C'est de Valence, en Espagne, que Régric répond aux questions de Raymond Larpin et de Serge Zenatti.

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Régric dans une rue de Namur.

Raymond Larpin: Comment avez vous choisi le sujet de ce dernier album ? Qui a eu l’idée de départ?

Régric: L'idée vient de Thierry Robberecht. A l 'époque, j'ai eu à choisir entre le scénario de ce qui allait devenir « L'éternel Shogun » et un scénario se déroulant en URSS. J'ai trouvé ce second projet pas assez abouti et j'ai fait savoir à mon éditeur que je souhaitais illustrer cette histoire au Japon.

RL:Y a-t-il eu des directives de la part du comité de Casterman (sur l’époque choisie par exemple) ?

Régric: Non, le comité a décidé il y a un moment déjà que les histoires de Lefranc se dérouleraient dans les années 50. Je crois que c'est le seul impératif incontournable. C'est d'ailleurs préférable de s'en tenir à cette époque qui propose quand même beaucoup de possibilités d'histoires. Je verrai mal Lefranc vivre une aventure se déroulant en 1955 par exemple et dans l'album suivant une aventure se passant en 1973 et dans la suivante une aventure en 2012. Cela donnerait un côté « Retour vers le futur » incessant peu homogène.

 

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RL: Comment s’est construit le scénario ? Avez-vous participé à l’élaboration de l’intrigue ?

Régric: Je n'ai pas participé à la conception du scénario. Là ou je suis intervenu, c'est pour que la fin soit un peu modifiée car je la trouvais un peu expéditive. Dans la première version, en une page, toute l'affaire est bouclée. Décollage de l'aile volante, sacrifice d'Asako, explosion de l'aile, fuite de Borg, suicide du Shogun et arrivée des soldats américains. Malgré le redécoupage des dernières pages par le scénariste, je continue de trouver que la fin est un peu brutale. Ou alors, il nous aurait fallu quelques pages de plus. Ce qu'il m'arrive aussi de faire, c'est de rajouter un peu de texte, des récitatifs ou des dialogues. Je n'aime pas trop les séquences muettes dans lesquelles trois ou quatre cases qui se suivent ne comportent pas le moindre texte à lire. Les bandes dessinées de Jacques Martin ont toujours eu ce côté « littéraire ». C'est ce qui fait que cela offre un bon moment de lecture. Jacques Martin parlait des bandes dessinées qui se lisent très vite comme de « BD Barbapapa ». Ca paraît gros mais ça se lit en un quart d'heure !

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RL:Axel Borg et Lefranc se connaissent déjà au cours de cette aventure. Si on admet qu’ils se sont rencontrés en 1952 (année de «la Grande Menace »), en quelle année se déroule l’histoire du « Dernier Shogun » ?

Le traité de paix de San Francisco de septembre 1951 marque la fin de l’occupation américaine. Il entre en application le 28 avril 1952. On peut considérer que Mac Arthur étant sur le départ, notre histoire se passe dans les premiers mois de 1952, juste après « La grande menace ».

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RL: Au début de l’album, on découvre les japonais qui souffrent pendant les bombardements américains, et ils ont naturellement envie de se venger par la suite. Y a-t-il d’autres éléments historiques véridiques à la base de votre histoire ?

L'évocation de la déchéance du clan Tokugawa par l'Empereur qui met ainsi fin au système du shogunat au Japon est exact.

RL: Cette fameuse armure du dernier shogun a-t-elle existé dans les musées japonais ?

Qu'elle ait existé, ça semble une évidence. Qu'elle existe toujours ... Allez savoir ! Il n'en faut pas plus pour que des auteurs de bandes dessinées imaginent toute une histoire, vous savez !

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RL: Historiquement, des avions en forme d’ailes volantes ont bien été construits par les allemands pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Ce modèle était secret, mais il n’était pas si performant que ça ! Il a été saisi par les américains en 1945, mais ceux-ci n’en ont rien fait du tout. Y avait-il dans votre album l’envie consciente de reprendre un truc de Jacobs (le secret de l’Espadon) ?

Quant vous dîtes que les américains n'en ont rien fait du tout, je ne suis pas tout à fait d'accord. Dans les années qui ont suivi la seconde guerre mondiale, nombreux ont été les prototypes américains en forme d'aile volante. Je ne crois que ce fut un hasard. Les nazis étaient en pointe pour la mise au point des premiers avions à réaction. Il leur aura manqué un peu de temps pour parfaire tous ces engins, heureusement pour nous.

L'aile volante que j'ai dessinée n'est pas un hommage conscient à Jacobs même si j'ai pensé à son aile volante du « Secret de l'Espadon » lorsque j'ai choisi la couleur. Je voulais une couleur forte qui frappe l'oeil. Le rouge était tout indiqué évidemment.

 

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RL: Comment avez-vous trouvé de la documentation sur cette période de l’histoire japonaise ?

J'ai trouvé sur internet pratiquement toute ma documentation sur l'histoire du Japon.

RL: Comment s’est passé la collaboration avec Robberecht ? Vous a-t-il demandé des corrections de certaines images ?

J'ai en fait eu très peu de contact avec Thierry qui m'a envoyé son scénario en deux parties. Je n'ai eu aucun problème avec lui. C'est quelqu'un d'ouvert à la discussion qui admet que le dessinateur puisse apporter quelque chose à la réalisation d'un album de BD outre le dessin. Il ne m'a demandé aucune retouche sur mes dessins, ce que j'ai trouvé plutôt appréciable. J'ai une pensée pour lui car il a de sérieux problèmes de santé en ce moment. J'espère que la sortie de « L'éternel Shogun » lui remonte un peu le moral.

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RL: Jacques Martin a laissé un certain nombre de projets et de synopsis pour Lefranc. Seront-ils un jour utilisés ?

Je ne saurais vous répondre. Je sais que Jacques Martin a laissé des notes pour pratiquement tous ses personnages. Ceci étant, je ne sais pas si tout est exploitable et suffisamment développé pour constituer des scénarios viables. Je me rappelle de conversations avec Jacques Martin ou il m'expliquait ses idées pour Lefranc.

Serge Zenatti: Vous nous offrez 4 nouvelles couvertures pour Lefranc, comment les avez-vous réalisées (documentations, technique ,etc..) ?

Casterman m'a communiqué les projets de couverture de Jacques Martin. Les dessins étaient très poussés et même mis en couleurs pour « La grande menace », « L'ouragan de feu » et « Le repaire du loup ». Par contre, pour « Le mystère Borg » Jacques Martin n'avait laissé qu'un vague croquis au stylo bille. Dans ce cas, j'ai vraiment dû tout dessiner en veillant bien à être « raccord » avec la couverture de la première édition puisque c'est la même scène vue sous un autre angle. Ca a été un travail passionnant à faire ! A cette occasion, on se rend compte à quel point Jacques Martin avait un sens aigü de la mise en scène d'une couverture. Elles sont très efficaces, très spectaculaires, je trouve.

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Nouvelle couverture de l'ouragan de feu

SZ: Y a-t-il une certaine jubilation à dessiner et mettre en scène Axel Borg ?

Oui, j'aime beaucoup le personnage d'Axel Borg que j'ai eu plaisir à utiliser dans « L'éternel Shogun ». Je le trouve très intéressant car ce n'est pas seulement le « super-méchant » dont la BD franco-belge regorge. Borg est moins caricatural qu'Olrik par exemple qui est le « génie du Mal » par excellence. Borg est plus subtil dans sa façon de penser et de vivre, sans parler de ses rapports avec Lefranc. J'ai d'ailleurs veillé à ce qu'il ne fasse jamais le salut nazi dans « L'éternel Shogun ». Vous pouvez vérifier : Quand un nazi le salue du bras tendu, Borg tourne la tête ou tend la main pour une poignée de main normale. Par ce détail, j'ai voulu signifier que pour moi, Borg n'est pas un sympathisant de la cause nazi ou même japonaise. Il veut le succès de l'entreprise dans laquelle il est engagé dans le seul but de gagner un maximum d'argent pour maintenir son train de vie luxueux. Dans une interview, Jacques Martin le dit : « Donnez à Borg beaucoup d'argent et vous n'entendrez plus parler de lui ! »

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La grande menace

SZ: Les années 50 sont propices aux histoires de Lefranc, mais vous, aimez-vous cette période ?

J'ai toujours dit que Lefranc aurait pu continuer de vivre des aventures contemporaines. L'actualité ne manque pas de sujets qui auraient pu donner de bonnes histoires pour notre journaliste. Ceci étant, les années 50 sont une période très intéressante pour développer des intrigues avec la guerre froide bien sûr mais pas seulement. Il y a aussi la course vers la conquête de l'espace, la recherche scientifique au sens large, les expéditions à travers la planète... J'aimerais bien que dans le futur, les scénaristes ne tirent pas trop sur la corde « Nazis », corde sur laquelle beaucoup de bandes dessinées tirent déjà ces derniers temps, je trouve.

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Nouvelle couverture du Repaire du Loup

SZ:Lefranc c’est aussi le monde des voitures et des avions, dont Jacques Martin en maitrise merveilleusement le dessin. Est-ce difficile de passer après le Maître et de devoir dessiner ces engins mécaniques ? (telle une aile volante ou la fabuleuse Alfa-Roméo Giulietta Sprint Veloce )

Passer après Jacques Martin est difficile, que ce soit pour dessiner des voitures, des avions ou des personnages. Voilà, quand on a pris conscience de ça, il reste à travailler pour obtenir le meilleur résultat possible. Du travail et de l'application, voilà le secret !

SZ:Où aimeriez-vous amener Lefranc pour ses prochaines aventures ?

J'aimerais que Lefranc se retrouve dans un désert un peu comme dans l'album « L'oasis ». J'adore dessiner des rochers, des pierres et des végétations. Je verrai bien aussi Lefranc descendre au fond des océans, sur des épaves... Voilà des pistes, des envies... Il faut vraiment que les scénaristes regardent ce qu'il n'y a pas déjà dans les aventures de Lefranc afin d'emmener le personnage dans des lieux et des situations inédites.

SZ: Comment avez-vous fait pour moderniser un classique de la BD sans en perdre sa saveur ?

Je ne sais pas si j'ai modernisé quoi que ce soit en fait. Ce serait d'ailleurs assez paradoxal de parler de modernité en ayant renvoyé Lefranc dans les années 50 ! Et puis, je me méfie de ce terme « Moderne » dans lequel chacun met un peu ce qu'il veut. Casterman m'a confié le dessin de la série Lefranc, personnage dont j'essaie de prendre soin. Je fais en sorte que les lecteurs soient contents de l'album qu'ils lisent en ayant le plaisir de retrouver leur héros tel qu'ils l'ont toujours connu. Là ou l'on peut faire un peu évoluer les choses c'est certainement dans la narration mais il faut innover avec précaution pour ne pas dénaturer l'esprit de la série. Quand le gâteau est bon, pourquoi changer la recette ?

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SZ: Dans DbD Henri Fillipini, qui fait une très belle critique*, à un seul regret que je partage, pourquoi être passé à 3 bandes ?

Oui, la critique d'Henri Fillipini m'a fait très plaisir. « L'éternel Shogun » est sur trois bandes car l'histoire a été découpée ainsi par le scénariste. Dans « Noël noir », il y a avait alternance de pages sur trois bandes et d'autres avec quatre bandes. Le récit le nécessitait vu sa densité.

* DbD n°62, page 70, note de la critique : »Must »

RL:Avez-vous d’autres projets en matière de BD ?

Oui, des projets j'en ai mais rien de précis pour l'instant. Je suis très heureux de me consacrer à Lefranc. Si, à un moment donné, j'ai du temps libre, je réfléchirai à des scénarios comme la suite des aventures d'Ana Purna parues aux Editions paquet. Des idées, j'en ai, ce que j'ai un peu moins c'est du temps mais je ne me plains pas.

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RL:Les aventures de Lefranc deviennent de plus en plus historiques. Aimeriez-vous dessiner un Lefranc plus contemporain ?

Pourquoi pas mais je crois qu'il faut savoir garder un cap. Les aventures de Lefranc se passent dans les années 50. Ca a été décidé comme ça par le comité Casterman alors faisons de bons albums se passant dans les années 50 et puis voilà ! Vous savez si je faisais une aventure de Lefranc se déroulant de nos jours, elle ne serait pas moins documentée et moins travaillée qu'une autre se passant dans les années 50. Fondamentalement, l'époque m'est égale. Ce qui compte c'est que j'ai une bonne histoire à illustrer.

RL: Que va devenir Jeanjean ? Y a t-il des projets pour ce personnage ?

Jusqu'à maintenant, je n'ai pratiquement pas « croisé » ce personnage. On le voit un tout petit peu dans « Noël noir » et c'est tout. C'est un personnage qui me semble un peu compliqué à utiliser et qui a un côté un peu « boulet ». D'ailleurs, Lefranc a tendance à s'en débarrasser dès qu'il le peut. Et puis, c'est un jeune qui doit aller à  l'école, non ?

RL: Allez-vous dessiner le prochain Lefranc et quel en sera le titre ?

Je suis déjà en train de travailler sur le prochain Lefranc qui s'intitulera « L'enfant Staline ».Le scénario est signé Thierry Robberecht et Christophe Bec. L'album paraîtra en 2013.

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Case 1 de L'enfant Staline.