La nouvelle aventure de Vasco, Le village maudit, est une histoire dramatique se déroulant dans un petit village Breton, noyé de pluie et de boue. Vasco se rend dans cette bourgade pour récupérer une somme d'argent que la banque Tolomeï a prêté au Sire de Kervelen. Mais dans ce village plane un terrible secret... Gilles Chaillet a écrit une histoire dans la pure tradition des histoires de Vasco, dans l'esprit des "Barons" ou de "La bête'". Il y a dans cette histoire des résonances aux "Portes de l'enfer".

C'est pendant la réalisation de cet album que Gilles Chaillet s'en est allé.  Alix Mag' rend hommage à ce grand Monsieur de la Bande dessinée grâce à Frédéric Toublanc, le dessinateur de Vasco, qui répond à mes questions . Il travaille actuellement sur un voyage d'Alix.

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Vasco arrive au village de Kergoat (Chaillet/Toublanc/Defachelle, édition du Lombard)

Alix Mag': C'est le troisième album de Vasco que vous dessinez. Dans quelles circonstances avez-vous repris le dessin de cette série ?

Frederic Toublanc:

J'ai ressenti dès l'enfance que je pouvais avoir quelque chose comme « la vocation »,  j'ai toujours été à l'école « celui » qui dessine. Regarder les images et en produire a vite présenté pour moi une fonction thérapeutique qui remettait en place les nombreux composants mal connus et complexes qui constituent le psychisme (supports aux émotions, représentations du monde, « reliance » avec l'environnement, compréhension de soi...). Le concept d' « art-thérapie » n'avait pas vraiment de reconnaissance publique à l'époque or j'ai vite expérimenté que la pratique du dessin est capable  de soigner. Nombre d'auteurs de BD sont à mon avis passé par ce rapport à leur pratique, autrement dit : c'est bien un métier de « dingues » (ha! ha !). Par la suite, il m'a fallu travailler le dessin un peu plus profondément. Lorsque j'ai atteint une relative crédibilité technique la publicité m'a offert les moyens de faire fonctionner mon « enseigne d'illustrateur » mais la bande dessinée me paraissait toujours être un « Graal » inaccessible. Ce qu'il me fallait c'est trouver une bonne opportunité...

 

 

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Frédéric Toublanc et Gilles Chaillet

On dit que le malheur des uns fait le bonheur des autres... C'est un peu rude comme formule mais il faut avouer qu'il y a un peu de ça dans ce qui s'est passé. En effet, c'est parce que la main de Gilles est devenue déficiente que s'est présentée cette extraordinaire occasion. Il s'agit bien d'une tragédie pour un dessinateur de se trouver handicapé de la main, son principal outil de travail, et c'est pour remplacer ce membre déficient que Gilles voulait trouver un dessinateur. J'ajouterai néanmoins qu'avant que n'advienne ce drame et celui qui est survenu également en septembre, Gilles a réussi les prodigieux challenges de sa carrière; j'ose avancer qu'en outre de sa vie professionnelle, il a réussi aussi toute sa vie d'homme... et ça n'est pas donné à tout le monde ! C'est donc à partir de ces états de fait que Gilles organisa une sorte de « casting », nombre de dessinateurs sont alors entrés en lisse. Mais ce que Gilles cherchait était très spécifique qui éliminait les candidatures le unes après les autres. Après de nombreux tests autant techniques que psychologiques, j'ai atteint la tête du peloton. Pour nous départager Gilles en vint à demander finalement l'opinion des lecteurs auxquels il demanda de voter (lors d'un week-end de dédicaces) et je suis arrivé en tête du scrutin (… un peu éberlué car mes challengers avaient de sacrés ressources sous le pied). J'en profite pour saluer amicalement un des principaux, Christophe Ansar qui aurait fait un bien fameux dessinateur pour cette série. Gilles est parti "en héros"... à l'instar des personnages qu'il a créés ! Je dirai « vers de nouvelles aventures » car même si je ne suis pas convaincu totalement d'un au-delà, certains phénomènes parfaitement observables et troublants (compatibles avec la science) permettent d'avancer des hypothèses. Je n'en exclue donc aucune, ni que Gilles lève le coude aujourd'hui avec Suètone dans quelque thermopilum de Subure ni que nous nous retrouvions un jour. Le chagrin n'est rien, au regard de l'enthousiasme caractéristique qu'il rayonnait et qui entoure désormais sa mémoire.

 

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Page titre de la Mort blanche (Chaillet/Toublanc, Drouaillet,édition du Lombard)

Alix Mag': Le village maudit est une histoire dramatique, se déroulant à Kergoat, près de Quimper. Quel a été le point de départ de ce scénario signé Gilles Chaillet ?

Fréderic Toublanc: Kergoat, près de Quimper… et faisant intervenir une certaine « Dame Yvelines » (ça fait plutôt un « grand-écart »). Gilles m'avait expliqué qu'il avait écrit ce scénario spécialement pour moi, (ce qui est très touchant), et ce nom de Dame Yvelines est marquant parce que c'est précisément le département que j'habite actuellement. Dame Aude ou Dame Gironde ça aurait encore été possible mais rendez-vous compte du problème si j'avais habité le Tarn-et Garonne ou la Seine Saint Denis ! J'habite en effet dans les Yvelines un village qui présente quelque similitudes avec Kergoat, notamment sa grand'rue pentue avec l'église en haut et la forêt environnante.Pour le reste, j'avoue qu'il y a peut-être « synchronicité » car effectivement l'ambiance « Bretagne mystérieuse » est un sujet qui m'inspire depuis longtemps. Je précise au passage que mystère n'implique pas forcément « sinistre ». Les atmosphères bretonnantes ont de mon point de vue, et  compte tenu des brumes, des accents d'optimisme à toute épreuve et de joie de vivre finissant toujours par l'emporter. D'humour aussi et surtout bien sûr, ce qui est le secret des bretons. J'avais en d'autres temps investigué cette région du Finistère en préparation d'un tournage de court-métrage dont je voulais situer l'action en ces lieux. J'avais à cette occasion découvert ces fameux lieux de Castel-Guibel, de Locronan (la rencontre avec son très auguste et très érudit curé dans les années 80 fut un haut-fait à marquer d'une pierre (levée, évidemment)), le Menez-om que je gravis (sans l'avoir prémédité) un 21 juin (!), la baie de Douarnenez où je cherchais naguère (et trouvé !) les traces de la ville d'Ys engloutie, Quimper où j'ai rencontré alors Yann Brékilien , célèbre exégète du celtisme, qui habitait non loin de la cathédrale représentée dans l'album… Je ne me rappelle pas avoir beaucoup parlé de tout ça à Gilles, ni que je passais de nombreuses vacances dans le village breton à la page duquel un livre était un jour ouvert sur son bureau lorsqu'il écrivit « Le village maudit ».

 

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(Chaillet/Toublanc/Defachelle, édition du Lombard)

Alix Mag': L'épisode est très bien rythmé, avec une mise en scène efficace. Quelle était votre méthode de travail à tous les deux ?

Frédéric Toublanc:  A la différence de sa collaboration avec Martin (et si je ne m'abuse) Gilles me laissait faire le découpage. Son synopsis présente la description des vignettes mais il me laisse inventer la mise en page, manipuler la grammaire de « la mise en plans » et des cadrages. J'aurai voulu pouvoir apporter bien d'avantage à ce niveau car de mon point de vue (très subjectif ,  j'en conviens) il y avait là encore un domaine où Gilles n'avait pas encore eu le temps de tout exploiter et qui aurait pu apporter à son œuvre (sans rompre avec son école de style, évidemment !). Ses scénarios débordants de trouvailles et d'érudition donnent souvent l'impression d'être compliqués, voire ennuyeux, alors que des dispositifs habiles permettraient sans doute de faciliter la lecture et d'éviter au lecteur de « décrocher ». C'est rassurant pour un dessinateur dans le cadre d'une telle reprise de savoir qu'il peut encore apporter quelque-chose d'un quelconque intérêt... Ce n'est pas en matière d'histoire, ou de perspective que j'aurai pu « discuter » !Je n'ai pas toujours réussi à lui « vendre » mes propositions de mise en page, heureusement qu'il m'en a interdit certaines qui étaient effectivement mauvaises (!), en revanche plutôt que de tout balayer d'un revers de coude, nous aurions gagner considérablement à trouver dans certains cas un habile compromis permettant d'accueillir mes intentions et de les combiner avec son expérience.

 

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(Chaillet/Toublanc/Drouaillet, édition du Lombard)

 

Je cite un exemple : « Le scénario décrit une charrette se dirigeant vers une fontaine, et ensuite un chevalier chargeant un moulin à vent; donc tu dessines l'attelage, la charrette, la fontaine ensuite tu fais le chevalier et le moulin à vent ! Ne te pose pas plus de questions c'est du temps de perdu ! » On comprendra peut-être pourquoi il me prenait pour un extra-terrestre... mais dans l'exemple cité, je proposerai peut-être de ne dessiner aucune des figures décrites, précisément ! ...et ça n'est pas pour le plaisir malsain de le contrarier, bien au contraire c'est pour servir son scénario et ses idées, servir le lecteur, et vendre des albums ! Je m'explique : la charrette se dirigeant vers la fontaine; il s'agit probablement de l'issue au périple effectué par les protagonistes pouvant enfin étancher leur soif après une cavale salutaire à la façon d'un heureux dénouement. Dans ce cas, c'est l'effet d'une vue plongeante sur les collines roussies qui suggèrera la menace d'un soleil écrasant (comme une vue en plongée peut paraître « écrasante ») et évoquer le regard des vautours lorgnant leurs proies. Capitaliser ensuite sur un gros « RRRRHHÂ ! » jaillissant parmi des remous et les éclaboussures permettra de bien signifier que les personnages sont enfin sauvés de la soif, que leur fuite à finalement réussi et que leur vitalité renait : c'est l'effacement de la peur, l'apaisement après la tourmente, la providence divine (!) qu'il faut représenter ! Et pas forcément  la fontaine, la charrette, l'attelage, on les a vu pendant les 3 pages précédentes, on sait bien que les personnages sont dedans et fuient sur les routes... Un n ième contrechamp sur cette banale carriole, un raccord dans l'axe supplémentaire ne suffiront pas à sortir le lecteur de son ennui. Je ferai court au sujet du chevalier et du moulin à vent mais en bref si l'on a déjà installé l'allusion à Dom Quichotte dans le cours de la séquence, il n'est pas besoin d'accumuler les redondances visuelles de moulins ou d'armures c'est la tempête mentale du lancier, c'est le souffle exalté de Cervantès qu'il faut représenter : une « allitération » saccadée de gros plans, la scansion de close-up intrecalés figurant les yeux du dément seront bien plus expressifs que le moulin ici vu de face, là de profil, ici encore vu de l'autre côté... etc. Évidemment, en économisant ces débats avec Gilles l'album sortirait plus vite et les actionnaires du Lombard seraient rassurés... il s'agit là aussi d'un choix de politique éditoriale car on peut aussi faire le pari qu'un peu de créativité augmente le tirage et rapporte plus (!) à l'éditeur qu'une sortie plus régulière mais avec une faible mise en place.Je lui présentais donc les story-boards par séries de trois ou quatre pages et nous ne passions aux suivantes qu'après finalisation des planches. Sur ses albums « Vinci », Gilles employa une autre méthode consistant à storyboarder l'ensemble de l'album avant même de crayonner la première page. Voir ainsi l'ensemble de l'album sous forme de croquis et présentant les pages au vis-à vis permet d'augurer très précisément de l'efficacité de ce qui sera ensuite restitué : c'est la méthode que j'emploierai à l'avenir (...si je dois avoir un avenir dans la carrière..(?))

 

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(Chaillet/Toublanc/Defachelle, édition du Lombard)

Alix Mag': Les couleurs réalisées par Chantal Defachelle (l'épouse de Gilles Chaillet ) sont remarquables. Elles apportent au récit une densité dramatique. Quelle est sa technique de travail ?

Frédéric Toublanc:

Chantal est un maître coloriste. L'œuvre de Gilles doit énormément à Chantal et Gilles le savait. A mon humble connaissance du sujet, il y a fort peu de coloriste encore actifs appartenant à la « grande époque » ou les techniques d'imprimerie définissaient les contraintes pour ces artistes émérites. Comme dans tous les arts ce sont les limites imposées par la technologie d'une époque qui exercèrent une pression sur les artistes car elles interdisent certains procédés, en imposent d'autres et c'est ainsi que se forment des écoles de style dont les canons ont été édifiés par ces contingences (ceci est vrai en architecture, en design, dans la mode, etc...). Lorsque l'on pense que les premiers strips paraissant en presse quot' devaient se limiter à 3 tons directs !... Aujourd'hui ces contraintes ont sauté et la pléthore de procédés de colorisation frisant la débauche ne donnent pas toujours à mon sens des résultats très heureux; dans ce domaine plus encore que dans d'autres, le minimalisme employé pertinemment maximise les effets.Chantal sait à merveille « tenir » ses albums sans partir dans tous les sens et noyer le lecteur dans la lassitude et la confusion. Elle déploie un « vocabulaire explicite » et l'on sait d'emblée que le jour se lève, ou que la nuit perdure, ou encore par exemple qu'il s'agit d'un flash-back car ce n'est pas la même saison et ça se sent, le tout en faisant en sorte par exemple que le rouge de Vasco soit tout de suite identifiable, sans que ça soit le même parce qu'il est baigné dans le bleu nocturne ou qu'il doit s'harmoniser avec des feuillages d'automne. Même problème pour chaque figure, à chaque séquence évidemment, et le tout sans Photoshop .

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Les couleurs de Chantal Defachelle

Chantal possède la capacité d'anticiper mentalement sur tous les résultats qui seront produits avant même de tremper son pinceau dans la gouache, aucun repentir possible en cas d'erreur, une dextérité parfaite malgré le format petit (un bleu de 21X29,7), le tout constitue un prodige ! Ce qui est redoutable dans cette matière c'est le « contre-sens » produit par une gamme quand-bien même subtile et délicate mais qui n'a pas de rapport avec ce que le dessin veut dire. Le coloriste doit mettre en relief la composition calculée par le dessinateur et orienter précisément le regard du lecteur. Il s'agit le plus souvent de comprendre et de révéler l'éclairage, un mauvais dialogue produira inexorablement des résultats calamiteux et il ne servira à rien de  tergiverser pour savoir si telle chemise doit être vert-d'eau ou bleu turquoise ...(!). Lorsqu'on feuillette un album dans un bac, n'importe quelle vignette doit dire immédiatement « ce » personnage va « là », « fait » ça, c'est l'hiver, c'est l'été, qu'un drame intervient, que le suspense est haletant, ou qu'une surprise éclate soudain, temps de lecture : une fraction de seconde. Et on rentre dans l'histoire sans s'en rendre compte... sinon, c'est foutu. Pleyers pose précisément sur ces story-boards les couleurs qui vont jouer un rôle actif dans la narration, sur une planche juste ébauchée le parcours concernant le regard du lecteur est déjà balisé par des repères chromatiques bien avant que les figures n'aient pris forme ; ces balises fixent des lignes de force qui vont structurer toute la page, et ensuite chaque vignette : là, un flambeau (une tache jaune), ici le bleu du vêtement repérable de tel protagoniste, là une masse sombre à contre-jour relance le mystère. La planche terminée, l'attention sera captée dès le départ par ces stimuli colorés, c'est dans un deuxième temps que l'on s'approche pour lire l'image et voir plus précisément ce dont il s'agit... ça y est, on est déjà entré dans l'album. Je devrai probablement utiliser ce procédé

 

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(Chaillet/Toublanc/Defachelle, édition du Lombard)

Alix Mag':Dans le webzine d'Alix Mag', Les enfants d'Alix que nous lui avons consacré en janvier 2011, Gilles Chaillet disait :"Une reprise est un exercice périlleux dans lequel Frédéric s’en sort avec honneur. Il excelle dans les décors, même s’il en fait parfois un peu trop et asphyxie certaines cases : sans doute « le syndrome Chaillet » qui le pousse à en rajouter tant la série est reconnue pour ses décors. Il est plus irrégulier sur les personnages. L’ensemble, cependant, tient plutôt bien la route. De voir évoluer Vasco sous une autre main ne m’effraie pas, après tout j’ai moi-même démarré ma carrière en reprenant Lefranc. Et en tâtonnant à mes débuts. J’ai un sentiment instinctif par rapport aux dessins que Frédéric me présente : ça me plait ou ça ne me plait pas, je sens que c’est du Vasco ou que ça n’en est pas, et je sais que les lecteurs ne plaisantent pas là-dessus. Cela dit, je comprends mieux à présent les réactions qu’a pu avoir Jacques Martin face à certaines de mes planches : le héros vous échappe un peu et, en même temps, il reste profondément dans votre cœur." Quelle a été pour vous la difficulté de reprendre le dessin d'une série bien établie ?

Frédéric Toublanc: Le fait qu'elle soit bien établie constitue en partie une facilité. Le génie de Gilles est précisément d'élaborer des constructions mentales dont les composants sont parfaitement cohérents entre eux et de faire en sorte que l'ensemble tiennent bien « debout » (crédibilité, déclinabilité, variété...). N'est-il pas maître en architecture ? Ce cadre est confortable pour un dessinateur, lorsqu'à l'inverse on doit tout inventer soi-même, on risque souvent d'avancer en terrain vaseux et de s'enliser. De plus, son univers chatoyant permet des voyages sans cesse renouvelés, je n'ai pas encore réussi à me lasser. Mon propre imaginaire circule spontanément dans cet environnement, et c'est un plaisir encore jamais démenti. En revanche, ce qui est délicat c'est d'imaginer sa façon à lui de voir les choses. La science ne cesse de prouver que l'objectivité est un concept purement abstrait qui n'existe pas en réalité (!), il n'y a que des points de vue, et en plus ils sont changeants par nature (!!). Je lis son scénario et je forme spontanément la page mentalement... mais attention, est-ce du Chaillet ? Est-ce du Vasco ? Si ça n'est pas le cas je dois reformer cela autrement et les perspectives à envisager sont infinies. Ce n'est pas tout , car la façon dont j'envisage tout cela est précisément le fait de ma propre subjectivité. Malgré tous mes calculs, les lecteurs retrouveront-ils les saveurs dont ils sont friands ? Dans l'alternative, imaginez-vous qui portera la responsabilité d'avoir mené (après 30 ans de succès !) la série à un « autre-chose » qui a peut-être des qualités propres mais qui est tout simplement trop « différent » et qui sera désaffecté par son lectorat ?... C'est parfois lourd à porter... Or pour finir, il y a ensuite le point de vue de Gilles lui-même qui coupe-court dans toutes ces considérations : ça lui plait ou non, c'est tout.

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S'imaginer comment Chaillet voit les choses c'est encore s'encrer dans un point de vue personnel, car Chaillet voit parfois les choses autrement que ce que vous croyez. Par chance (ou grâce à des affinités subtiles), je ne tombais pas trop loin de la cible. Cependant, en pareil situation tout n'est pas encore terminé car Gilles tenait en permanence à garder les choses en main. Atteindre l'objectif par chance ou grâce à des calculs compliqués ça fait « un », tenir la boutique et maintenir le contrôle du navire ça fait « deux » (c'est vrai qu'en pareille aventure les récifs sont fréquents !). Gilles tenait par dessus tout à préserver sa position de décideur quels que fut les résultats obtenus.Le terme de « reprise » est controversé, certains voyant cela comme une « interprétation » laissant libre un autre auteur d'apporter ce qu'il possède naturellement en lui. C'est commercialement risqué mais en revanche très intéressant sur le plan créatif.  Il me semble que cela est plus fréquent au cinéma qui propose nombre de « reprises » de séries TV dans des styles nettement tranchés (Mission impossible, Strar-trek, etc...). C'est dans cet esprit que Vance et Giraud se sont échangés leurs personnages, la prestation de Ferry sur Alix est également un exemple très caractéristique et ce n'est pas la même philosophie que celle de Juillard ou de Ted Benoit sur Black et Mortimer qui se sont beaucoup « réformés » pour aller au plus près du modèle (quels dessinateurs !). Pour ma part,  j'ai bien accepté la demande de Gilles, voulant que je me garde de faire une « interprétation » et que je ne fasse pas du Toublanc en dessinant sa série. Je suis content qu'il me dise m'en sortir « avec honneur », j'ajouterai seulement que cette gymnastique est assez éprouvante. A l'inverse, travailler à rechercher ma spontanéité libèrerait sensiblement mon sentiment de porter une charge, apporterait sans doute de substantifs compléments à notre collaboration, et résoudrait probablement mes difficultés à raccourcir mes délais de production. Le drame de son départ sera t-il un jour consommé ? Les prochains albums de cette série en tout cas ne passeront plus par le prisme de son créateur visionnaire. S'il doit y avoir un nouveau dessinateur de Vasco, sa position sera donc très différente de la mienne,  je regretterai alors de ne pas avoir moi aussi expérimenté cela...

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Fréderic Toublanc et Jean Pleyers

Alix Mag': Gilles Chaillet s'en est allé le 14 septembre 2011. Parlez nous de l'homme qu'il a été...

Fréderic Toublanc:Je n'en ai connu qu'une petite partie, et mon opinion ne sera pas impartiale. Ce qui le caractérisait à mon sens c'est d'emblée le caractère « double face » du personnage. On dit que certaines personnes (comme Gilles) ont la faculté de regarder les deux versants d'une même chose de façon instantanée, à l'inverse l'homme ordinaire n'en voit les aspects différents qu'à la suite, au fur et à mesure qu'il se déplace dans le temps (pas simultanément).Soi-dit au passage c'est un peu là le propre très spécifique de ce média qu'est la bande dessinée et qui peut lui donner un avantage sur le film : toutes les faces d'un sujet sont déployées là au même moment, le devant, le derrière et aussi le « avant » et le « après », la conscience du lecteur peut y circuler très librement alors qu'un film impose au spectateur la vitesse et le sens de défilement (c'est finalement très contraignant !).Gilles savait déployer une réelle tendresse envers l'humanité dont il décrivit maintes fois les traits dans son œuvre. Des personnages aux psychologies tellement différentes et opposées, tous ont leur « beauté » aucun n'est définitivement condamné dans la vision de Gilles qui me décrivait un jour ce qu'étaient les mercenaires qui avaient constitué la compagnie blanche : « des bandouillers volants, violant et rançonnant. Ah ! C'était un beau métier » (!) « Humain » c'est un terme qui le caractérise bien, l'humanité son grand amour vécu sur le mode « je t'aime, moi non-plus ». Les temples et les cathédrales qu'il revisita toute sa vie étaient consacrés aux dieux, ils étaient donc consacrés à l'Homme auquel Gilles fit toute sa vie tant d'offrandes. Il pouvait en même temps déclarer que de l'être humain, et pour l'avoir suffisamment fréquenté « il n'y a résolument rien à en tirer ». En vérité Gilles savait être un camarade délicieux que l'on « dégustait comme une récompense » malheureusement, il m'était très difficile de le fréquenter comme copain en dehors de rares occasions car nos relations de travail passaient avant, les dossiers étaient chargés. Personnellement, je ne me suis jamais lassé d'entendre ses exégèses sur l'histoire romaine et j'aurais volontiers réclamé « encore ! » mais je le sentais se contenir craignant de lasser son auditoire. De mon côté, je n'osais pas toujours questionner redoutant de révéler mes lacunes.

 

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(Chaillet/Toublanc/Defachelle, édition du Lombard)

 

Gilles avait donc (à mon avis...) cette tournure d'esprit à la façon dit-on de Mercure qui regarde l'endroit et l'envers instantanément. Imaginez-vous comment recevoir sur votre travail les appréciations d'un tel « monstre sacré » et affronter le regard de ce Janus qui possède deux paires d'yeux ? Lorsqu'il s'agit de fréquenter un ami dans le cadre des loisirs on peut beaucoup plus facilement apprécier ce compagnon foisonnant de vues multiples que lorsqu'il s'agit d'un collaborateur, voire d'un patron. Il y avait donc dans ses appréciations à la fois des encouragements et des remontrances sévères, et c'est plus souvent au bâton qu'il fallait s'attendre de la part d'un « maître » nostalgique sans doute des protocoles rudes pratiqués envers les apprentis dans les ateliers florentins du 15e siècle... Pas facile d'être rassuré sur sa pratique, sans doute faut-il préciser qu'il s'agissait de me confier son trésor. Quand-bien même nous recevions d'excellentes appréciations de l'extérieur, Gilles ne se débarrassait pas de sa terreur qu'on maltraita son « bébé » ses colères pouvaient alors être inouïes !Le scénariste et le dessinateur forment un couple, or ce mot n'est pas vain qui décrit bien les profondes affinités qu'il faut partager et les déchirement qui ponctuent la vie des ménages profondément engagés sur un objectif commun tellement fondateur de toute la vie affective : le bébé. Aussi, accueillir son partenaire avec ses visées, ses erreurs parfois, ses aspirations, ses prérogatives, ses limites (!) ne se fait pas sans passer par de mémorables scènes de ménage ! Certaines paroles peuvent blesser plus fort qu'une pile d'assiettes sur la tête, plus encore le mutisme consécutif à tout cela ouvre la voie à des conséquences funestes. Ma grand-mère qui n'a connu qu'un seul homme et priait pour ne retrouver que lui de « l'autre côté » (après 60 ans de mariage, fallait-il qu'elle connaisse le secret des couples qui durent ?) avait souvent ce mot : « il n'y a pas de mariages sans nuages ». Certaines crises sont souvent gage de longévité qui déterrent avec la hache de guerre les questions vitales malencontreusement enfouies...Bien heureusement nos divergences de vues n'ont jamais dépassé le seuil d'une confrontation de point de vue « entre gentlemen ». Il y avait ente nous de l'estime, de l'amitié... et peut-être un peu plus encore. Or, son important palmarès et son expérience considérable ne me permettaient pas de me positionner comme un alter-égo (ce qu'il me conseillait pourtant...). Difficile d'argumenter par exemple « mes idées me conduiront peut-être à commettre des erreurs, mais je serai frustré de ne pas pouvoir en prendre le risque. C'est en procédant ainsi que les autres sont à leur tour devenus maître un jour » . Il ne tenait pas sa position de maître sans une pointe d'un paternalisme fort touchant, emprunt d'une discrète mais sensible affection. Grâce au consentement qu'il m'avait accordé avant de partir et « professionnellement parlant » (car les liens avec mon père géniteur sont indéfectibles) je considèrerai Gilles comme un père.

 

 

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(Gilles Chaillet/Le Lombard)

Merci à Frédéric Toublanc pour ce long et interessant entretien.

Frédéric Toublanc sera en dédicace le 29 mars à la librairie Bulle en tête, en compagnie de Marc Jailloux, Olivier Pâques et Yves Plateau.