Le 12 septembre prochain, sortira le très attendu Alix Sénator, "Les aigles de sang", de Valérie Mangin et Thierry Démarez. Une rencontre avec la scénariste s'imposait pour nous expliquer sa démarche artistique et intellectuelle.

Une interview signée Blandine Boudon.

 

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Valérie Mangin et Alix

Blandine Boudon: Bonjour Valérie, si nous parlions tout d’abord un peu de vous ? Quel est votre parcours ?

Valérie Mangin :Je suis historienne de formation. Après un prix au Concours général en version latine, je suis entrée en classe préparatoire littéraire à Henri IV puis j’ai intégré l’Ecole des Chartes. J’y ai soutenu ma thèse en 1998. Et là c’est le drame, la rencontre avec Denis Bajram  (devenu mon mari) et l’abandon de la carrière universitaire pour celle de scénariste de Bande Dessinée. Je m’étais rendu compte que je préférais écrire des histoires, plutôt qu'écrire l’Histoire.

J’ai donc réalisé une série mêlant science-fiction et péplum : Le Fléau des Dieux, qui a remporté un certain succès. Puis, j’ai continué avec d’autres récits mêlant souvent Histoire et fantastique comme Trois Christs, un album conceptuel réalisé avec Denis ou Moi, Jeanne d’Arc avec Jeanne Puchol.

J’ai déjà travaillé aussi  avec Thierry Démarez, le dessinateur d’Alix Senator : nous avons fait ensemble Le Dernier Troyen, une adaptation de l’Enéide et de l’Odyssée en space opera. Les Aigles de sang sera notre septième album commun.

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Etre scénariste de bande dessinée lorsqu’on est une femme, n’est ce pas difficile ? Ne doit-on pas travailler plus qu'un homme pour asseoir sa crédibilité ?

Oui et non. Tout dépend de ce que l’on écrit. Il y a des genres où on attend les femmes et leur « sensibilité » : littérature pour enfant, autobiographie girly, récit social chargé d’émotion. Là, la crédibilité vient d’elle-même. On est dans son rôle.

Par contre, si on s’attaque à des genres jugés masculins (aventures, héroïc fantasy, super héros, politique même…), ça devient beaucoup plus compliqué. On a tout à prouver. D’ailleurs, si une femme réussit dans un de ces domaines, on entend souvent dire qu’elle écrit/dessine comme un homme !

Bref, il en est de la BD comme de tous les milieux socioprofessionnels.

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La plupart de vos scénarios sont liés à l’histoire ; est un centre d’intérêt de toujours pour vous ?

Oui. Comme je vous le disais, je suis historienne de formation. Mais surtout, aussi loin que je me rappelle, j’ai toujours lu des récits historiques et des livres d’Histoire. L’Antiquité a toujours été ma période préférée, mais j’ai aussi un faible pour le XVIIIe siècle français sur lequel a porté ma thèse.

Entrons dans le vif du sujet, à savoir Alix senator ; êtes vous, comme les lecteurs d’Alix Mag, une admiratrice inconditionnelle de l’œuvre de Jacques Martin ? Quel est votre album préféré et pour quelles raisons ? Pourquoi avoir choisi de reprendre ce personnage plutôt qu’un autre ?

Je suis une très grande admiratrice de Jacques Martin, tout particulièrement de sa série Alix. J’avoue l’avoir beaucoup plus lue que Lefranc ou que Jhen. J’admire la manière dont Martin a su faire renaître la Romanité tout en faisant vivre à ses lecteurs de grandes aventures teintées de fantastique.

Je l’ai découvert avec le Dieu sauvage qui reste encore aujourd’hui mon album préféré. Je sais que c’est rarement un livre qu’on cite. Sans doute, quand on y réfléchit, y en a-t-il de meilleurs dans la série. Mais c’est celui que mes parents m’ont offert quand j’avais 12 ans, celui qui m’a initiée à la BD réaliste et m’a donné envie d’apprendre mes déclinaisons latines. Aucun autre album ne peut rivaliser.

Malgré cette fascination, je n’avais jamais envisagé de reprendre Alix avant que Reynold Leclercq, (éditeur chez Casterman) ne m’en parle. A l’automne 2010, il m’a simplement demandé si j’avais des idées pour la série. Ça a été comme recevoir un coup de massue pour moi. C’était un immense défi mais je ne pouvais pas passer à côté. Un mois plus tard, le pré-projet d’Alix Senator était prêt. Vos connaissez la suite.

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Dans Alix senator, le fringant héros martinien que nous connaissons tous est maintenant un homme mur ; d’où est partie cette idée (excellente, selon moi), de faire vieillir le personnage ? n’est ce pas selon vous un pari risqué ? Malgré ce, avez-vous souhaité créer un Alix identique à lui-même ou différent du héros initial?

En fait, en réfléchissant à une éventuelle reprise d’Alix, je me suis vite rendue compte que je n’avais rien à apporter à la série classique. Elle continuait très bien sans moi.  Par contre, je me voyais bien tenter de renouveler les aventures du Gaulois devenu Romain, de faire un Alix « next generation », comme les auteurs de comics américains font souvent des « reboots » de leurs héros pour leur garder pertinence et modernité.

A partir de là, le plus simple et le plus respectueux de l’œuvre de Martin était de décaler les nouvelles aventures d’Alix dans le temps. Faire un « plus jeune Alix », alors qu’il débute ses aventures adolescent, avait peu d’intérêt. Donc il devait vieillir. Et comme la période de l’histoire romaine postérieure à la mort de César qui m’intéresse le plus est la naissance de l’empire d’Auguste, Alix est devenu un quinquagénaire, un homme d’expérience mais encore capable de partir à l’aventure.

C’est un pari risqué, c’est vrai. J’ai déjà été très heureuse que les héritiers Martin et Casterman acceptent de me suivre sur cette idée.  Je me suis longtemps demandé comment les lecteurs d’Alix allaient prendre ce changement. Aujourd’hui, je vois que les premières réactions, comme la vôtre, sont positives. J’ai l’impression que ma démarche a été comprise. Cela fait très plaisir.

D’ailleurs, Alix reste toujours le même aventurier plein de ressources qu’autrefois, même s’il est devenu sénateur. Il a vécu les guerres civiles romaines, perdu des proches et élevé des enfants, bref, il a mûri et il s’est humanisé. C’est tout.

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Enak n’intervient pas dans ces nouvelles aventures d’Alix ;  Est-ce lié à un rejet de ce personnage (jugé un peu irritant par certains lecteurs d’Alix, dont moi) ou pour de simples raisons scénaristiques ?

Ma foi, je n’ai rien contre Enak, mais c’est difficile pour moi de vous en dire plus pour l’instant vu que son destin est un des enjeux d’Alix Senator. A-t-il vraiment disparu ? Comment ? Pourquoi ? Qu’y a-t-il derrière tout cela ?

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Votre scénario prend certaines libertés sur la vérité historique : aussi, qualifieriez-vous Alix Senator de BD historique ? Ou bien l’histoire n’est-elle pas prétexte à autre chose ?

Alix senator, comme toutes mes bandes dessinées, est avant tout une fiction. Mon but premier est de raconter une grande aventure romanesque. L’Histoire contribue à ce romanesque. Elle n’est pas une fin en soi, même si j’essaie de la respecter au maximum et glisser mon récit dans ses « trous », ses moments qu’on ne connaît pas ou mal. Je suis aussi très attentive à l’aspect « civilisation », entre autres à ce que les personnages agissent et pensent comme l’auraient fait de vrais Romains de l’époque.

D’ailleurs, je pense que faire un récit historique au plein sens du terme aurait été impossible. Il y a trop d’inconnu dans cette période lointaine. Il faut constamment faire des concessions au vraisemblable. Et je ne parle pas même pas des limites à la reconstitution visuelle de l’Antiquité, même si Thierry Démarez a fait un travail de recherche extraordinaire, et qu'on se croirait bien transporté dans la Rome d’Auguste

En fait, je crois qu’introduire des scènes visiblement « non historiques » comme le meurtre d’Agrippa rassure l’Historienne qui sommeille en moi : le gendre d’Auguste est bien mort en Campanie cette année-là, on ne sait pas trop comment, mais nulle part il n’est question d’une attaque d’aigle. Je prends le parti que ce décès étrange est caché pour protéger l’empereur, mais, évidemment, c’est une invention complète. Ainsi, j’espère que toute personne qui se poserait des questions sur Agrippa verrait dans ses livres ou sur Wikipedia que j’ai brodé son destin dans un trou de l’histoire. Et que nul ne prendra donc ce que je raconte comme une peinture 100% réaliste de ce qui est arrivé en 12 avant Jésus-Christ.

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Dans Alix Senator, nous faisons la connaissance du fils d’Alix et de celui d’Enak ? La relation entre ces deux adolescents est-elle similaire à celle entretenue par leurs pères ?

Alix a élevé Titus, son fils, et Khephren, celui d’Enak, ensemble. Leur relation est purement fraternelle. Elle va évoluer au fil de leurs aventures, mais pas en suivant le chemin que vous sous-entendez.

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Khephren , le fils d'Enak et Titus, le fils d'Alix

Y aura-t-il une suite à Alix Senator ?

Thierry et moi travaillons actuellement sur le tome 2 d’Alix Senator. Un troisième est déjà prévu. Après seul Jupiter le sait.

Il me reste à présent à vous remercier pour le temps accordé à cet interwiew, dont la lecture, je l’espère, fera patienter vos lecteurs jusqu’en septembre.

C’est moi qui vous remercie.

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