Lorsque l’on demandait à Jacques Martin ce qu’il avait pu apporter à la BD, il répondait que c’était d’abord l’utilisation soigneuse de la perspective dans ses dessins, et d’autre part le fait d’intégrer des lieux et des monuments réels dans une histoire en images. Aujourd’hui, c’est toute l’originalité de cette démarche que se propose de nous faire découvrir l’exposition « Archéo Alix ». Elle s’est ouverte le 9 juin 2012 dans le Musée romain de la petite ville de Nyon, en Suisse romande.

Un reportage signé Raymond Larpin, photos César Espona.

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Pour rendre hommage à un dessinateur comme Jacques Martin, quoi de plus pertinent qu’un décor de vieilles pierres et d’objets datant de l’époque romaine. Ce choix nous rappelle que le dessinateur était fasciné par le monde de l’antiquité et les livres d’Histoire dès son plus jeune âge. Précisons au passage que la ville de Nyon existait déjà du temps des romains, et que le premier centre urbain a été fondé par Jules César. Cette petite colonie est ensuite devenue Noviodunum, une des cités romaines les plus importantes de Suisse, dont les ruines sont aujourd’hui recouvertes par la ville moderne. L’entrée du musée permet d’ailleurs de découvrir une ancienne statue de Jules César, l’ami et le protecteur d’Alix, qui est souvent à l’origine de ses aventures.

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Les planches d'Alix affichées sur des murs de la Rome antique.

L’exposition souhaitant exposer le processus créatif du dessinateur, une approche chronologique était inévitable. Tout commence donc avec des dessins publicitaires et des planches qui datent du début de la carrière du maître. Et puis, au milieu de ces tâtonnements multiples surgit un fragment de la première planche d’Alix l’Intrépide, plein d’énergie et de promesses, dans un grand format qui surprendra peut-être les amateurs d’aujourd’hui. Au fond de la salle, une paroi semi-circulaire expose ensuite une vingtaine de planches originales provenant de tous les albums de la série, et cet assemblage permet de comparer l’évolution du dessin et de la mise en page au fil du temps.
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Une vingtaine de planche originales d'Alix sur un mur semi-circulaire.
Sans trop s’appesantir sur l’analyse de ces planches, j’ai été frappé par la rapide diminution de leur dimension, et par une volonté de Jacques Martin de clarifier le récit, le conduisant à diminuer le nombre de bandes, à varier la taille des cases et à multiplier les changements de plans. La confrontation d’une page d’Alix l’Intrépide avec une planche de la période de maturité démontre à quel point le dessin s’est affermi, et avec quelle habileté le dessinateur s’est mis à utiliser les paysages et les changements de cadrage.
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Alix l'Intrépide, signé Marleb.

Jacques Martin avouait rechercher une perfection absolue pour ses planches, aussi bien sur le plan formel que vis-à-vis de la vérité historique et, à une époque où la documentation était rare, il lui a fallu faire une importante recherche de sources historiques. L’exposition rassemble donc ses vieux livres d’histoires, ainsi que des études sur les costumes ou des traités d’archéologie romaine qui lui ont servi de cadre de référence. On découvre aussi diverses illustrations et photographies qui lui ont parfois servi de modèle, comme par exemple une photo du film « Ben Hur », qui a été reproduite d’une façon très précise dans un cul-de-lampe du « Tombeau Etrusque ».

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Livres et documentation utilisée par Jacques Martin.

De plus, les organisateurs ont eu la bonne idée de faire venir la vieille table de travail utilisée au temps des studios Hergé, ainsi que divers outils de dessinateur tels que les plumes, la gomme électrique (j’ignorais que cela existait) ou les épingles servant à vérifier la justesse de la perspective. Ces objets d’apparence banale étaient la source d’une véritable alchimie créative, et le visiteur peut parfois en percevoir (de façon fugace) quelques réminiscences.

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Le bureau de Jacques Martin au studio Hergé.

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Hergé et Jacques Martin (collection Jacques Martin).

Au fond, la personne qui a le mieux expliqué cette démarche créative est tout simplement Jacques Martin lui-même. C’est pourquoi, en dessous des nombreux panneaux explicatifs, plusieurs petits films nous montrent le dessinateur en personne, répondant à diverses questions sur l’utilisation de la perspective, l’intégration d’un monument archéologique dans une BD ou la méthode de création d’un scénario. Ces petites confidences de Jacques Martin réveillent bien sûr une certaine nostalgie, mais elles éclairent surtout d’une manière judicieuse les dessins et les objets qui sont exposées. Les organisateurs souhaitaient faire comprendre un processus créateur, et c’est en fait le dessinateur lui-même qui y réussit le mieux. Jacques Martin était aussi rigoureux dans son travail que dans son discours, et ses explications ont toujours la simplicité de l’évidence.

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Petite interview filmée de Jacques Martin, en complément d'un panneau explicatif.

On trouve donc tout cela, dans « Archéo Alix », dans une ambiance qui mélange une douce fantaisie et un réel sérieux. On peut encore mentionner quelques petites surprises, telles qu’un petit film en 3D qui emmène le visiteur à la suite d’Alix dans le monde antique, ou une borne de jeu qui invite les enfants (petits et grands) à reconstituer l’ordre exact des séquences d’images provenant de divers albums. L’exposition n’est pas réservée aux adultes, et elle se destine plutôt aux lecteurs de tous les âges. On pourrait presque résumer l’essentiel de la manifestation en constatant que l’archéologie peut parfois être ludique, et que la bande dessinée peut certainement devenir sérieuse.

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Divers objets de collection.

Au cours du vernissage, j’ai sinon entendu Christophe Goumand, commissaire de l’exposition, expliquer combien cette association de l’archéologie antique et de la bande dessinée historique avait découlé d’une certaine évidence. Les exigences et la rigueur du père d’Alix ont créé un style qui fait référence, et sa passion pour l’Histoire a fait de lui un auteur culte. Les admirateurs de Jacques Martin ont par ailleurs pénétré dans le monde universitaire, et le point de vue des archéologues enrichit aujourd’hui le discours critique sur son œuvre. Celle-ci n’a peut-être pas encore révélé toutes ses richesses.

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Discours de Christophe Goumand, commissaire de l'exposition.

Quelques enfants d’Alix étaient venus assister au vernissage, et c’est ainsi que j’ai retrouvé César Espona, l’éditeur des aventures d’Alix en Espagne, qui était accompagné de son épouse. Il a gardé tout son dynamisme et il a en tête de nombreux projets éditoriaux. Frédérique Martin était par ailleurs invitée par les organisateurs, et ceux-ci l’ont remerciée pour les nombreux prêts qui ont permis d’enrichir l’exposition. Je n’ai pas pu m’empêcher de lui poser de nombreuses questions sur l’avenir des diverses séries « martiniennes", mais ceci ne concerne plus l’exposition et je m’en voudrais de digresser sur ce sujet.

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Raymond Larpin, César Espona et Frédérique Martin.

C’est donc au milieu des murs romains, des vases anciens et des statues de pierre que s’exposent maintenant les planches originales et les illustrations d’Alix, et on peut dire que la bande dessinée fait revivre l’antiquité. Dans ce musée de Nyon, la fiction s’est mélangée au réalisme le plus rigoureux, et il en résulte une belle symbiose. L’amateur d’histoire peut à loisir contempler les créations graphiques d’un admirateur de l’empire romain, tandis que le bédéphile a le plaisir de découvrir, en trois dimensions bien réelles, le vrai monde d’Alix. Les vrais amateurs de la série ne devraient bien sûr pas manquer cette scénographie. Heureusement, l’exposition va se prolonger jusqu’au mois d’avril 2013, et les « alixophiles » disposent donc d’assez de temps pour y programmer une petite visite.

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