A l'occasion de la sortie de "La conjuration des rapaces", Valérie Mangin se confie à Raymond Larpin. L'interview est illustrée des dessins de Thierry Démarez.

couv ' as

Ce tome 3 d'Alix Senator vient de paraître, et il conclut magnifiquement le triptyque.  Vous sentez-vous légitimement fière de cet album ?

Merci. Je suis ravie que le tome 3 vous ait autant plu. De là à en être fière, c’est une autre histoire… Je suis une perpétuelle insatisfaite. Quand un album sort, on a l’impression qu’on pourrait toujours faire mieux (mais comment, that’s the question).

Alix a vraiment changé de caractère depuis les aventures de sa jeunesse. Il se lance dans un double jeu de façon habile, et il sait aussi dissimuler ses sentiments. Avez-vous conscience que Jacques Martin n'avait pas imaginé son personnage de cette manière ?

En effet, le jeune Alix est loyal, franc et idéaliste. Mais depuis les aventures que lui a fait vivre Jacques Martin, il a connu les guerres civiles et leur cortège de trahisons et d’horreurs. Il ne peut pas avoir gardé intact son idéalisme. La réalité l’a obligatoirment endurci. Il a, entre autres, appris qu’il faut parfois jouer un double jeu, comme ses adversaires, si on veut rester en vie. Mais, Alix n’en est pas pour autant devenu prêt à faire n’importe quoi : il n’agit « mal » que pour contrecarrer des conjurés qui menacent la paix romaine et sont prêts, eux, à faire n’importe quoi pour satisfaire leurs ambitions.

 

s1

Comme beaucoup d'auteurs, Jacques Martin s'identifiait à certains de ses personnages. Je me souviens de cette déclaration en 1973 dans un fanzine : "un auteur se raconte toujours lui-même, quel qu'il soit." Il a même ajouté : "je peux dire, Alix et Lefranc, c'est moi, tout comme Flaubert a dit : Mme Bovary, c'est moi !" Vous sentez-vous de même envers vos personnages ... et envers Alix ?

Oui, je me sens très proche de mes héros. Evidemment, c’est surtout vrai pour ceux que j’ai créés moi-même, comme les fils d’Alix. Je projette en eux mes bons et mes moins bons côtés. Pour Alix lui-même ou Enak  « qui ne sont pas de moi », c’est plus complexe : je dois respecter leur personnalité d’origine, même si j’essaie de l’enrichir avec ma propre expérience et ma propre vision de l’humain. Je ne suis plus moi-même une jeune scénariste idéaliste. Sans être un habile politique comme Alix l’est devenu, j’espère avoir acquis, moi aussi, quelques capacités à survivre dans mon milieu :-).

Dans le préambule de la "Conjuration des Rapaces", vous précisez que la plupart des événements et des personnages sont historiques. Y a t-il réellement eu des complots contre Auguste à cette époque, lorsqu'il était tout puissant ?

Il y eut des complots tout au long du règne d’Auguste. Ses opposants n’ont jamais vraiment désarmés. A peu près à l’époque où je place Alix Senator, il y a eu la fameuse conjuration de Cinna qui a inspiré Corneille, par exemple. Lui a eu de la chance : il a été pardonné par l’empereur. Mais d’autres ont payé très cher leur tentative.  Julia, la propre fille d’Auguste, a ainsi été exilée à vie et plusieurs de ses complices exécutés.

 

imala conjuration des rapaces

Livie, l'épouse d'Auguste, joue un rôle important dans ce récit, et ses relations avec Auguste sont plutôt ambigües. En était-il réellement ainsi dans la réalité ?

La tradition veut qu’Auguste ait épousé Livie sur un coup de foudre et qu’il soit resté très proche d’elle jusqu’à sa mort 52 ans plus tard. Bien sûr cela ne l’a pas empêché de la tromper avec de nombreuses conquêtes. Mais il ne l’a pas répudiée malgré son incapacité à lui donner un héritier et, surtout, il écoutait très attentivement ses conseils, même en matière de politique. Leur relation paraissait donc très atypique à leur époque, choquante même pour les nombreux tenants du confinement des femmes dans la sphère privée.

Le rôle de Livie auprès de l’empereur a donc fait beaucoup jaser. On a souvent accusé l’impératrice d’être assoiffée de pouvoir et prête à tout, même au meurtre, pour faire de son fils Tibère, né d’un premier mariage, le successeur d’Auguste. Aucune preuve n’a jamais été apporté dans ce sens, mais l’image d’une mégère sournoise est restée. Et Tibère est bien devenu empereur…

Dans la Conjuration des rapaces, j’ai essayé de jouer sur tous les tableaux : un César Auguste manipulateur mais (trop) amoureux avec une épouse intelligente et impliquée dans la vie politique mais (trop) ambitieuse.

 

s3

Livie

Parmi les "zones d'ombres de l'Histoire" que vous évoquez en début d'album, il y a celle de la mort de Césarion. Je croyais pourtant comme établi que ce fils de César avait rapidement été assassiné sur ordre d'Auguste, après la victoire de ce dernier contre Antoine et Cléopâtre ?

En fait, Césarion a disparu juste après la défaite de sa mère. On sait que Cléopâtre a essayé de le faire fuir dans le désert, mais que cette évasion a sans doute échoué. De là, on peut en déduire que le futur empereur a fait assassiner ce rival possible. C’est la solution la plus probable vu le contexte historique et le caractère dur et déterminé d’Auguste.

Reste qu’on a aucun témoignage direct d’une exécution de Césarion, aucune preuve que sa « disparition » se soit conclue par sa mort. On peut donc imaginer qu’il ait finalement réussi à échapper à ses bourreaux, même si c’est hautement improbable.

Une des scènes de l'album évoque la mère de Titus, qui serait (selon certaines mauvaises langues)  une esclave. Verrons-nous ce personnage dans les futures aventures d'Alix Senator ?

Oui, c’est même prévu depuis le tome 1. Mais je ne vous en dirai pas plus.

Pendant un court moment, on revoit avec plaisir Lydia, la sœur d'Auguste. Continuerez-vous à faire réapparaître des personnages secondaires créés par Jacques Martin ?

Bien sûr, c’est un de mes grands plaisirs. Deux de ces personnages réapparaissent dès le tome 4. Mais, là encore, je vous ne en dirai pas plus.

 

s2

Lydia

L'aventure s'achève avec une fin ouverte, et on sait maintenant qui sont les ennemis d'Alix. Vous annoncez le titre du prochain album, qui sera "les démons de Sparte". Le scénario est-il déjà en cours d'écriture ? Et pour quand est prévue la sortie de ce tome 4 ?

Le scénario est pratiquement écrit et Thierry a déjà dessiné une dizaine de pages. Nous espérons que ce nouvel opus pourra sortir à l’automne prochain.

Maintenant que vous avez brillamment réussi à prolonger la série principale, pourrait-on imaginer d'autres "spin-of" pour Alix ?

Ce n’est pas d’actualité pour l’instant, même si j’ai déjà plusieurs idées. L’histoire romaine de la période est très riche et les personnages créés par Martin sont potentiellement très ouverts. C’est donc tentant de leurs faire vivre d’autres aventures, mais seulement si on arrive à faire encore une fois quelque chose de fort et de nouveau.

Sinon, avez-vous d'autres BD qui vont paraître, en dehors des aventures d'Alix ?

Je prépare Le Club, un nouveau dyptique, un conte gothique dans l’Angleterre du XIXè siècle, dessiné dans une riche verve semi-réaliste par Steven Dupré  (Casterman) ainsi que deux histoires pour l’ultra violent Doggybag, la collection du label 619 (Ankama). Bien sûr, je continue aussi Rayons pour Sidar  avec Manu Civiello pour la collection Wul d’Olivier Vatine. Enfin le dyptique de SF Experience Mort avec Denis Bajram et Jean-Michel Ponzio chez Ankama connaîtra finalement une suite : quand on la chance d’avoir des idées et en même temps des lecteurs, c’est toujours un plaisir de prolonger la vie de ses personnages.

Voilà, un grand merci, Valérie Mangin, d'avoir bien voulu répondre à mes questions parfois tatillonnes.

 

cesar