Paru dans le journal Tintin en 1980, et en album aux éditions du Lombard en 1985 , "Jehanne de France" est réédité en 1998 aux éditions Casterman. Jean Pleyers nous raconte la création de cet album.

Jehanne de France

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"Noël en petit bourg neigeux et frisquet … Jhen y a réparé cheminée et toiture. Marie, Joseph, âne, bœuf, paille … Jhen offre le petit Jésus de plâtre à Perrine, dont le petit Marcillet, bien vivant celui-là, a disparu dans les châtellenies de Rais ! Jhen devra resculpter un nouveau Jésus pour la crèche du curé.

Cet homme de Dieu ressemble à Paul Cuvelier, notre ami commun, comme deux gouttes d’eau. Mais, bientôt, le drame ne tardera pas à fondre sur la paisible bastide sous la forme d’une troupe de brigands, pilotés par une Jehanne-fantôme ressurgie des  cendres de son bûcher de Rouen. Si les coloriages de L’Or de la Mort furent minutieusement peints à la gouache par Elisabeth Requier de Verviers, les premières pages de Jehanne de France furent exécutées au pinceau en beaux à-plats, gouachés également, par l’épouse de Benn, le dessinateur de Mic Mac Adam.                                                                                                                                                          Puis j’ai colorié moi-même les 36 pages suivantes, toujours à la gouache, et la fin à l’écoline.  « Jehanne de France » se passe en hiver, et le blanc étant général comme dans le Grand Nord, j’ai ouvert un pot de latex blanc d’un demi-kilo, ( pas de pot plus petit ) pour m’obliger à éclaircir ma palette de tons ! L’avantage de la technique à la gouache est la matitude étale et plate de la couleur, permettant un grand nombre de teintes très proches les unes des autres. Cet effet est nettement plus accentué encore par les coloriages informatiques en à-plats. Ce qu’utilise brillamment ma muse Corinne. Voir « Gilles de Rais » et les tomes de JHEN 11, 12, 14. Ce dernier, le tome 14, « Draculea », étant le seul dont Corinne soit vraiment satisfaite des couleurs à l’impression.

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J’ai toujours rêvé d’avoir des à-plats parfaits, vu la sophistication extrême de mes détails narratifs au trait de plume tremblé/ cristallisé. Maintenant, grâce à la puissance de l’informatique et à la grande palette de tons spécialement intelligents de Corinne, je les ai enfin …                                                                                                                                                  Quant à la gouache au pinceau, sa pâte colorée bouche profondément le grain du papier, que celui-ci soit du Cançon, Steinbach ou Schoeller / Parole. Papier nanti du dessin imprimé par l’éditeur en gris ou bleu très clair, à l’époque, sur lequel sera juxtaposé le film transparent nanti du même dessin imprimé en noir. Mais l’effet obtenu par la gouache en est un peu sourd, comme à l’acrylique. L’écoline produit un effet nettement plus lumineux car le pinceau ne transporte les pigments colorés que tout à la surface du papier.  Les coloriages informatiques photoshop donnent une impression très lumineuse semblable à l’écoline, mais attention … uniquement à l’écran ! 

Recherches de Jean Pleyers, fin années 70

Donc par une nuit glaciale de Noël, Jhen doit protéger à coup de flèches des villageois cultivateurs à la merci d’une bande de malfrats , ces seigneurs de guerre rescapés de l’interminable conflit anglo-français de Cent Ans ont une première fausse Jeanne d’Arc à leur tête. Ils seront dispersés, et la méchante aventurière sera retrouvée gelée dans les rayons d’une roue de moulin bloquée par la glace.

Figée dans la glace

Je ne suis pas Français d’origine comme Jacques Martin, mais suis né en cette verdoyante petite ville de Verviers, à l’est de la Belgique, sise le long de la ferrugineuse Vesdre remplie de plantes tropicales issues de moutons australiens, en bordure des Fagnes et de la Forêt Noire allemande. Un curieux tellurisme culturel semble avoir gouverné cette ancienne capitale de l’industrie lainière et produit toute une pépinière d’artistes de renom. Mon premier père géniteur y naquit et fut un remarquable sculpteur, très original, taillant dans le bois saints et christs dans un style celto-roman. Ses ancêtres étaient irlandais. Il a exposé à Paris et à New-York.

Sculpture de Jean Pleyers père

Bien avant lui, Henri Vieuxtemps, un des plus célèbres violonistes du XIX° siècle et comparé à Paganini, naquit à Veviers. Mon ami Jean-Jacques Andrien, autre Verviétois et metteur en scène du long métrage «  AUSTRALIA », où apparaît la divine Fanny Ardant, en provient également. Claude Maurane, la célèbre chanteuse fille du directeur de l’académie de musique de l’Harmonie de Verviers, y est née. Ainsi que mon cousin Raymond Macherot, père de Chlorophylle, ( in J. Tintin ), Célimène, ( in J. Spirou ) et du major Cliffton,( in J. Tintin ). Maréchal, créateur de Prudence Petitpas, ( in journal Tintin ). René Hausman, fils culturellement adoptif des Macherot,  créateur de Saki et Zunie parus dans le journal de Spirou, né là aussi, ainsi que Roger Leloup, ancien coiffeur et inventeur de Yoko Tsuno, ( in Spirou ).  Egalement le chanteur Jean Vallée monté à l’époque à Paris, et même notre maître Jacques Martin est venu vivre en cette mystérieuse ville tellement créative où il a rencontré son épouse Monique. 

Jacques et Monique Martin

En ces temps de la libération fasciste nazie, juste après la deuxième guerre mondiale, un grand souffle de création survoltait tous les genres artistiques. Théâtre, roman, cinéma et les premières bandes dessinées européennes. Les candidats à l’aventure tintinesque descendaient plutôt à Bruxelles qu’ils ne montaient à Paris. Hergé, Jacobs, Franquin, Morris, Gillain, Charlier, Greg … Tous y habitaient, même Uderzo et Goscinny qui créèrent Oumpah-pah, in Tintin, ancêtre d’Astérix. Puis, Goscinny monta à Paris, hissant la BD francophone au rang du 9ème art avec Pilote et l’inauguration de l’âge d’or de la BD. Nous savons que Paris et New-York sont les capitales du livre, d’où nécessité obligée pour un jeune auteur d’y monter, descendre, ou traverser l’Atlantique. Ces cités incontournables contiennent marchands et marchés. Quelle que soit la beauté du pays d’origine, aussi inspirant soit-il, il faudra le quitter assez tôt et s’enfoncer dans la jungle infernale des courtisans et requins de toutes espèces, pour rencontrer nos maîtres, sinon reste le désert culturel de la province … Que pouvons-nous faire d’autre, ayant perdu nos ailes en un passé tellement lointain ! Ecrivons, dessinons… néanmoins, la démarcation entre professionalisme et amateurisme est un fossé très réel et généralement infranchissable. Un dessinateur BD du dimanche ne pourra jamais rivaliser avec l’artisan qui, régulièrement, quotidiennement, trace et peint et prend le temps de réfléchir. Mais si vous n’êtes pas né dans un milieu artistique, vos parents vous auront dit avec prudence et raison quand vous étiez petit, que vous n’auriez pas une chance sur mille de pouvoir nourrir votre famille, convoitant métier aussi incertain … En tout cas, le talent ne s’apprend pas, sauf par transmission de vie en vie par voie psychique, et enfin c’est si vrai qu’aucun producteur de télé, de cinéma, directeur de théâtre ou éditeur n’a jamais demandé à un artiste-candidat s’il avait  diplôme en poche ! Revenons donc à la culture française de Jacques Martin qui a fait ses études à Obernai près de Strasbourg … J’étais toujours admiratif, quand je l’ai rencontré, de son sens de l’Histoire de son  pays si riche culturellement, par rapport à mon ignorance presque totale en ce domaine. Nos nombreuses recherches et voyages ultérieurs in situ contribuèrent quelque peu à creuser ma curiosité et finirent par me passionner pour nos études documentaires. Elles sont de plusieurs ordres. Lectures biographiques des personnages historiques, repérages photographiques, auscultations de tout document graphique ; plans en coupe ou en plongée et photos de constructions de styles architecturaux, engins, meubles, armes, uniformes, costumes, minéraux, végétaux, animaux, squelettes et muscles, fourrures, plumages, etc …Jacques m’a prêté des classeurs entiers de documents-photos que sa fille collait sur du bristol rose. A l’époque, la jeune Frédérique avait la chevelure noire d’Enak ! Bruno, son frère, avait vingt ans. Il était tout mince, et très idéaliste, s’apprêtait à partir seul en Chine. Les documents utilisés pour Jehanne comportaient des galeries-porches et clochers-porches d’églises de village, nefs, narthex, fonts baptismaux, transepts et autres éléments d’architecture. J’ai pris repérages et docs aux châteaux de Couçy et  Pierrefonds qui me servirent pour typer le castel de «  Croussy », ainsi rebaptisé pour les besoins du scénario.

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Ces châteaux surplombaient de vastes et verdoyantes forêts, dont celles de Compiègne et Saint-Gobain dans l’Oise, qui se trouvaient sur mon chemin quand je revenais d’une dédicace ou rendez-vous éditorial avec Casterman de Paris à Bruxelles. Au volant de mon bolide, je quittai alors l’autoroute A1 pour les départementales bucoliques. Jhen ne veut pas faire la guerre mais bien défendre l’opprimé. Comme pour pas mal d’entre nous, il est pour la peine de mort pour le meurtrier, mais sans que cela se sache trop!  Sorte de légitime défense en quelque sorte. Cet artiste est censé manier gouge et burin plutôt que dague …Ne croyez pas que les temps ont tellement changé,  en ce Moyen-Age électrique contemporain qui n’est plus la bande dessinée de Jhen. Celle-ci ne serait plus alors, qu’une mise en abîme de la réalité d’aujourd’hui, donc de celle du lecteur. A cette heure, en Orient, un mal satanique créé de toutes pièces par l’Occident s’étend à toute vitesse, le couteau bien sanglant à la main, comme au temps de Jhen, contaminant bientôt tout l’Orient. Théorie du chaos  d’aujourd’hui pour alimenter le bloc militaro-industriel, chaos d’hier pour conforter les nantis.

Tête casquée de Jeanne dite de St Maurice, Musée Orléans

 

Il y a une ambiguïté insigne dans le titre «  Jehanne de France », car deux fausses Jehanne apparaissent  successivement au fil du récit. La première meurt sans fard, la deuxième est confondue à coup d’estoc et de taille par un Gilles de Rais furieux, aux endroits corporels où   cette dernière garce se prétendant la Pucelle aurait dû avoir deux sévères cicatrices dues à flèches et carreau d’arbalète reçus lors de deux sièges militaires. On ne connaît pas le vrai visage de Jeanne ( pas plus que celui de Rais, d’ailleurs ) sinon, selon Pernoud, par la seule effigie tracée  à la plume de son vivant par le greffier Clément de Fauquembergue, en 1429, en marge du registre du parlement de Paris. Il y a aussi la miniature de l’ouvrage : Le Champion des dames de Martin Lefranc ( ! ) exécutée à Arras en 1441. Et surtout la fameuse tête casquée polychrome n° 124 du musée d’Orléans, étant soi-disant celle de St-Maurice, qui était noir et barbu ! Pourtant les écrivains orthodoxes Fabre, Englebert et Bourassin reconnaissent Jeanne en la sculpture de St-Maurice, comme en témoigne la couverture de leurs ouvrages …   Personnellement, je pense que les traits disgracieux de la sainte n’ont pas eu l’heur de plaire à certains exégètes, d’où leur refus de la tête casquée ! Le martyre de la sainte sur le bûcher de Rouen a peut-être été observé par le connétable de Rais, dans la réalité comme dans la fiction. Pour Jhen, c’est moins sûr, puisqu’il a dû s’éloigner prudemment des fortifications de la ville sur un radeau avec ses compagnons de commando.   Alors, Jehanne de France, sous ce titre du deuxième album de Jhen, était -elle donc la vraie Jehanne ? Ou symboliquement toutes les trois ? Entre les deux solutions mon cœur balance. Le génial scénariste était du signe de la Balance, d’où peut-être l’intensité du nombre de situations ambiguës en ses récits. Il est vrai qu’une certaine Jeanne d’Armoise, affublée d’un coquin, est apparue en France, peu après la mort de la martyre en 1431, et a tout fait pour profiter de la célébrité de l’authentique, montrant à bien des naïfs moultes fausses preuves de ses soi-disant exploits. Comme souvent, des historiens révisionnistes sans scrupules, comme les contestataires de la shoah et de ses chambres à gaz, en ont fait leurs choux gras, prétendant que la Pucelle était cousine du Roi et ainsi qu’elle n’était point étrangère à la cour princière de France dont elle n’ignorait aucune des intrigues et roueries …

Régine Pernoud, la plus grande historienne de Jeanne d’Arc, admirée jusqu’au Japon, m’a  expliqué la niaiserie de ces divagations superficielles, car cinq cents écrits contresignés et incontestables, recueillis soigneusement à la bibliothèque nationale de France à Paris et aujourd’hui informatisés en les nouveaux grands bâtiments du site François-Mitterand prouvent bien l’authenticité de l’odyssée de notre héroïne, son mysticisme et sa simplicité.   

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Et maintenant, en route avec Jhen pour le troisième épisode de notre saga :  « LES ECORCHEURS ».

Jean Pleyers/Alix Mag'.