L'album "Barbe bleue" est sorti simultanément aux "Écorcheurs", en 1984 mais n'a pas été prépublié. Suite des chroniques écrites par Jean Pleyers.

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-   Jacques, tu es ce diable noir de Gilles, et moi, je suis le lumineux Jhen ! lui dis-je, fin des années 80, l’un de nos  samedis  après-midi traditionnels animés de longues discussions en sa grande propriété champêtre de Bousval, à 25 km au sud de Bruxelles.  Et lui :-  Non, jamais !  Tu le sais, je suis Jhen, moi aussi à moitié ! …

Depuis quelques années déjà, il avait décidé que nous devions nous tutoyer comme il le faisait avec Georges, Hergé Remi, son ancien patron. Mais là, nous ne saurons pas qui a abandonné le vouvoiement !

Eté brûlant de 1983. En Vendée. La vallée de la romantique Sèvre nantaise. Au sommet de la colline de Tiffauges, armé d’un classique Kodak et d’un carnet de croquis, j’arpentais l’immense chemin de ronde du mystérieux antre de Barbe-Bleue, cernant en son grandiose périmètre la colline surplombant le village au temps arrêté. Je photographiais la barbacane, la chapelle romane et sa crypte, le Châtelet, la colossale tour du Vidame du XVIème, pourtant postérieure à Rais… (1405 - 1440) et moult détails architecturaux pouvant me servir à la reconstitution du site dans notre BD. Il faut savoir que, contrairement aux images trouvées dans les ouvrages de tourisme ou de vulgarisation, le dessinateur BD a besoin de voir les «  dessous » et « derrières » des charnières de portes, meubles et autres engins car avant de dessiner, il faut bien comprendre motivations et fabrications des systèmes, d’où le grand avantage, quand j’étais jeune et sans éditeur, d’avoir eu à changer souvent d’emplois. Maçon, charpentier, chauffeur, électricien, acteur, dessinateur publicitaire …Aujourd’hui, les appareils numériques à haute définition permettent de prendre 1000 photos de repérage, d’en jeter 700, et d’imprimer les 300 meilleures ! Il y a 35 ans, à la déjà ancienne et regrettée époque de l’âge d’or de la BD, ce matériel révolutionnaire n’existait pas encore et  Jacques Tardi mitraillait Paris, pour recréer en  scènes magnifiques un coin de bar et toute la pluvieuse  ville lumière nocturne, avec son vieux Polaroïd.

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Or donc, au début de ce 4ème album, Jhen attend le Baron momentanément absent, en son château principal, en traçant les plans de la nouvelle chapelle. Revenu au castel, Rais, sûr de son impunité et comme toujours, se croyant tout permis, se vante alors à Jhen d’avoir pillé le convoi de Yolande d’Aragon, la belle-mère Du Roy Charles, celui-là même qui l’a intronisé maréchal de France pour avoir chassé les Anglais d’Orléans sous bannière de Jehanne la Pucelle!  Je me suis demandé pourquoi mon scénariste décrivait une reine-mère méchante, et plus tard un pervers jeune futur Louis XI, qui complota à 16 ans contre la laxiste inertie de son père Charles VII puis, plus tard, enfermera quelques jours le cardinal La Balue qui l’avait gravement trahi dans sa lutte contre Charles le Téméraire, en la célèbre cage de fer. Alors que Louis XI détestait verser le sang et a grandement contribué à centraliser la France. Méchanceté et extrême intelligence sont-elles confondables ? (Confusion populaire courante, le gentil ou le sage passant pour idiots en regard des petits malins). Un scénario BD nécessite-t-il obligatoirement de naïfs raccourcis ?  Faut-il vanter l’ambiguïté morale d’un personnage sulfureux sous prétexte d’en « raffiner » son côté trop manichéen ? Ces questions toutes personnelles et tacites me taraudaient constamment, transformant notre collaboration en un riche psychodrame permanent - peut-être le véritable secret de la réussite de la collection - ressemblant de plus en plus au combat de l’ombre et de la lumière que se livraient Gilles et Jhen … Toujours est-il que devant les hautes flammes de l’âtre, Jhen menace le connétable de tous les feux de l’enfer …

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Gilles de Sillé

Passant aux actes, Jhen incendiera les tapisseries de la Reine Yolande lors de l’inauguration de la chapelle de Tiffauges, puis Gilles lui-même l’enjoint de tout brûler, hormis sa chapelle ! Gilles s’enfuit alors à Machecoul pendant que Jhen va réparer les murs ébranlés de la ferme de dame Marthe. Le manoir sera bientôt attaqué par une troupe étrange d’enfants sauvages affamés. Jhen obligera les habitants de la ferme à les nourrir et s’en fera des alliés. Ce drame récurrent rappelant en ces durs temps la pathétique et célèbre « croisade des enfants ». La faim obligeait souvent paysans, serviteurs et manants à toutes sortes de servitudes simplement pour pouvoir manger. Le braconnage était passible de mort pour les serfs. Les terribles famines du Moyen Âge ne pouvaient être contrées, en ces siècles barbares pour les pauvres, par des hélicoptères jetant des sacs de farine américaine …Il m’a fallu réfléchir au physique des jeunes sauvageons prématurément desséchés comme Soudanais du Sahel, sans dessiner de simples vieillards. On  retrouvera de semblables jeunets déguisés en fauves et métamorphosés en petits dépeceurs, dans les glaces transylvaniennes de « DRACULEA », écrit par J-L. Cornette & J. Frissen. A la nuit tombée, à Machecoul comme à Tiffauges, des  fumées nocturnes pestilentielles comme chemtrails tourbillonnent dans le ciel noir pendant que disparaissent de plus en plus de garçonnets et Jhen ne sait comment arrêter les furies nocturnes de cet étrange seigneur et ami, possédé par de si terrifiants démons … Sur une estrade rapidement montée et derrière les rideaux cramoisis d’un petit théâtre improvisé par une troupe d’ambulants invités un soir par Rais à Machecoul, le déroulement d’un « mystère  et sotie » va se jouer. - Ce sera une préfiguration abrégée des pérégrinations de la Pucelle et de ses compagnons d’armes, avant celle de Jacques Millet reconstituée plus tard à Orléans par Rais à grands frais dans « Le Lys et l’Ogre » -. Puis, trahison par les Princes et procès à Rouen, suivis de l’irruption d’un loup-garou sévissant dans la réalité en la région …

« Soudain, le récitant se tait et, bouche bée, les paysans regardent alternativement la scène, puis le sire de Rais ». Alors, Jhen, car c’est lui, se démasque !

« - Barbe-Bleue c’est toi, Gilles. Le loup-garou qui ravage les campagnes. C’EST TOI. »

« - Gardes, jetez-moi hors les murs ces canailles avec toute leur bimbelocherie, quant à cet histrion, il oublie qu’il s’adresse au Maréchal de France. Précipitez-le, en cul-de-basse-fosse profond de la tour borgne ! » Voyez, chers lecteurs, comme se retranche souvent le puissant derrière sa haute fonction intouchable. On dirait les affaires Cahuzac et Dutroux conjuguées en nos temps similaires ressucités …Jhen alors devra s’échapper de sa sombre tombe en creusant dans le noir la paroi verticale et gluante avec les ossements aiguisés des petits squelettes remplissant le fond. Quelle horreur !

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Mais quel excellent scénario ! Tout comme dans les trois premiers albums de JHEN d’ailleurs, on est loin du genre simple - apparemment - de la BD. C’est, m’a-t-il toujours semblé, plus fort qu’Alix ! Notez que sans sang, ni sexe, ni violence, et avec mystère et beaucoup d’humour, Hergé aussi arrive à raconter plus vrai que vrai, ainsi que Jacobs dans les premiers tomes de Blake & Mortimer, de L’Espadon à La Marque Jaune, extraordinaires BD. Mon secret est le même que celui de ces trois auteurs car tous quatre, ne l’oublions pas, avons été plongés dans, envahis par les horreurs de la plus terrible guerre qu’ait connu l’humanité depuis le déluge. Est-ce là l’explication de notre sens commun du drame comme en témoignèrent l’apparition du titre des deux quotidiens français : « L’Humanité » et « Libération », ainsi que l’extraordinaire explosion de créativité qui s’ensuivit au cinéma, au théâtre, en musique, littérature et peinture en France, Italie et Amérique,  immédiatement après Hiroshima ?  Je le crois. 

La ferme de Fontgrande de dame Marthe fortifiée par Jhen est attaquée par Gilles de Rais qui vient reprendre notre héros récalcitrant :

« - C’est affaire à mener vivement. Le temps de reprendre le fugitif et, cette fois, l’enchaîner fortement à prison scellée. »

Et bientôt sous les remparts :

« - … le sire de Laval, dans le noble souci d’épargner jeunes vies innocentes, daigne se mesurer avec le sieur Jhen Roque comme proposé par lui … »

Duel a donc lieu entre un poète  et le plus implacable tueur  de France. Mais, cette fois, l’avantage du plus fort est du côté de Rais. Jhen n’a jamais occis encore …Heureusement pour lui, son ancien ami se contente de lui botter les fesses et l’envoie le cul à l’eau, très heureux de transformer le combat en plaisanterie.

Un jour, des cascadeurs, au festival bd d’Illzach en Alsace, m’avaient expliqué, épée à la main, que l’on devait foncer sur l’adversaire pour que celui-ci puisse anticiper et parer les coups. En effet, je venais presque de décapiter un auteur à côté de qui je dédicaçais, en arrachant impulsivement une lourde épée médiévale de sept kg que je pensais n’en peser que trois, attablée entre nous deux. La très lourde lame se souleva  rapidement, mais trop bas, rasant les cheveux  de mon collègue de gauche. Pourtant, mon ami Benoît Sokal, qui avait été 3ème champion de Belgique au fleuret, m’avait bien transmis quelques rudiments de son art qui ne m’ont pas beaucoup servi comme on le voit. Et cela me rappelle un autre duel à l’épée avec le tragédien belge de théâtre Claude Voltaire avec qui je me suis battu dans une dramatique TV, bien avant que mes BD ne marchent.  A la fin de notre brève escarmouche, je devais me précipiter et disparaître dans un trou de haie de lauriers invisible pour les spectateurs, concédant ainsi la victoire au célèbre comédien. Jhen et Gilles se retrouvent donc à Tiffauges, amis comme avant. Mais les sombres instincts du maître des lieux ne se sont point calmés.

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Une  nuit bien noire, Jhen attend que les verrous de la porte close de Gilles s’ouvrent et patientent assis devant un cierge, espérant profiter de dame surprise …

CLAC ! Assailli par une barbe-bleue toute rouge, et sorti violemment de cet horrible cauchemar, Jhen interpelle deux hommes de main emportant subrepticement un gros sac rempli de mystérieux restes.

« - Il faut bien que serviteurs nettoient écuries. Même les plus infâmes … ». Triste défense de subalternes ressemblant aux comptables et autres médecins-légistes nazis à Dachau ou Buchenwald.

Derrière la porte entrouverte, le monstre dort, cuvant crime et vinasse … et une statue de la vierge pleure, la face retournée, comme enfant grondé, agenouillée en un coin de la chambre à coucher !

Cette vierge miraculeuse en bois sera donnée par Jhen au gueux Guillaume Laoutre pour protéger sa famille. Mais, effrayé de voir pleurer la sainte statue de vraies larmes, Laoutre viendra la rendre à Rais, qui sous des larmes de pluie cette fois, sera heureux de la retrouver car ainsi elle pourra pleurer sur ses péchés.

Jean Pleyers/Alix Mag'.

Numériser 50

Dédicace de 1984.