Jacques Martin a écrit, dans les années 70 et 80, plusieurs textes sur son ami Paul Cuvelier.

Frédérique Martin a retrouvé dans les archives de son père  ce très beau texte, à priori inédit, écrit à la fin des années 60.

Martin_par_Cuvelier

Jacques Martin dessiné par Paul Cuvelier en 1972 et publié dans la monographie "Corentin et les chemins du merveilleux, Philippe Goddin, Éditions du Lombard, 1984"

"Il y a 20 ans que Paul Cuvelier est mon ami. Il y a 20 ans que je retrouve toujours avec la même joie ce regard clair qui pétille l'intelligence mais où luit parfois aussi une nuance de tristesse; peut-être d'amertume. Si vingt années sont passées sur cette amité, jamais une ombre , si légère fût-elle, ne l'a assombrie et chaque fois que nous nous rencontrons, il y a cette étincelle qui nous réchauffe instantanément. C'est vraiment mon ami.

Si, entre lui et moi, il y a une histoire d'amitié, entre le dessin et lui existe une longue histoire d'amour : une histoire charnelle et violente. Son crayon qui a saisi avec une grande virtuosité tous les aspects de la nature ne vibre vraiment que lorsqu'il retrace les contours du corps humain. Ah! Quelle ivrese alors! Peu de dessinateurs ont réussi à exprimer tant de volupté avec aussi peu de traits. C'est prodigieux et j'en suis toujours profondément surpris. Une admiration sans cesse renouvellée me prive de mots lorsque j'ai la chance de contempler quelques uns de ses innombrables croquis du corps humain. Pourtant, me taire est une chose qui a toujours été difficile!...Existe-t-il d'ailleurs d'autres artistes qui aient une telle rage du dessin , dont les murs sont tapissés d'esquisses de corps, chez qui on s'assied sur des croquis de nus , où l'on marche sur des tapis de dessins , où les tiroirs débordent de dessins, où tout est dessins!

Dernièrement, il m'avait fait part de son souci de retourner vers la nature , de s'en rapprocher à nouveau , et pour cela , il voulait revenir vers sa campagne natale. Exalté par ce projet , je l'emmenai faire une excursion durant laquelle nous longeâmes des ruines célèbres, romantiques et grandioses. Aussitôt, je lui vantai  les charmes de ces vieilles pierres et immaginai déjà les multiples ébauches qu'il pourrait en tirer. Toujours gentil, il m'écoutait lorsque soudain, je sentis son attention se distraire!? Je me retournai et le vis suivre du regard deux beautés qui passaient , plus loin. Il m'avoua, avec un demi sourire: "Que veux-tu, entre les ruines et cette jeunesse, mon crayon oscile et vacille tellement que je ne crois vraiment plus pouvoir dessiner autre chose que cette merveille qu'est le corps humain... Je crois aussi que je n'en découvrirai toutes les mystérieuses beautés!?... Ô, si Paul! merveilleux et honnête Paul. Ô si mon ami solitaire , secret et quelque fois incompris . Mais rassure-toi , les plus grands artistes ont connu cette injustice. Rappelles-toi Rembrandt, souviens-toi de Van Gogh!...Est-ce parce que leur rigueur les défendait contre les petites compromissions et les grandes bassesses qui font les hommes à la mode?...En tout cas, de l'Olympe , où sont déjà les Phidias, les Michel-Ange, Les Toulouse-Lautrec et les Gaughin, Zeus viendra t'ouvrir les portes , lorsque ton crayon tombera de ta main.

Et l'enfer!?

Et bien, tous les horribles, les affreux , les impurs qui ont mangé le pain que tu méritais et qui t'ont souvent volé, devront traverser le désir infini de l'infamie au bout duquel il seront dévorés par Moloch-Baal. Etrenellement.

Ça, je te l'assure , Paul.

                                                                                                      Jacques Martin."

 

En juillet 2007, Jacques Martin nous livre un émouvant témoignage sur la vie artistique et libre de Paul Cuvelier, celui d’un ami proche...filmé par CHRISTOPHE FUMEUX.

PAUL CUVELIER, un artiste libre