A l'instar de Jacques Martin dans "Avec Alix", Jean Pleyers nous raconte en plusieurs chapitres,  la création des albums de Jhen, de "L'or de la mort" à "L'archange" .

L’OR DE LA MORT

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« JE L’AI ! … Diable ! Que c’est lourd ! C’est un trésor qui doit valoir son pesant d’or. »  L’or de la malédiction ! … L’or de la mort … Le prix de Jehanne … »

Qui n’a point convoité l’or, ce symbole universel de puissance ? … A la tête de l’Armada espagnole, croix dorée en tête, Cortez et le génocide maya, Pizarre et le génocide inca et quechua … Autochtones qui pourtant en possédaient tellement qu’il ne valait pas, pour eux, plus que le prix du plastique pour nous aujourd’hui. Un autre marin  se remplissant les poches d’or natif dans le temple du soleil : Tintin : - Voyons, capitaine, nous avons autre chose à faire qu’à récolter de l’or …  Haddock : - Je sais, fiston, je sais … Mais, vous comprenez, c’est un souvenir …

Et la mort ? Qui n’en a peur ? Ce sera pourtant notre plus grand voyage !  Et où va-t-on, après ? Et souhaitons-nous vraiment savoir quand ? …

A 47 ans, en 1978, mourait mon ami et deuxième père, celui qui m’avait fait comprendre sans me le dire que je savais à peine dessiner tant il était virtuose en la matière, Paul Cuvelier. Il était ami bien avant moi du prolifique Jacques Martin, qui allait devenir mon troisième et dernier père spirituel. Je le rencontrai et nous nous entendîmes immédiatement pour créer ensemble XAN LARC que le regretté Paul, dans sa hantise de la recherche de documentation des décors et accessoires, hésitait à dessiner. Xan sortit en un premier épisode dans le journal TINTIN, où il reçut un grand succès d’estime. Le deuxième épisode «  Jehanne de France » y fut ensuite publié avec un succès grandissant. Mais, cependant, trouvant que la direction du journal ne respectait pas assez vite sa promesse d’éditer les aventures de XAN en album, Jacques l’attaqua en justice et je le suivis. En 1984, récupérant notre liberté par une longue procédure d’arbitrage, les Editions Casterman acceptaient la publication des tomes 3 & 4 à condition que XAN change de nom ! Jacques et moi décidâmes ensemble de l’appeler Jhen.

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Sans Gilles de Rais, en 1428,  Jehanne n’eut point pu déverrouiller Orléans du joug des Anglois et entamer la libération de la France pour obéir à ses «  Voix » entendues à Domrémy, ni aller sacrer le Roy Charles VII à Reims …Martin me prêta « Là-bas », de J-K Huysmans, et je me procurai les biographies de G. de Rais de Michel Hérubel, Philippe Reliquet, Eugène Bossard, Emile Gabory, Roland Villeneuve, Michel   Bataille, «  le Procès de G. de Rais », ainsi que de Georges Bataille. Puis j’étudiai les biographies des Princes du XV°siècle contemporains de XAN / JHEN : Jeanne d’Arc, Charles VII, Isabeau de Bavière, Yolande d’Aragon, sa fille Marie d’Anjou reine de France, et épouse du roi Charles VII, Agnès Sorel, sa muse et première maîtresse attitrée, Etienne Marcel, le pape Martin V, Jean sans peur, Philippe le Bon,  Charles d’Orléans, Henri V, Jacques Cœur. Et celles des seigneurs de guerre : Jean Dunois, Chavanne, La Hire, Armagnac, Salazar. Lors de mes dédicaces en salons littéraires à Paris, Brive, St-Etienne, je dînai souvent avec Jeanne Bourin et Régine Pernoud qui a créé le centre Jeanne d’Arc à Orléans ou Jean Favier, historien et ancien directeur de la Bibliothèque Nationale de Paris. Ces érudits, ainsi que d’autres initiés comme Jacques Souroste de Provins, où j’étais régulièrement invité par Alain Peyrefitte, l’ancien garde des sceaux du général De Gaulle, à sa foire médiévale annuelle, ou Georges Foessel, grand archiviste des annales de Strasbourg pour l’historique de sa haute cathédrale à tour unique de grès rose d’Alsace, m’ont ouvert bien des portes de  cryptes hantées et même de longs et mystérieux passages secrets carrossables de moines templiers. A ma plus grande stupeur, ces sites sacrés, dont les entrées étaient extrêmement bien camouflées dans le décor ambiant, étaient ignorés des archéologues  patentés eux-mêmes. J’ai juré, tout comme Tintin, Tournesol et Haddock au Pérou, de ne jamais en révéler l’accès.

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Après m’être entendu sur la création de XAN avec mon nouveau deuxième père, le premier personnage de «  L’or de la mort » que je croquai au marker sur un carton à bière au coin d’un bar bruxellois fut Gilles de Rais. Maître Jacques avait toujours rêvé de le ressusciter sous les rideaux rouges et sur les planches théâtrales comme le savent maintenant tous les enfants d ‘ALIX. Pour ce qui est de typer  Princes, nobles Dames, Evêques, Artisans, bourgeoises et bourgeois, soldats, écorcheurs, manants, musiciens, aubergistes et autres gueux, mes nombreuses rencontres en tous genres, aux quatre coins de la Terre et du ciel, m’ont permis une fantastique étude de mœurs et caractères, car je prenais souvent dix personnes véritables pour n’en créer qu’une seule fictive. Vous devez savoir que je fiche mes personnage de bandes dessinées comme un metteur en scène, en leur définissant un quadruple âge physique, psychologique, social et spirituel. A savoir : l’âge de la santé de tel garçon ou fille, jeune ou vieux, ses maladies et malformations, atrophies ou complexes, traumatismes rémanents de vies antérieures ou futures, vécues en rêve ou en des réalités multidimensionnelles, sa profession ou spécialité ou marotte particulière, ses fantasmes et pulsions, et enfin, quittant presque totalement l’ego physique matériel de la personne, l’âge de l’évolution de son âme, qui peut atteindre par exemple 100.000 ans par rapport à un individu qui tuera père et mère sans aucun remords pour deux ducats avec cinq ans d’âge mental. Moins que l’âge d’une bête féroce. L’être nanti d’une évolution d’âme avancée est empreint d’une noblesse naturelle extrême, quel que soit le degré aristocratique filial de sa naissance au berceau. Tout cela, pour moi, revêt une extrême importance et donne donc une réalité supérieure à l’existence de mes personnages qui deviennent alors plus vrais que vrais. C’est-à-dire, vu le différentiel d’âge, énormément distincts les uns des autres.

Pour XAN LARC / JHEN ROQUE, je n’ai pas réfléchi, donc l’inconscient ( qui est infini par rapport au mental-cerveau qui lui est limité à l’espace/temps, la 3D ) a fait le travail et je suis tombé sur… moi, c’est à dire le physique que j’avais à 34 ans.

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Jean Pleyers et Jhen, en 1977

Mais les personnages ne sont pas tout. Encore faut-il déposer leurs pieds au sol. Ainsi, pour planter le décor, et passionné et rigoureux comme je suis, j’ai dû étudier l’architecture civile, religieuse et militaire des styles romans et gothiques. Les dictionnaires géniaux fin du XIX° siècle de Eugène Viollet-le-Duc me furent d’un grand secours, malgré les contestations de reconstitutions, par exemple, le rallongement en hauteur des toitures des tours de la cité médiévale de Carcassonne. Notamment sa restauration monumentale des ruines du château de Pierrefonds. D’après l’historien de la fin du XIX°, Michelet, le moyen-âge fut une longue nuit de mille ans ; d’après mes amies Régine Pernoud et Jeanne Bourin, ce fut un millénaire de lumière, époque mystique où tout était sacré. L’amour, la beauté, la vérité, la nature sauvage encore, le désert, paradis ou enfer vert toujours à défricher, assécher, le ciel bleu roi, les jalousie féroces de la bourgeoisie parisienne étaient encore bien loin, en ces temps bénis, de décapiter dans la terreur générale les rois de France, et araser les monastères …

Artistes, sculpteurs, tailleurs de pierre et bâtisseurs de cathédrales, peintres vitrailleurs et ymagiers d’incunables monastiques, aucuns ne signaient leurs œuvres. Tous servaient, non point l’abbé, le prieur ou le marchand, mais Dieu. Satan n’était pas encore sorti de son trou comme aujourd’hui. Lui, le grand menteur, ne se montrait dans toute sa hideur qu’aux seuls extatiques qui étaient ses seuls ennemis véritables. La renaissance italienne n’avait pas encore  remplacé le Grand Créateur par sa créature humaine, et tout le monde croyait encore en lui, même le monstrueux Gilles. Trop souvent on le craignait comme semblait l’ordonner l’ancien testament en une lecture au premier degré de la bible. Méconnaissant par là complètement la définition de l’amour inconditionnel que nous décrivent de plus en plus souvent et de mieux en mieux les rescapés de NDE, grâce aux progrès cliniques de la réanimation cardiaque depuis Raymond Moody, aux USA. Les auteurs mystiques français Marie-Madeleine Davy ou Henry Montaigu, pour avoir écrit de si merveilleuses choses sur les temps passés sacrés et perdus ne pouvaient être que de grands initiés, à savoir des êtres ayant la possibilité, comme une Héléna Blavatsky, fondatrice de la théosophie, de se dédoubler en conscience et d’accéder ainsi à la Connaissance Universelle, véhicule qui est, sans nulle doute, la grande clé de toute inspiration poétique. C’est également en des rêves très particuliers que toutes les grandes inventions ont été découvertes. Ceci est incontesté.

Recherches pour Xan, Jean Pleyers -1976

 

A l’époque des deux premiers XAN, je dessinais les lettrages en capitales sur papier calque. Mes crayonnés étaient très poussés. J’ai longuement expliqué à mon ami Marc Jailloux le dernier dessinateur d’Alix, et il m’en sait gentiment gré, qu’il faut tracer au préalable d’innombrables traits de crayon rayonnants depuis deux points de fuite situés sur la ligne d’horizon déterminée par les désidératas de la dramatique scénaristique, à cinq fois la diagonale de la case l’un de l’autre. Le choix de la hauteur de la ligne d’horizon est de première importance puisqu’il est déterminé par l’angle de prise de vue de la camera. Angle lui-même déterminé par le choix scénaristique du metteur en page ou en scène. Je trace également au crayon un grand nombre de traits verticaux et horizontaux assez rapprochés les uns des autres pour construire un tissu d’échafaudage de perspectives dans lequel les personnages seront situés avec une extrême rigueur. Un des avantages de cette préparation est que l’on gagne énormément de place en une case qui n’a que 10 ou 15 centimètres de côté. Le crayonné des personnages vient donc après l’élaboration très détaillée du décor qui lui-même vient après le traçage précis des perspectives. Décors et personnages sont créés avec l’aide de très abondantes photos numériques prises en voyages de repérage, ou issus de toute iconographie d’ouvrages documentaires. Après quoi, tout problème résolu, je peux repasser à la mise à l’encre de chine noire avec les plumes d’Hergé et des De Moor les crayonnés qui seront ensuite soigneusement gommés. Toutefois, l’abondance de mine de plomb empêche la mise à l’encre au pinceau produisant une couche d’encre beaucoup trop fine qui ne résiste pas à ce sévère gommage.

Le synopsis du tome 1 de L’OR, raconte la tentative par une opération commando de Gilles de Rais et Jhen, de sauver La Pucelle des mains anglaises à Rouen. Elle avortera malheureusement comme on le sait, puisque la bergère mystique finira sur le bûcher. Ce qui provoquera chez Gilles un désespoir indescriptible le plongeant définitivement, dès son retour en Poitou, dans la perpétuation de ses horribles crimes. Jhen essayera de le changer au fil des albums, mais, par un étrange aveuglement, il n’y parviendra jamais. Constatons que Jhen n’a jamais pris Gilles sur le fait, malgré de nombreux indices graves et concordants. Les remords de Rais dans l’Ombre des Cathares (titre de mon cru) étaient la base d’un synopsis que j’ai écrit il y a une dizaine d’années et dont j’ai parlé à mon éditeur : « Le Repentir ». Mais Hugues Payen en a fait un des ressorts de son récit en terre d’Oc. L’or de la rançon de Jeanne sera récupéré des mains d’un faux évêque et destiné au Roy ! Remplaçant dans son désarroi le maréchal de Rais qui ne veut plus rempiler, à la cour royale de Chinon, Jhen reprochera au roi sa tragique ingratitude envers celle qui le fit sacrer à Reims, mais, implacable, le terrible commanditaire de cette stupéfiante trahison invoquera la raison d’état et l’innocence politique de JHEN en lui conférant l’Ordre du Haricot pour services rendus !

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Ce premier scénario extraordinaire que m’offrit Jacques Martin et illustré par un dessin particulièrement dynamique a été sûrement l’élément détonateur du grand succès immédiat de la série tant il s’avéra excellent. Pourquoi notre scénariste désirait-il tellement mettre en scène un personnage aussi sulfureux, se libérant ainsi de la censure du journal Tintin bd pour enfants, ne se doutant probablement pas du succès futur de cette nouvelle série ? N’oublions pas son ancien rêve qui était de porter le baron de Rais sur les planches. Toujours est-il que les trois scénarios suivants  valaient bien celui de l’Or de la Mort. Tous quatre m’ont paru au moins aussi bons que ceux des meilleurs Alix. Ils ont été proposés trois fois au cinéma. Intrigues politiciennes et jalousie eurent raison de ces projets pour le malheur de la notoriété de JHEN, et la mienne.

Mais, aujourd’hui, sieur Martin a disparu … Et les scénarios récents en souffrent un peu. Mais, la suite des aventures de JHEN nous attend. Voici qu’une nouvelle Jehanne de France réapparaît !

Jean Pleyers-Alix Mag'