"Les écorcheurs" est paru dans Les dernières  nouvelles d'Alsace en juillet -août 1983, à raison d'une planche par jour et édité en 1984 aux éditions Casterman. Jean Pleyers nous raconte la création de cet album.

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 « Temps de douleurs et de désirs … Temps plein d’effrayeurs, qui fait tout faussement », écorcheurs sans solde, loups affamés, sadiques enivrés, tous routiers, transformés en féroces bestes sauvages. Partout, feu étendu,  sang répandu, pillages et rançons …                                                    

Nul besoin d’alchimie satanique ni de sabbat, ni de loup-garou, la terrible bête du Gévaudan croqueuse de chair humaine n’était point encore là. Ni la révolution prolétarienne coupeuse de tant d’aristocratiques testes. Mais le petit roy de Bourges venait d’être conforté en son sacre à Reims et devenu Charles le septième. Jacques Cœur, ce bourgeois de Bourges tirant son or de mines d’argent, remplira les caisses vides comme grecques de ce roy point encore glorieux, la belle Agnès Sorel n’est pas encore parue. Et, très aguiché par celle qui deviendra la première maîtresse attitrée d’un roi de France, ce Prince amoureux reprendra plus tard à l’Anglois, Normandie et Guyenne …

Numériser 29

 Parfait et la jolie Ariana ,bientôt dévorée par les loups...

JHEN va donc réparer les murailles d’Eustache de La Gore menacées par une troupe de cette sombre engeance courant les malheureuses routes du royaume incendié, accompagné de Xantis de La Heurte, sénéchal, du maître charpentier Maillard Grimaud, et de son nouvel ami esseulé frère Parfait. Dénommé ainsi par notre chroniqueur Sieur Martin, sans doute en souvenir des saints martyrs Cathares. Eux qui pensaient le monde séparé en deux parties, l’une divine, lumineuse et spirituelle, et l’autre, temporelle, matérielle et démoniaque, bref, tentatrice au point de la fuir comme peste. S’approchant du bourg de La Gore et hors les murs, en petite masure, nos amis rencontrent deux pauvres femmes seules et sans protection. Une âgée, et une jeunette. Dame Mathilde, et Ariana, dont Parfait ne tardera pas à tomber amoureux. Bien entendu, jalouses, les bourgeoises de La Gore voudront vendre en « chèvre émissaire », la jolie et jeune Ariana à Conrad Tirstein, le chef des écorcheurs, comme prix de leur liberté. Presque tous seront d’accord, sauf frère Parfait, bien entendu, et Jhen …

Numériser 26

Recherches de Jean Pleyers pour La Gore.

Jacques Martin n’a jamais commenté le choix ni la gestuelle de mes personnages, sauf l’âge de certaines jeunes filles que j’avais tendance à vieillir quelque peu, les calquant sans doute sur celles de mon propre vécu. Toutefois quelques vives discussions eurent lieu lorsque dans le premier tome, à Rouen, Jhen tend un câble relié au donjon de la tour grosse du château de Bouvreuil pour sauver Jeanne des griffes des Anglais. Ayant fait mon service militaire à 19 ans, en 1962 à Diest dans les paras, et ayant dû parcourir entre ciel et terre les longues pistes de cordages accrochés à 11 mètres de haut, le barda militaire sur le dos, fusil d’assaut compris, j’expliquai à maître Jacques que pour avancer sur une corde, un tronc, ou un simple fil métallique suspendus, il fallait impérativement se hisser dessus sur le ventre en tendant résolument une jambe comme balancier pour ne pas dévisser. L’autre jambe repliée, pied sur la corde servant de propulseur, et les mains servant de guide. Rien n’y fit. Notre scénariste-metteur en scène voulut, ordonna, que Jhen se suspende par les mains et les pieds, pendu comme saucisson, sinon les lecteurs n’auraient pas compris. (En BD, le texte vient toujours avant le dessin !). Le maître alors entra dans une grande colère. "Comment !? Ce jeune apprenti qui vient à peine de naître ose contester, après tout ce que j’ai fait pour lui ! Ce n’est point à un vieux singe qu’on apprend à faire des grimaces !" 

- Vous avez attrapé la grosse tête depuis le succès de Xan dans « Tintin » au point de ne plus pouvoir passer la porte de mon magasin ! " Alors votre serviteur Jean, le pauvre dessinateur, obtempéra …

Un jour, une autre terrible discussion tourna encore plus mal. JM me dit que le canon grec de la beauté du corps humain vu par Polyclète est de sept têtes et demie dans la hauteur, me reprochant d’en mettre huit ou neuf. Fort bien. Il me montre alors certains de ses crayonnés d’Alix, et je lui fais immédiatement remarquer que ses personnages n’ont que six têtes dans le corps comme dans Tintin ! (N’oublions pas que Martin a travaillé 19 ans pour Hergé sur Tintin) Il s’empare alors d’une latte millimétrée : « Nous allons bien voir ! ». Et à ma plus grande stupéfaction, il se met à mesurer les têtes d’Alix en faisant glisser la latte de plus en plus de façon à « plier » l’évidence selon ses vœux !  Préférant la vérité à la folie, je ne manque pas de lui faire remarquer qu’il prenait ses désirs pour la réalité. Gros coup de colère du metteur en scène qui s’empare de la feuille de papier à dessin sur laquelle, dans « Les Écorcheurs », j’avais crayonné le duel à l’épée entre Conrad Tierstein et Jhen. Armé de son solide porte-mine Staedtler bleu, il porte trois coups d’estoc au centre de ma page. Tenant tous les deux la non moins solide feuille de Shoeller/ Parole de pur chiffon, je tentai à chaque assaut de la soustraire aux chocs. Malgré sa toute aussi solide et épaisse mine  « H » Staedtler, le maître n’arrivait pas à transpercer mon œuvre. Au troisième coup, la mine se casse puis un cri :

- Sortez d’ici ! Je ne veux plus vous voir !

Cela se passait en 1982. En l’an 2000, nous collaborions encore. 24 ans de création commune …

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Le corps humain vu par Polyclète

Voici d’autres exemples d’actions extrêmes à dessiner, discutées entre un scénariste intellectualisant la situation et le dessinateur Jean, cascadeur d’occasion : Tome 5, page 25, case 7. Jhen se bagarre à Strasbourg à l’évêché. Suite à mes expériences de pugiliste à l’armée, dans la rue, bars et boîtes de nuit, j’avais répondu jadis à l’annonce d’un régisseur du Théâtre Royal De La Monnaie de Bruxelles, faite dans le plus grand quotidien belge, cherchant figurants sachant se battre pour monter une cascade d’art lyrique  sur les marches de décors au tapis rouge dans l’opéra de Richard Wagner « Les maîtres chanteurs de Nuremberg », où le jeune chevalier  et  ténor Walther convoite la main de la belle soprano Eva. Gagnant le concours j’ai ensuite été engagé comme figurant à peu près toutes les années où mes commandes de bandes dessinées étaient trop erratiques. C’était avant ma rencontre avec celui qui allait devenir mon 3° père spirituel et le grand succès Xan /Jhen. Maître Jacques donc, ne s’étant jamais battu, physiquement s’entend à ce qu’il m’a dit, je l’avais mis en garde contre d’éventuelles erreurs de coups de poings ou de pieds mal rendus en dessin …Il y a d’excellents exemples, chez d’autres auteurs, de rixes brillamment illustrées, comme dans « Le Secret de l’Espadon » d’ Edgar Jacobs. Mortimer assène deux formidables crochets du gauche et un uppercut remarquable à Li, son gardien « jaune » et à l’envoyé de l’empereur, le Dr Sun Fo ; tome 2 (éd. Dargaud) pp 46 et 47. Cases 8, 9 et 10. En BD, le coup doit « traverser » la cible, en la dépassant, et non s’arrêter sur le corps. Quelques traits courbes énergiques suivront le mouvement du bras. Excellente scène de boxe également chez Hergé in « Le Temple du Soleil », dans toute la page 19, où les « infâmes étrangers martyrisant Zorrino, tant haïs » par Huascar, grand prêtre du soleil, sont admonestés par Tintin.                                                                                                             

Par contre, un direct contestable, page 8, case 9, dans le même, où le poing de Tintin remontant sur la mâchoire de Chiquito est trop ouvert, et les phalanges ne sont pas dans l’axe de l’avant-bras. D’où perte de puissance de percussion. Idem in « Le Crabe », coup de poing d’Allan,  le lieutenant du capitaine Haddock, main ouverte.  p.18, case 5. Ce n’est pas le dessinateur BD Al Coutelis, (éd. Casterman) ancien champion d’Europe de boxe qui me contredira …

Numériser 27

La fameuse scène dessinée lors de la dispute du " porte- mine."

Mais pourtant, chez Hergé, les gestes des personnages sont pratiquement toujours extraordinairement naturels. Voyons un nouvel exemple d’action dynamique. Dans « Le Crabe aux Pinces d’Or », p. 54, c. 10. Tintin, droitier, s’apprête à lancer une lourde bouteille remplie de vin, exactement dans l’attitude la plus parfaite d’un champion de tennis s’apprêtant à exécuter un coup droit classique avec la main droite sous le manche, ici le goulot, en prise « eastern », et  main et avant-bras gauches parallèles au filet dans  une juste orientation des épaules tout à fait digne de Roger Federer ! L’élan de la raquette doit toujours être précoce et important vu les 24 mètres que la balle doit parcourir.

Enfin, l’expression des personnages doit être digne d’un travail d’acteur de théâtre ou d’opéra si c’est Jacobs, de cinéma, si c’est Hergé. Mais la première condition, si l’on veut y arriver un tant soit peu, est de typer très fortement les personnages, comme je l’explique avec mon système de fiches et le triple âge des acteurs. Ce que je ne retrouve plus chez mes collègues contemporains. N’ayant pas connu la dernière guerre mondiale, auraient-ils perdu l’accès à toute tension dramatique ? Certains disent que leur BD est de l’artisanat. Pour moi, c’est du grand Art.

Numériser 28

La galerie anthropomorphique de Jean Pleyers

Le prévôt La Méhargne est le type même, outre notre maréchal de France Gilles de Rais, du personnage ambigu à souhait, ni tout noir, ni tout blanc,  comme aime tellement les typer Mgr Martin. Ce percepteur d’impôts royaux n’est consciemment ni méchant ni  cruel, car les caisses du petit roi de Bourges sont vides et il faut bien les remplir, tout comme celles des « écorcheurs », anciens troupiers désoldés transformés en « routiers », et comme les pauvres villageois de la Gore ratissés par la guerre de 100 ans. En outre, il aura la bonne intelligence d’avertir Gilles du péril que courent les villageois ainsi que son ami Jhen. Quant à l’ambiguïté de Rais, ce sérial killer-gentilhomme, elle n’est plus à démontrer : sans Jhen, ses nuits sont ROUGES, avec lui, ses jours sont toute lumière ! Mais, comme me disait Ted Benoît à Paris, à la rédaction de Métal Hurlant en 1981, en BD, les sentiments passent mal …

Numériser 32

L'arrivée de La Méhargne à La Gore

Pourtant, relisez les 22 albums de Tintin et observez bien les innombrables expressions et sentiments évoqués, évocateurs ou ressentis par Milou ou Archibald, Tryphon ou Bianca. Et dire que moultes critiques reprochent sempiternellement à Tintin son côté trop lisse ! Un jour, pour voir si c’était vrai, j’ai comparé les rires et sourires du héros à la houppe. Eh bien, ô surprise ! Je suis arrivé à 60 sourires différents après quelques albums …

Hé, quoi, Hergé, ce génie tant admiré par le philosophe Michel Serres, par Andy Warhol, ainsi que par ses 250.000.000 d’acheteurs-lecteurs, cette réincarnation de Lao-Tseu et Confucius réunis (car ce génie ne lisait que les journaux, pas de livres, d’après Van Melk !) n’aurait pas eu le droit de créer un petit moine, sans sexe ni famille, zen et moderne ?

N’oublions pas que Jacques Martin n’a presque pas connu son père qu’il a perdu dans sa première enfance. Toute sa vie, je crois qu’il a essayé de le retrouver en le sublimant dans Alix, Lefranc, Jhen et Keos. Que ce soit Surena, Toraya, Sénoris, Jules César, Guy Lefranc, Mineptah ou Gilles de Rais, tous ou presque dans le cas de Rais « paternent » un héros qui aurait pu être leur fils , que ce soit Alix, Jeanjean, Jhen ou Keos …

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 Et maintenant, voyons de plus près les étranges agissements du monstrueux ami de Jhen au gigantesque château de Tiffauges … Voici la genèse de «  BARBE - BLEUE ».

Jean Pleyers/Alix Mag'.

Les propos n'engagent que Jean Pleyers

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