Marc-Henri Arfeux est un écrivain, peintre, poète et musicien qui a une réélle passion pour l'oeuvre de Jacques Martin. Très touché par la reprise d'Alix par Marc Jailloux, il a rencontré ce dernier au festival d'Aubenas. Les dessins sont tirés de l'exposition Alix au château d'Aubenas.

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Les 30 et 31 mai derniers, à l’occasion de la neuvième édition du festival de Bande Dessinée d’Aubenas, le Centre Culturel Le Bournot recevait de nombreux auteurs, parmi lesquels Marc Jailloux, invité d’honneur également présenté au château par une splendide exposition consacrée aux planches encrées originales de Britannia et un certain nombre d’autres œuvres du dessinateur autour d’Alix.

A cette occasion, j’ai eu le grand plaisir de rencontrer Marc Jailloux au cours d’une séance de dédicace très fréquentée par le public. Dans une salle rendue très chaude par le confinement, le nombre de visiteurs faisant patiemment la queue et d’auteurs au travail, Marc Jailloux recevait ses lecteurs avec une grande gentillesse, demandant à chacun quel personnage il souhaitait lui voir dessiner, travaillant au crayon pour donner de très beaux portraits d’Enak et d’Alix d’une grande finesse d’exécution, commençant systématiquement par les yeux comme j’ai pu l’observer, tout en dialoguant volontiers avec ceux des lecteurs qui le souhaitaient. Le rencontrant pour la première fois, j’ai trouvé que son accueil à la fois modeste et affable était à la mesure de ses entretiens, de son visage calme et concentré, comme de son travail d’artiste. Marc Jailloux présente en effet l’apparence homme juvénile, absorbé par la justesse de la réalisation, qui dessine volontiers pour les visiteurs, en dépit de la chaleur et de la fatigue, avec une forme de minutie pleine d’empathie envers l’univers d’Alix dans lequel, ainsi qu’il me l’a dit lorsque est venu mon tour, il se sent bien. Cela ne m’a pas étonné car je crois cette disposition intérieure très perceptible dans les croquis délicats de ses dédicaces.

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Tandis qu’il traçait avec sensibilité un très beau visage d’Alix sur mon exemplaire de La dernière conquête, Marc Jailloux s’est volontiers prêté au dialogue autour de ce que l’on peut désormais considérer comme son œuvre. Comme je faisais l’éloge de la longue première séquence de La dernière conquête, qui nous fait vivre sur plusieurs pages un lever du jour accompagnant la rencontre des héros avec César, et des subtilités d’atmosphère de Britannia, il m’a expliqué qu’il avait tenu à ces représentations de lumière et de temps changeant afin de faire vivre la durée, notamment dans Britannia où les jeux de brume et de luminosité mouvante permettent de donner plus naturellement au lecteur le sentiment des heures et des jours d’un long périple, au lieu d’avoir recours à des récitatifs marquant simplement des ponctuations temporelles abstraites. Il m’a semblé que cette conception du temps narratif méritait d’être soulignée car elle correspond profondément à la sensibilité de Marc Jailloux, dont on devine qu’il sait prendre le temps du récit et de le nourrir des pérégrinations des personnages autant que des péripéties plus dynamiques qui l’accompagnent également. J’ai songé à la manière dont le peintre Raoul Dufy traitait en peinture le même problème en juxtaposant sur une même toile des états divers du mouvement d’un personnage ou d’un navire, en allant de gauche à droite, selon un principe de narrativité temporelle assez voisin quoique stylistiquement différent. Je me suis alors dit que Marc Jailloux sait naturellement penser l’image de bande dessinée selon ce que le philosophe Gilles Deleuze appelle à propos du cinéma « l’image temps », établissant ainsi une relation substantielle entre le récit et sa manifestation visible.

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Il m’a également dit que pour le prochain volume d’Alix, Par-delà le Styx, il travaille avec un autre coloriste, Robin Doo, en raison de son désir d’explorer une autre dimension de la couleur.  Après le très beau travail tout en nuances de Corinne Billon, avec laquelle Marc Jailloux a beaucoup aimé collaborer pour ses deux premiers Alix, le dessinateur souhaite en effet trouver comme on a pu le voir dans la présentation de la première planche de ce futur album, une présence de la couleur en à-plats plus soutenus, dans l’esprit du Jacques Martin des années 60, le récit à venir devant se présenter, si j’ai bonne mémoire de ce que m’a dit Marc Jailloux, comme une préquelle du Dernier Spartiate. Le traitement de la couleur rendue ainsi plus soutenue et plus frontale devrait aussi servir le propos de ce nouvel album dont le travail est bien avancé puisque Marc Jailloux m’a dit en avoir déjà encré une bonne trentaine de planches.

A ce stade, il nourrit déjà un autre projet qui serait un album en atmosphère d’hiver et dont le principe semble admis, si bien qu’il pourrait ainsi développer son très grand talent dans le domaine des albums d’hiver dont l’œuvre de Jacques Martin a donné quelques uns des grands classiques, tant dans Lefranc qu’Alix. Cette volonté me semble témoigner d’une nouvelle manière de la haute qualité de Marc Jailloux. Chacun sait en effet que les albums de neige sont dans l’histoire de la bande dessinée des occasions de manifester le talent d’un dessinateur par l’une de ses voies les plus difficiles en dépit des apparences de simplicité que la représentation d’un monde blanc pourrait laisser supposer. Nous avons tous en mémoire les somptueuses scènes hivernales des Légions perdues ou de Vercingétorix, et c’est avec bonheur que bon nombre des enfants d’Alix aiment à relire ces albums pour y retrouver les évocations neigeuses admirables qui les jalonnent.

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J’ai fait remarquer à Marc Jailloux combien une certaine case de Britannia, qui pourrait passer inaperçue, me fascine. Il s’agit du départ matinal des personnages fuyant à l’aube, dans le brouillard, le camp encerclé de César. Cette petite case située page 30 m’a en effet paru remarquable à plus d’un titre, d’abord pour ce qu’elle offre une vue quasiment japonaise de voyageurs dans la brume de l’aurore, et la version originale de cette case, en noir et blanc, dont l’encrage laisse apparaître quelques coups de crayon, confirme cette impression. Qu’un tel soin soit apporté à une si petite image est extrêmement révélateur de la finesse de l’art de Marc Jailloux. La deuxième raison d’aimer cette case est qu’elle me rappelle vivement une autre case de voyage à l’aube à la page 36 des Légions perdues.

 

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Tout se passe comme si l’inspiration de Marc Jailloux avait spontanément retrouvé cette case pour la faire revivre autrement, dans ce qui n’est pas exactement une citation, mais plutôt une réminiscence de sensibilité artistique. Le plus étonnant est que Marc Jailloux, bien qu’il n’ait pas réussi à se souvenir de la case que je mentionnais, m’a cependant déclaré que son désir de concevoir l’univers visuel de Britannia tel qu’il l’a incarné, est justement né d’une case des Légions perdues au premier plan de laquelle on voir un groupe d’arbres puis à l’arrière des cavaliers. Vérification faîte, je crois bien qu’en fait nous parlions tous deux de la même case. Cette fusion révèle de façon particulièrement emblématique à mes yeux combien Marc Jailloux a su rassembler en lui l’esprit artistique de Jacques Martin et lui redonner vie d’une manière si saisissante que, comme le faisait remarquer Gilles Chaillet dans l’un de ses derniers entretiens, avec Marc Jailloux, on a le sentiment miraculeux de retrouver l’Alix de notre jeunesse, vivifié par le style personnel de cet auteur sans que jamais l’expression propre à Marc Jailloux nous donne l’impression d’un interprétation qui s’écarterait de l’œuvre initiale. Il y a là un prodige de synthèse entre le style de Jacques Martin et l’individualité de Marc Jailloux qui constitue à mes yeux une sorte de mystère et donne toute sa poésie à son travail.

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L’exposition du château d’Aubenas permettait de préciser cette impression par la présentation des somptueuses planches encrées de Britannia qui s’y trouvaient montrées. J’ai admiré la finesse du détail, le sens du mouvement non seulement chez les personnages, mais au sein des éléments eux-mêmes, comme par exemple dans les cases montrant, vers la fin de l’album, les remous des vagues après le passage de la galère romaine qui éperonne le navire du traitre. De même, les visages des personnages, qu’il s’agisse des héros bien connus et chers à nos cœurs que sont Alix et Enak, ou les nouveaux personnages créés à l’occasion de cet album, vivent avec une intensité que le trait à l’encre noire rend encore plus décisive et émouvante. C’est bien là le mot, je crois : l’œuvre de Marc Jailloux n’est pas seulement juste, elle est aussi émouvante, car elle sait donner vie, vertu si rare en bande dessinée, même chez des dessinateurs virtuoses qui tout en déployant des talents graphiques impressionnants, ne parviennent pas toujours à donner cette impression de présence incarnée que nous avons en contemplant les personnages que dessine Marc Jailloux, non seulement dans Alix, mais encore Orion dont j’ai acquis lors de ce festival puis lu avec émerveillement le tome 4, Les oracles, autre très bel accomplissement de son art.

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 Marc-Henri Arfeux /Alix Mag'.