Avec son ami Jerry Frissen, Jean-Luc Cornette a écrit l'excellent scénario du nouvel album de Jhen, "Draculea". Alix mag' a voulu en savoir plus sur ce scénariste.

Une rencontre signée Raymond Larpin.

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Tout d'abord, comme les admirateurs d'Alix ne vous connaissent pas beaucoup, je me permettrai de vous poser quelques questions générales sur vos débuts. Avez-vous commencé très tôt à faire des BD?

J’ai toujours voulu en faire. C’est une passion d’enfance. Mais ma vraie vocation était d’être dessinateur de BD. Petit à petit, l’écrit a pris le dessus sur le dessin. Mais je me considère toujours aujourd’hui comme quelqu’un de plus visuel que littéraire.

On parle traditionnellement des deux grandes "écoles" qui règnent sur la BD en Belgique : celle de Bruxelles (journal Tintin), et celle de Marcinelle (journal Spirou). A laquelle vous sentez-vous le plus rattaché ?

À celle de Marcinelle. Je suis un fils de Peyo (c’est une façon de parler, je ne suis pas Thierry Culliford). Ma passion pour la BD a commencé par les Schtroumpfs, puis Johan et Pirlouit et Benoît Brisefer. Pour moi Peyo reste le plus grand scénariste belge de cet âge d’or. Après, évidemment, j’ai découvert le reste. Lucky Luke de Morris et Goscinny en premier. Puis, Franquin. Le monstre. Le génie. Et également Morris, Will, Tilleux, Roba…Et j’ai continué à lire Spirou. Hislaire avec Bidouille et Violette, Frank Pé, André Geerts ont amené un nouveau souffle dans la BD « gros nez », une poésie nouvelle. Avant eux, il y eut Wasterlain bien évidemment. Docteur Poche est essentiel. Je me suis intéressé aux séries réalistes du Journal Tintin seulement après. Vers 12 ans. Ce fut d’abord Derib et Cosey qui m’ont fasciné, puis Franz. Je relis ses bouquins pour l’instant. On ne le dit pas assez, mais c’était un géant du dessin. Et bien sûr Hermann que j’ai découvert avec les premiers Jeremiah. Son trait ultra fin et tellement vivant au rotring, les couleurs  très subtiles de Fraymond…Lui, il surclasse tout le monde. Une vraie brute ! Il a plus de septante balais et il continue à tabasser en livrant trois albums par ans. C’est un ogre ! J’avais, bien entendu, lu tous les Tintin (les albums) depuis tout petit. J’aimais aussi beaucoup, mais ça c’était là, à la maison. Ça n’a pas été une démarche de ma part. Lire Tintin, c’était dans l’ordre naturel des choses, comme respirer, manger, dormir. Ça fait partie de la vie lorsqu’on est Belge. Après tout ça, j’ai découvert (A suivre) et Métal Hurlant grâce à Jerry Frissen qui avait déjà deux ans de plus que moi. Puis, les Américains, les Italiens, la BD indépendante… Je ne vais pas vous faire toute la liste. L'histoire de la BD toute entière est passionnante.

Cornette, fils de Peyo-(Le Lombard)

Vous avez déjà une longue carrière derrière vous et vous semblez vous consacrer davantage au scénario qu'au dessin . Avez-vous renoncé à dessiner vous-même vos histoires ?

J’ai pas renoncé, mais je dois admettre que mon besoin de raconter de nombreuses histoires, de varier les projets, le plaisir des mots et de la découverte des dessins des autres pour illustrer ces mots me confortent actuellement dans l’écriture. Un jour, j’aimerais peindre aussi. Il me faudra encore beaucoup de vies pour faire tout ce que je veux faire. Déjà que j’ai décidé de  ne pas mourir avant d’avoir été dans tous les pays du monde… Je dessinerai moi-même un nouvel album un jour… Sans doute…

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Étiez-vous un admirateur de Jacques Martin dans votre jeunesse. Si oui, quels sont les œuvres qui vous ont marqué ?

Je dois avouer que non. De même, j’avais un problème pour approcher les albums d’E.P. Jacobs. Les excès de récitatifs était fort rébarbatif pour moi. Ça l’est toujours d’ailleurs. Mais ma passion pour la BD m’a quand même poussé à dépasser ça. Un prof m’avait offert « Les proies du volcan ».C’était nouveau pour moi qui passais ma vie le nez dans les Schtroumpfs et Gaston Lagaffe. Très étonnant de découvrir une autre sorte de lecture. Je me rappelle que plus tard j’ai loué « Avec Alix » de Thierry Groensteen à la bibliothèque. Je l’ai dévoré. J’ai bien aimé aussi lorsque je me suis enfin plongé dans Lefranc. Surtout les trois premiers de Jacques Martin seul et  « Le repaire du Loup »dessiné par Bob De Moor. Aujourd’hui, je préfère Alix à Lefranc. En relisant récemment quelques-uns des premiers Alix, j’ai été, plus qu’auparavant, saisi par son talent de dessinateur. J’espère que sur ce site, on ne va pas me lapider pour ce que je dis, mais je trouve que sa narration a pris un coup de vieux, tandis que son dessin est resté intemporel. Puis, bien entendu Xan devenu Jhen. Je les ai lus dès leur publication. Les dessins de Jean Pleyers, si minutieux et si brut en même temps sont magnifiquement séduisants et très narratifs. Ils correspondent tellement aux scénarios. Chez Jacques Martin, dans toutes ces œuvres, et dans Jhen précisément, ce qui m’intéresse c’est la violence. J’ai l’impression qu’il nous propose une vision du monde, comme d’autres le feraient par le biais de la poésie, dont l’objet est la violence et la cruauté humaines. C’est fascinant.

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Vous n'aviez pas beaucoup publié jusqu'ici chez Casterman, mais ils vous ont choisi comme scénariste de la série Jhen. Comment cela s'est-il passé ?

J’ai déjà publié six albums chez Casterman auparavant, mais mon travail sur Jhen n’est pas lié à ça. Thierry Cayman qui a dessiné deux tomes de la série (« Les sorcières » et « Le grand duc d’Occident) est un ami et habitait à deux pas de chez moi. Lorsque Hugues Payen a arrêté de scénariser la série, Thierry Cayman m’a suggéré de proposer un scénario. Il avait envie qu’on travaille ensemble. J’ai été flatté, mais vu que Jhen et les séries historiques étaient loin de ce que j’écrivais habituellement, je pensais refuser l’invitation. C’est là que Jerry Frissen m’a dit que j’étais fou et qu’il fallait le faire. Il m’a donc proposé de co-écrire. On s’est lancé dans l’aventure et on a proposé notre scénario à Jimmy Van Den Hautte, l’éditeur des série de Jacques Martin Chez Casterman. Je vous passe les étapes car nous avons beaucoup retravaillé après de nombreuses discussions avec Jimmy Van Den Hautte et Simon Casterman, mais un jour on a appris qu’on allait bel et bien scénariser le prochain Jhen et que ce scénario conviendrait mieux au trait de Jean Pleyers. Ce serait donc lui qui allait l’illustrer.

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Jhen par Thierry Cayman

Quelles étaient les difficultés qui se présentaient en reprenant cette série ?

On ne les a pas trop vues. Même si Jerry connaît mieux que moi les séries de Jacques Martin, surtout Alix, on a abordé l’écriture comme on le fait toujours, ensemble ou séparément (on co-signe également la série Alexandre Pompidou dessiné par Witko aux éditions du Lombard). C’est-à-dire qu’on a voulu écrire une bonne histoire. Mais cette fois il s’agit un récit d’aventure, le tout dans un contexte historique et dont le personnage principal est Jhen. Point. Il ne fallait surtout pas essayer de se mettre trop dans les pas de Jacques Martin et être écrasé par le poids de sa personnalité. On n’a vraiment pas pensé à ce que représentent Martin et son œuvre en travaillant. Je pense que cela en a paralysé plus d’un. Nous, on s’est amusé avec des personnages cruels ou courageux, avec un château et de la neige. Un peu comme si on jouait aux playmobils, mais le chevalier s’appellerait Jhen. Dans ces conditions, et avec un personnage qu’on aime bien, le travail d’écriture n’a pas différé de notre manière de faire habituelle.

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Les principaux protagonistes de Draculea, esquissés par Jean Pleyers.

Comment vous est venu l'idée d'emmener Jhen dans les Carpathes, et de le confronter au sinistre Vlad Dracul ? Etait-ce un des nombreux projets de scénario pour Jhen qu'a laissé Jacques Martin après sa mort ?

Non , c’est un scénario original. L’idée était de mettre Jhen dans des nouvelles conditions, un nouveau décor, et avec de nouveaux personnages. On voulait vraiment un autre contexte. Un contexte qui serait comme un personnage, un contexte qui serait lyrique et dramatique. Jhen a souvent parcouru la France, puis un peu la Belgique, l’Angleterre, la Suisse et l’Italie. Nous avons décidé de l’envoyer beaucoup plus loin. Mais dans une contrée abordable malgré tout à cette époque. La Transylvanie, c’est pas mal ! Les aventures de Jhen ont commencé avec le bûcher de Jeanne d’Arc, en1431. On a donc estimé qu’après toutes ces aventures, on pouvait situer notre récit au début des années 1440. On a vérifié si les dates de Vlad Dracul et Vlad Tepes correspondaient à ça. La réponse fut oui. Le jeune Vlad Basarab (futur Tepes) est né vers la moitié des années 30. Son père Vlad Dracul a une quarantaine d’année. On tenait nos mauvais !

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C'est la première fois, me semble t-il, que vous scénarisez une BD historique ? Vous êtes-vous donné une certaine liberté de création, ou avez-vous accumulé de la documentation pour être le plus proche possible de la vérité historique ?

Oui, c’est la première fois que Jerry et moi-même abordions un récit aussi historique. On s’est documenté un peu au début. Un peu au fur et à mesure. Notre envie était de coller à la réalité historique, ne pas être pris en défaut (c’est bien le minimum lorsqu’on travaille sur une série de Jacques Martin), mais le plus important, c’est l’histoire sans le grand H. On est des narrateurs, pas des historiens. On offre au public une bande dessinée. Il faut que ce soit une bonne bande dessinée dont la partie historique soit crédible. Ce qu’on ne voulait absolument pas faire, c’est un manuel d’histoire raconté avec des images. De toute manière, dès qu’on se passionne un peu pour le lieu et l’époque qu’on traite, on intègre assez vite les informations essentielles et elles ressortent d’elles-mêmes au moment de l’écriture. Faire un ouvrage pédagogique n’est absolument pas notre but. Puis, en fiction, l’Histoire, on peut de temps en temps légèrement la tordre. Sans quoi, on ne pourrait dès le départ jamais utiliser Jhen. Les historiens se disputent, mais nous n’avons pas encore tout à fait la preuve de son existence !

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Vous avez travaillé sur ce scénario avec Jerry Frissen. Comment vous êtes vous répartis les rôles ? Quel est le travail de chacun ?

Il vit à Los Angeles, j’habite à Bruxelles. Tous les jours à 8h00 du matin à L.A. et 17h00 à Bruxelles, on se parle via Skype. On discute en moyenne une heure par jour. Puis l’un de nous deux écrit, il envoie le fichier à l’autre qui retouche. On cause à nouveau et le fichier fait mille allers et retours entre l’Europe et les USA. On se connaît depuis plus de trente ans, on se fait confiance. On réécrit sur le texte de l’autre et le travail est vraiment fusionnel. Une fois l’album terminé on est capable de reconnaître deux ou trois répliques écrites par l’un ou par l’autre. Mais 95 voire 99 % du boulot est indissociable.

On distingue assez nettement une énigme policière dans votre scénario, et vous jouez un peu avec le lecteur, en l'aiguillant vers de fausses pistes. Est-ce pour cette raison que l'album s'intitule "Draculea" plutôt que "Dracula" ?

Non, il s’appelle Draculea car c’est son vrai nom. Ou plutôt son vrai surnom. Ça veut dire fils du Dragon. Vlad Dracul, le père, c’est Vlad le Dragon car il avait rejoint l’Ordre du Dragon qui est une organisation qui avait pour but de défendre la Chrétienté face aux Ottomans. Alors que cela soit Dracula ou Draculea, c’est juste un problème de langue et de traduction au cours des temps. Et vu que Dracula, ça existait déjà, autant reprendre sa transcription originale.

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 Le mythe de Dracula a débouché aujourd'hui sur de multiples et improbables histoires de vampires. Etes-vous amateur de ce genre de films, ou de livres ?

Moins maintenant, mais adolescent, j’ai adoré ça. Le mythe de Dracula ainsi que les vampires en général ont toujours donné des récits merveilleux. C’est du drame et du rêve. C’est de la tragédie shakespearienne. Revoir le « Nosferatu » de Murnau ou « Le bal des vampires » de Polanski, c’est toujours un vrai plaisir.

Comment s'est passée la collaboration avec Jean Pleyers ? L'avez-vous souvent rencontré ?

Je ne l’ai hélas rencontré qu’une fois au tout début lors d’un de ses passages à Bruxelles. Jerry, vu la distance entre la Californie et la Suisse, ne l’a pas rencontré. Malgré cela tout c’est passé à merveille. Jean Pleyers est un type délicieux et un très grand professionnel. On s’est de temps en temps échangé des mails. Mais on n’avait pas non plus mille choses à lui dire : il est le créateur de la série, il travaille dessus depuis plus de trente ans (NDLR: en fait, c'est Jacques Martin qui a proposé à Paul Cuvelier de dessiner Jhen  et qui a refusé. Cuvelier lui alors présenté Jean Pleyers, "Avec Alix, pages 178-179). Nous on est juste des invités sur cette série. On était juste ravis. On attendait avec impatience de recevoir ses planches en noir et blanc, ou les versions magnifiquement colorisées par Corinne son épouse et nos yeux brillaient comme des gamins dans un magasins de bonbons. Ou plutôt dans un magasin de BD. Je n’ai jamais été très amateur de bonbons. On s’est envoyé des petits messages sympathiques de temps à autre et le boulot s’est passé comme sur des roulettes.

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Jean Pleyers

Comment transmettez-vous vos scénarios ? Faites vous des dessins explicatifs, à la manière de Cauvin, ou préférez-vous écrire des textes explicatifs, en plus des dialogues ?

On décrit tout : l’action, les décors, les personnages et les dialogues avec assez de minutie, uniquement par écrit. Après ça, Jean qui réalise des story-boards très précis par après pour visualiser ce que donnera ses planches.

J'ai beaucoup apprécié cette histoire. Les premiers commentaires que j'ai pu lire sont excellents et j'espère que vous continuerez (avec Jerry Frissen) à faire d'autres scénarios pour Jhen. Est-ce prévu ?

On en parle. Mais comme je le dis précédemment, on est des invités. Notre premier boulot, c’est de convaincre Casterman, puis Frédérique et Bruno Jacques Martin, et surtout Jean Pleyers. C’est la seule chose qui diffère de nos autres collaborations, c’est qu’il y a plus de gens impliqués dès le départ. Une fois tout le monde d’accord, ça peut démarrer. En tout cas, pour Jerry et moi, c’est un vrai plaisir.

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