Suite des chroniques écrites par Jean Pleyers: aujourd'hui, l'album La Cathédrale, paru en 1985. Il existe un tirage de tête de cet album, tiré à 1200 exemplaires.

  

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Dessinant la première page de « La Cathédrale », je me métamorphosai à la fois en microscope, télescope, camescope et voyageur temporel … Comme Hergé, tout jeune après la dernière guerre mondiale, à Verviers en Belgique de l’est, j’étais devenu scout. La fleur de lys gravée au ceinturon, sac de couchage et piquets de métal au dos, je me retrouvai maintes fois avec mes jeunes compagnons au bord de la nuit sous d’interminables pluies glaciales dans les grandes forêts détrempées de conifères odorants de Botrange à Montjoie en Hautes Fagnes.

Marchez dans les bouquets de fougères émeraude, chaussettes tempées en godasses inondées, plus terrifiés que fatigués par l’incertitude de la découverte d’une clairière sèche pour y planter enfin la tente, et vous vivrez cette désolente impression d’extrême solitude que tout pèlerin et marchand ressentaient antan à travers le « désert » si bien décrit par l’historien médiéval Jacques Le Goff.

Ours, loups et brigands féroces régnaient en maîtres en cette immense forêt primaire, vierge comme Amazonie et couvrant toute l’Europe en ces temps redoutables, mais soustraits aujourd’hui à nos jeunes et modernes émules de Baden-Powell. Ma plume revivait donc la multiplicité des détails de mousses multicolores toutes orientées vers le nord toujours, obéissant au dieu polaire, unique et magnétique.

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 Troncs et branches de mélèzes dessinés d’abord au crayon puis à l’encre de Chine. Verdure insensée, infiniment voilée par les myriades de goutelettes liquides, tracées ensuite à la règle, obliques et parallèlles, partant de points noirs  de bas en haut pour en respecter la pesanteur. Nerveusement, comme André Franquin, ce prodige de l’explosivité graphique, le faisait si bien.

Ensuite, je donnais des coups de jour autour de mes gouttes de pluie par grattage à gauche et à droite de  chaque trait à la lame de rasoir Gillette que j’affûtais sous un bloc de cristal de roche rempli de pyramides et de prismes de toutes dimensions  conservant mes lames comme neuves indéfiniment. Le même traitement est appliqué à mes plumes noircies d’encre avec d’autres cristaux. Il semble que les ondes de forme de ces quartzs, pierres très denses, attirent éther, orgone ou prana du fin fond du cosmos, mystérieuses énergies asséchant de leur humidité les microcavités du métal des lames ainsi que de mes plumes. Vérifié au microscope, en effet, le métal se rectifie car les nodules disparaissent ainsi que l’eau qu’ils contenaient et le fil des rasoirs ainsi que les pointes de plumes redeviennent tranchants comme neufs.

Aujourd’hui, la recherche de documentation iconographique impérativement nécessaire à tout dessinateur BD qui se respecte est grandement facilitée par le NET. Quand je pense aux centaines de milliers de pages de livres tournées une à une à la main pendant des dizaines d’années au lieu de pouvoir dessiner pendant tout ce temps …

C’est la moitié d’une vie. A présent cherchons par notre « ordinateur-qui-sait-tout » ; « nodule », genre féminin ou masculin ? Un CLIC, une seconde : masculin. C’est merveilleux !

 

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« Depuis des jours et des jours une pluie froide ne cesse de tomber et dans l’immense forêt  aux arbres gigantesques tout paraît spongieux et glauque. »  Case 1. Planche 1. Texte narratif.

Il s’agit des Vosges bleues Alsaciennes, contreforts naturels de la superbe Strasbourg qui vit naître le Maître.  

Nos héros Jhen et Parfait, sans abris en les fontes de leur monture, mal renseignés, ignorent un  couvent improbable et voient la lueur des feux des manoirs d’Ottrott et de Rathsamhausen poindre à travers les sombres brumes crépusculaires …

En 1984, très bien bien reçu par Georges Foessel, archiviste de la ville de Strasbourg et vieil ami de Jacques Martin et par Jean-Richard Haeusser, l’architecte de la fondation de l’Oeuvre Notre-Dame, tous trois aussi passionnés l’un que l’autre par leurs recherches, j’ai pu étudier les nombreux documents que ces deux savants historiens m’ont généreusement fournis pendant mes longs séjours en la ville de Gutenberg.

On me conduisit en les faubourgs sur un chantier de réfection de la statuaire de cette cathédrale de 142,8 mètres de haut où sont restaurés et remplacés redents de lancettes, fenêtres fusionnées abimées, gargouilles délabrées et pierres tombées. Et j’ai pu, marteau et burin en main, donner quelques coups de ciseau à cet étrange grès rose d’Alsace, dur comme fer l’été, et dans les froidures de l’hiver s’épluchant en surface comme pomme de terre !

Un jour, les pompiers de la cité surveillant depuis le sol, on me permit de grimper la tour octogonale de maître Ulrich symbolisant le ciel et la terre par la gématrie du Christ, soit le nombre 888. 666 étant celui de la bête de l’Apocalypse, n’oublions point !

Puis, j’escaladai  flèche et lanterne, par de vertigineuses passerelles et un raide escalier à vis de plus en plus étroit où un trop large manteau prêté pour l’occasion, m’a subitement bloqué par les épaules. Un moment, j’eus peur de rester coincé là-haut pour toujours dans crottes de pigeons et corbeaux …

Plus tard, journalistes et photographes des « Dernières Nouvelles d’Alsace » m’ont suivi dans les moindres recoins de la stalagmite géante de grès, reproduisant sur film tous les objets de  mes demandes depuis les combles et leur magnifique charpente jusqu’à la crypte.

Guillaume de Diest, l’évêque tout puissant de Strasbourg, engage donc Jhen assisté de Lorenz pour sculpter la flèche de la cathédrale.

A la tombée de la nuit, un mystérieux fantôme noir rôde sur le chantier. Des pierres chutent de tout en haut de l’immense église, explosant aux pieds des passants, sous le portail principal …

Les  familles de seigneurs occupant les deux châteaux contigus d’Ottrott et Rathsamhausen se détestent depuis des lustres. A l’instar de Roméo et Juliette, Marc et Clara, deux tourtereaux  amoureux, fils et fille des châtelains opposés, s’aiment follement dans l’ombre des  fondations de grès rose pareil à celui de la cathédrale et du gigantesque «  Mur Payen »,  mais ces  murailles paraissent bien tendres à côté de la dureté de cœur de leurs maîtres.

Momentanément séparé de Jhen, l’ami Parfait qui avait occis un faucon de prix appartenant à une des deux méchantes familles, travaille dans leurs environs pour rembourser sa dette.

Ayant vu le manège de Marc et Clara, il les protègera tant qu’il pourra et surveillera leur évasion.

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 Pendant tout ce temps au chantier de la cathédrale, le jeune Olivier, frère de Marc, l’amoureux transi,  envoie de la nourriture via Jhen et Lorenz à un troisième frère, Jérôme, le dangereux fantôme noir, sorte d’acrobate qui s’est emprisonné en la cathédrale tout comme le sonneur de cloches bossu « Quasimodo » du célèbre roman de Victor Hugo « Notre-Dame de Paris ». Une rixe s’engagera entre les sbires de l’évêque et Jhen, Lorenz et Olivier. Ceci nous rappelle le paragraphe évoqué en ma chronique précédente « Les Ecorcheurs », où je parlais d’exemples d’actions extrêmes à dessiner, anticipant sur notre tome 5 présent : … page 25, case 7.

L’ambitieux  évêque Guillaume veut faire don du castel des trois frères de Lutzelburg et du couvent du mont Sainte Odile à l’empereur Sigismond pour services rendus, celui-ci aurait dès lors un pied en Alsace et un œil en Lorraine. Il m’a fallu typer l’infâme évêque en trouvant l’Alsacien adéquat. Au pousse-café, un journaliste des DNA que j’avais invité à dîner en tête à tête lors de mes « fouilles » documentaires strasbourgeoises et qui était « grand ami » de Jacques Martin, n’hésita pas longtemps, me mettant en garde contre ce dernier, à me proposer d’écrire lui-même la suite des scénarios à la place du maître ! « Quelle vilenie ! » aurait dit Lorenz. Il fut bien vite éconduit, mais j’avais trouvé la tête de l’évêque.

Restait à trouver celle de l’homme en noir. Christian, un de mes amis, très aventurier et aviateur mais souvent au chômage, avait fondé sa propre mini Cie d’aviation : «  Légendair » basée au Luxembourg et comprenant un seul DC3. Il ressemblait à Jack Nicholson et d’ailleurs, Marie-Christine Barrault, que j’avais rencontrée à Brive lors de nos dédicaces, avait conseillé  à mon ami aviateur rencontré lui en Afrique du Sud, de faire théâtre ou cinéma. La tête idéale pour l’homme en noir.

Comme je lui avais dessiné quelques trus pour son agence, par troc et amitié, il me conduisit en hélicoptère au festival de Durbuy en Ardenne belge. Malheureusement, la cocarde de JHEN appliquée à la hâte depuis l’aérodrome de Namur s’est décollée à l’atterrissage en la plus petite cité BD au monde, et une mystérieuse cabale a envoyé les journalistes le plus loin possible de l’hélico, et du dessinateur de JHEN, de l’autre côté des remparts gris de Durbuy !

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La guerre idéologique BD historique tout public contre BD adulte moderne venait de commencer. Il m’a fallu bien longtemps pour comprendre combien maître Jacques avait eu courageusement raison de se battre …

Coup d’éclat à la messe de la cathédrale. Colère et rage. Confrontation entre Guillaume de Diest, prélat si avide et le fantôme des Lutzelburg. Il en perdra la santé et ses projets avorteront avec la réconciliation des châtelains voisins et ennemis … Flegme des édiles, magistrats et notables de cette minirépublique. Tous ces personnages ont été repris et inspirés dans l’actualité sociale, politique et contemporaine de la cité.

Le fantôme noir, Jérôme de Lutzelburg, assis à l’orée d’un bosquet, décoiffé et nostalgique, contemple cette extraordinaire cathédrale encore inachevée en son temps, à des vallées de là, qui lui semblent à des années-lumière, à travers l’immensité et l’éternité de l’Histoire de France.

 

Quel bon scénario, à l’instar des cinq premiers ! Quelle extraordinaire et profonde vision tellement réaliste de l’époque si bien respirée par le premier metteur en scène de notre album ! Que l’on en est loin aujourd’hui ! S’étonnera-t-on de mon actuel refus d’un scénario faisant fi de la charte tacite principale, à savoir ; «  Ni sang, ni sexe apparent, respect de l’Histoire, didactisme ». Presque la charte de TINTIN.

N‘oublions jamais que le maître de Srasbourg et père d’Alix a suscité des milliers d’études gréco-latines, archéologiques ou égyptologiques qui sont les piliers de l’enseignement fondateur de notre Europe, avant les études de mathémathiques pures et dures !

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Anecdote. Invité à Châtillon aux portes de Paris en janvier 1993 chez Giraud/ Moebius, lors de sa préface à la réédition chez Helyode de mes « ETRE DE LUMIERE », parus in « Metal Hurlant » en 1981/82, je lui offris une grande sérigraphie de « La Cathédrale ». Jean vit tout de suite un déséquilibre de composition dans la valeur des couleurs, le fond jaune citron du sol où le fantôme noir ( ici bordeaux !) jette un caillou, était trop clair donnant une impression de trou plutôt que de vide …

Hélas, je n’avais pu surveiller le traitement des couleurs de l’imprimeur. Sérigraphie ou illustration de couverture ne sont point synonymes de peinture !

 Invité à la sortie de l’album en 1985 par les éditions Casterman à le dédicacer pendant quinze jours à travers toute l’Alsace, je fus rejoint un vendredi soir par J. Martin à un grand cocktail pour l’inauguration de la parution de l’album. C’était place Kleber, à la librairie de Mme Boucharlat qui, également productrice de France 3, avait lancé 8000 invitations. 3000 notables strasbougeois, curieux et autres passionnés, vinrent. Ayant perdu de belles chaussures volées, j’arrivai avec 3/4 d’heure de retard. Maître Jacques, connaissant certaines de mes fantaisies naturelles s’inquiétait, ainsi que Didier Platteau, le PDG Casterman de l’époque. Enfin, sous un tonnerre d’applaudissements et les flashs des photographes crépitant de part et d’autre du retardataire transformé en diva capricieuse, j’arrivai.

Le lendemain, en rangs serrés et de 9 heures du matin à 9 heures du soir, avec 45 minutes de pause à midi, vos Martin et Pleyers dédicacèrent respectivement 1430 et 940 albums ce samedi-là. Les dernières heures virent se réduire singulièrement la dimension de nos dessins pour se transformer peu à peu en simples signatures, comme Paul Gillon, ( voir Les Naufragés du Temps ), cet excellent dessinateur, s’est toujours contenté de faire.

Un record d’après la libraire. Au parking automobile, lorsque nous touchâmes les poignées de portière, un grand cri de douleur éclata de notre part à la stupéfaction des lecteurs et collectionneurs qui nous entouraient. Nous nous étions électrocutés par l’intense frottement de nos marquers entre mains et carosserie métallique !

Jhen quittera l’Alsace, il est vivement attendu par son étrange ami si violent, si ténébreux et si riche, Gilles de Rais, bien plus riche que le roi ! Plus ou moins mystique que lui ?

Allez savoir à quelles mystérieuses profondeurs se situe la frontière entre grand Bien et haut Mal entre ces deux Princes torturés par le destin. Aidé et « surveillé » par Jhen, le Maréchal montera à grands frais le «  Mystère du siège d’Orléans » de Jacques Millet.

 

En route donc pour la suite de nos « CHRONIQUES DE JHEN » dans : «  LE LYS ET L’OGRE», tome 6 …

Jean Pleyers/Alix Mag'.