Marc-Henri Arfeux, professeur de philosophie et romancier, revient sur cet excellent album de Jhen. 

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 J'ai lu Les Portes de fer, avec je dois le dire un très grand intérêt. Ayant pris connaissance de l'entretien publié par Alix Mag, dans lequel Paul Teng explique comment il a demandé et obtenu l'autorisation de dessiner Jhen selon son style, ainsi que les autres éléments et personnages de ce récit, je pense qu'il serait non seulement superflu mais décalé de revenir sur le fait constaté que nous ne reconnaissons pas les traits et le graphisme que nous avons aimés auparavant avec Jean Pleyers - même si nous espérons retrouver celui-ci par la suite, peut-être parallèlement à Paul Teng qui apporte quelque chose de très significatif à la série. 

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De fait, même si on peut trouver le trait de Paul Teng très dur et raide, parfois acéré et touffu comme un buisson de ronces hivernales, par rapport à l'élégante souplesse martinienne de Jean Pleyers, force est de constater que ce style, parfaitement maîtrisé, convient admirablement à l'histoire que nous découvrons ici. La sobriété du paysage de neige s’accorde à cette action glaciale et les hérissements de branches nues et de buissons, semblent faire écho à la fureur des armes et des hommes. Il y a là une sorte de brutalité directe comme je crois jamais la série ne nous l'avait dépeinte et montrée de façon si frontale. Non que les précédentes aventures n'aient pas exprimé depuis le départ la guerre, les massacres et les atrocités de toute sorte dont l'homme est capable, mais dans ce nouvel album, cette dimension n'est rachetée par aucune forme de romantisme de l'ambiguïté, ni aucune respiration poétique tout au long de l'action haletante, le seul instant d'optimisme relatif étant la déclaration finale de Venceslas à Jhen, dans l'avant dernière case de la dernière planche.

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Les Portes de Fer (Dessins de Paul Teng)

 Pour le reste dominent l'inhumanité et la dureté d'un monde crépusculaire qui n'est pas sans faire penser au nôtre, en nous racontant la confrontation de deux fanatismes et les atrocités auxquelles ils se livrent. De ce point de vue, le pari de faire de donner à Jhen une dimension plus contemporaine, est réussi et donne à cet album une sorte d'étrange et terrible plénitude en tant que réalisation graphique et narrative. En nous conduisant sur une frontière symbolique autant que géographique, Les Portes de fer nous plongent dans une sorte de no man's land éthique où nulle autre loi que celle de la force et de la cruauté absurdes et absolues ne se font jour, sauf dans le cas de Jhen et de Venceslas.

 

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Les Portes de Fer (Dessin de Paul Teng)

Jour est d'ailleurs un grand mot dans la mesure où, même les scènes diurnes de l'album, enfoncées dans une luminosité de plomb, donnent une impression d'entre-deux, de chien et loup perpétuel, même aux deux dernières planches qui retrouvent un peu de transparence et de profondeur d'horizon, mais par un pâle ciel de gel s'ouvrant sur une plaine illimitée dont on ne sait de quoi elle est grosse.

Je ne sais pourquoi, est-ce à cause du bac sur le Danube et du crucifix qu'il sert à faire passer d'une rive à l'autre, de ce trésor lui-même que personne ne parvient finalement à conquérir, Les Portes de fer m'ont semblé à certains égards, à certains égards seulement, être une sorte de Ballade pour un cercueil des aventures de Jhen !

 

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Les Portes de Fer (Dessins de Paul Teng) 

Assurément, cet album sans concessions mérite d'être lu, étudié avec une extrême attention, en ce qu'il tient sa promesse et nous donne comme une sorte de nouvelle version de Draculea, mais sans fantastique latent, et dans laquelle tous les hommes seraient à quelques rares exceptions près, mais heureusement notables, devenus des Draculs ! C'est sans doute la raison pour laquelle, pour la première fois dans la série, la dimension de l'ambivalence psychologique, morale et symbolique dont absentes.

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 Draculea (dessin de Jean Pleyers) 

A juste titre puisque le monde qui nous est montré est un séjour binaire dont les seules valeurs antithétiques se retrouvent dans la "pauvreté" intentionnelle de la palette qui accentue le caractère dépouillé et inhumain de l'album. Soulignons à cet égard le travail de mise en couleur tout à fait remarquable de Véronique Robin. Il est d'ailleurs intéressant de comparer les deux albums d'hiver que la série ose publier l'un après l'autre – c’est en effet un risque sont on se réjouit qu’il ait été pris. Autant celui de Pleyers conserve une sorte de beauté pure et fascinante en dépit des actions terribles commises par des personnages hors du commun et en cela presque extérieurs à l'humanité, tels des diables descendus sur terre ; autant celui-ci, par le récit, mais également le dessin et la couleur, est nu, désolé, vide de toute beauté permettant d'oublier quelque peu ce qui nous est raconté.

Non que le dessin de Paul Teng soit laid, bien au contraire, mais son esthétique n'est pas de celles qui captivent l’œil par la séduction d’un charme. Elle a la terrible précision sèche du dessin des pays germaniques et des Flandres, telle qu'on la voit s'exercer dans les arts du XV° et du XVI° siècles et cette donnée semble confirmer une intuition très séduisante qu'avait autrefois eue dans l'un de ses livres le philosophe et théoricien de l'art René Huyghe. Pour cet auteur, qui fut aussi conservateur du Musée du Louvre, on pouvait distinguer aisément le dessin latin, principalement à l'italienne, tout en souplesse, du dessin des Flandres et des pays germaniques, tout en raideur dure et aigüe. Si l'on suit cette hypothèse, on pourrait dire que de ce point de vue, Jean Pleyers est d'inspiration italienne, tandis que Paul Teng est de toute évidence homme de l'autre bord.

 

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Draculea, dessin de Jean Pleyers

De fait, même dans les moments les plus terribles de Draculea, Jean Pleyers se distingue considérablement de Paul Teng. Ce qui chez lui prend une allure aussitôt fantastique qui atténue l'effet immédiat de la violence en la rendant théâtrale et digne des récits et légendes sur le Diable, devient au contraire dans l'univers de Paul Teng d'une extrême sécheresse dépouillée, comme si le dessin se faisait crocs et fer à l'état nu. La tuerie n'est ici qu'une tuerie dans laquelle les passions humaines sont celles des chiens féroces sans aucune transcendance, ni psychologique, ni spirituelle.Les deux styles se justifient donc, chacun selon le propos qui est le sien et je trouve remarquable que Jean-Luc Cornette et Jerry Frissen aient su aussi bien comprendre le parti qu'ils pouvaient tirer de la présence de Paul Teng au crayon, de même que le scénario avait su dans Dracuela s'adapter à l'univers graphique et intérieur de Jean Pleyers On remarquera au passage comment dans la planche 2 et la planche 3, Paul Teng, très habilement établit césure entre Draculea et Les Portes de fer, non seulement en reprenant le manteau de fourrure dessiné par Pleyers, mais en donnant à la silhouette de Jhen quelque chose de typiquement « pleyersien ».

Toutes choses donc qui me font penser que cet album est vraiment remarquable dans la série, de même que réussi en tant qu’objet singulier.

 

Marc-Henri Arfeux