Apprenez les classiques d’abord, AVANT de vouloir pratiquer la danse moderne ! 

J’ai cru comprendre que en réalité, les académies des Beaux-Arts sont des écoles fourre-tout.  Les  bourgeois se moquant éperdument de l’Art y envoient en dernier recours leur petit dernier parce qu’il a été incapable d’accéder aux études supérieures universitaires.  Ces parents auraient tellement préféré que le fiston devint ingénieur ou chirurgien. Bien plus rentable !

Hélas, le talent se cultive mais ne s’apprend pas, on naît avec lui. On naît écrivain, on ne le devient pas.

Au jour d’aujourd’hui, les merdias pensant pour nous, n’importe qui et tout le monde est un génie !  Il y a, paraît-il, 1500 professionnels de la BD en Europe. 5000 albums sortent par an. 14  par jour ! En vitrine de librairie, un livre vit 5 jours, puis ou c’est un best, ou il meurt ! 

Les libraires n’ouvrent même plus les colis d’albums  reçus. Qui vit encore de son art, dans ces conditions ?   Les intermittents du livre ? En 1999, donnant 15 jours de cours de BD à la ferme bleue dans une petite ville médiévale suisse , j’avais proposé comme exercice à 30 élèves d’interpréter à leur manière la planche 44 du tome 1, L’exil du Renard, de GIOVANI, publié en 1996 en 1ère édition par Casterman. Le comble de toutes les difficultés techniques réunies ! Dessin sophistiqué, recherche documentaire, lecture historique, choix de mise en page. Mis à part l’absence de la problématique du scénario déjà préécrit. 15 jours après,  les trente œuvres de mes petits génies furent terminées et accrochées aux cimaises. Ce jour-là donc, j’entrai dans la vaste salle principale de l’académie au toit bleu et vit fièrement le mur du fond entièrement tapissé de ma fameuse planche 44 revisitée. Quelle merveille vu de loin! De splendides rythmes de taches noires et blanches apparemment bien équilibrées.  J’approchai lentement et scrutai bientôt les pages centrales. Catastrophe ! Personnages  indistincts. Trait lourd, grossier et maladroit. Mes élèves avaient tous confondu le Roi Charles VII avec son bouffon, sans doute !  Je leur avais offert à chacun l’album à lire pourtant !    Aucune majesté, aucun pouvoir sous-jacent chez le Prince Valois ! Aucune compréhension de ce que devait ressentir ce grand roi menacé et encerclé en son vaste campement près de Lyon par l’armée de son propre fils, le Dauphin Louis …

Vues de plus près encore, ces 30 planches  informes comptaient cent erreurs par case, au minimum.  

Quand on pense à Hergé, par exemple, vous n’en trouveriez pas une après des heures de recherche à la loupe ! Tout le contraire …

Il m’est arrivé, invité par de nombreux festivals littéraires, bibliothèques, écoles et même en de grandes prisons françaises, de disserter sur les origines du talent.

1945. Armistice après Hiroshima. Belgique de l’est. Verviers bombardée. En promenade, tout jeune, mon père étonné me voyait tracer de mon petit doigt dans l’espace de mystérieux signes. En vérité je décalquais sur le fond du ciel arbres, fenêtres, toitures et visages ravagés par la guerre.  Tout ce que je voyais autour de moi, hanté par une curiosité et un étonnement insatiables …  Après, mon père me donna papier et crayons !

Etonnement. Stupéfaction. Restez toute votre vie d’artiste dans l’étonnement du petit enfant que nous avons tous été. Soyez bouleversé comme l’extraterrestre débarquant de son astronef pour la première fois sur une Terre étrangère. Soyez curieux de tout.  Observez chaque petite portion de toute chose une à une, tout être, tout phénomène, en ses détails les plus intimes. Vous finirez par avoir une vision globale de tout l’univers qui vous entoure et aurez la surprise parfois, de voir derrière les murs comme s’ils étaient transparents. L’observateur, en cette contemplation intense, fusionne littéralement avec l’objet observé. Cet instant rare qui est le vrai présent, devient la porte de la mort ou des étoiles, mais ne dure pas.  Ne pouvant rester plus longtemps sur le fil du rasoir de cette si étroite serrure, vous passerez alors de l’autre côté de la rive hors du temps et, transformés par cette voyance extraordinaire en chamane, au retour de ces voyages immobiles emplis d’informations étrangères cristallisées en la mémoire, vous retiendrez pour toujours ce que avez vu et vous pourrez naturellement  le reproduire par la technique que vous aurez choisie, dessin, peinture, mise en scène de théâtre ou d’opéra.  Parce que vous serez redevenu le poète mystique que vous avez été de tout temps. Cependant, la vie étant courte et ne pouvant tout recréer en une si brève période, il vous faudra  choisir une seule technique et la discipliner longuement mais uniquement si vous avez la chance de passer du stade d’amateur à celui de professionnel.

Cette curiosité intense et ces observations permanentes sont les racines  du talent véritable. 

Elles m’ont permis d’écrire cette année le scénario, proposé à Casterman, d’un prochain Jhen : « LA LOUVE CELESTE ».  A Rome, en pleine émeute sous les remparts du château St-Ange empesté, Jhen tentera de sauver le pape mécène Eugène IV d’une série d’attentats, pendant qu’un ténébreux astrologue convoite la charge cardinalice et recherche les reliques de Pierre en sa nécropole du chemin des enfers sous la basilique du Vatican .( A SUIVRE … )

Jean Pleyers.

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Projet de couverture signé Jacques Martin