Du 23 au 26 novembre prochain, se déroulera à l'Universite de Pau et des Pays de l’Adour, un grand colloque sur l'Antiquité dans la bande dessinée.

Organisé par Julie Gallego, professeur de latin et passionnée d'Alix, ce colloque recevra des intervenants ayant travaillé pour l'oeuvre de Jacques Martin, tels que Benoît Helly (voyage d'Alix à Vienne), Claude Aziza , traducteur de Spartaci Filius et  Michel Eloy, bien connu des lecteurs d'Alix pour avoir écrit les textes des voyages d'Alix sur  La marine Antique et  les expéditions d'Alix...

Les invités d'honneurs sont Jean Dufaux et Philippe Delaby.

Une rencontre avec Julie Gallego.

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Julie Gallégo (Photo La république des Pyrénnées© A.Torrent) 

Alix Mag': Julie Gallego, vous organisez un colloque sur la Bande Dessinée historique à l'université de Pau.
Comment et pourquoi avoir créé ce colloque?

Julie Gallego:Arrivée comme doctorante à l'Université de Pau et des Pays de l'Adour en 2004, j'ai pu proposer une option sur la bande dessinée en 2006 pour les étudiants de Lettres. Ma passion pour l'oeuvre de Jacques Martin depuis ma jeunesse m'a amenée tout naturellement à choisir comme orientation pour cette option la bande dessinée historique; devenue maître de conférence en langue et linguistique latines en 2008 après avoir soutenue ma thèse l'année précédente, j'ai co-organisé en 2009, pour mon centre de recherches "Poétiques et Histoire Littéraire", un colloque sur la figure de l'Autre, de l'étranger, du barbare, dans l'Antiquité gréco-romaine. En accord avec mes collègues de langues anciennes, il a été décidé d'affermir la spécificité de notre axe de littérature antique en proposant un colloque en lien avec la réception de l'Antiquité. Après deux ans de préparation, le colloque va donc enfin avoir lieu!
Si certains collègues peuvent avoir du mal à comprendre que je m'intéresse aussi bien aux propositions subordonnées consécutives latines qu'aux bulles de BD, il n'y a nulle incohérence pour moi: au contraire, tout est lié!  J'ai découvert Alix lorsque j'étais au primaire, grâce à la bibliothèque municipale de ma ville; Alix ne faisait pas partie de la bibliothèque paternelle bien fournie en BD franco-belges que j'avais à ma disposition lorsque j'étais petite, mais je me souviens d'avoir "rencontré" Alix au hasard des bacs de BD, avec des albums comme "La griffe noire" ou "Le dernier Spartiate". Les contes et légendes, notamment mythologiques, me passionnaient déjà; puis vint le moment de choisir ou pas le latin au collège. Cette option me sembla un bon moyen de continuer à améliorer mes connaissances du monde d'Alix. En seconde, le professeur de latin demanda un jour s'il y avait des volontaires pour faire des exposés sur un sujet de civilisation au choix: elle parle des Etrusques; je saute sur l'occasion et prépare un exposé sur... Le tombeau étrusque et la représentation de ce peuple dans l'album, bien sûr. Si mes camarades avaient beaucoup apprécié l'exposé, je me souviens que mon professeur m'avait fait comprendre qu'elle aurait préféré un "vrai" exposé sur les Etrusques (et seulement eux!). J'étais néanmoins bien contente d'avoir fait découvrir la série à la plupart de mes camarades. Et c'est l'année où, pour la première fois, je me suis rendue à Angoulême pour le salon, sans savoir qui je verrais, ni même comment cela se passait vraiment.  Déambulant dans les allées, je tape du pied dans une affiche qui traînait sur le sol. Je la ramasse et l'ouvre, par curiosité. Et - je vous jure que c'est vrai!-, c'était une affiche reproduisant diverses couvertures d'Alix: je ne sais pas comment elle avait atterri par terre, mais ni une ni deux, elle était dans mon sac! Et quelques mètres plus loin, je vois Jacques Martin, que je ne connaissais qu'à travers les photos du livre de Groensteen, "Avec Alix". Il était seul dans un petit stand "Orix", avec Gilles Chaillet. C'était au moment où Martin publiait le premier "Voyage d'Orion" sur Rome; il n'était donc ni chez Casterman, ni chez Dargaud. Bien trop intimidée pour oser lui parler, je restais à regarder les gens qui venaient pour des dédicaces; c'est Gilles Chaillet qui, avec sa gentillesse habituelle, m'avait adressé le premier la parole, à un moment où personne n'attendait dans sa file: je lui ai montré mon exposé sur "Le tombeau étrusque" puis il m'a présentée à Jacques Martin. Première rencontre émue avec le Maître.

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Un dessin de Jacques Martin datant de 1991, reproduit dans une thèse de Luc Revillon, L'enfant Grec ou l'Art du syncretisme.

Quelques années après, j'étais en Licence de Lettres Classiques, c'était les 50 ans d'Alix et le changement d'éditeur de Casterman à Dargaud: entre Casterman qui faisait des opérations promotionnelles pour les 50 ans de la série (ou peut-être en lien avec Lefranc aussi, je ne sais plus) et Dargaud qui fêtait la sortie du premier tome chez eux, il y avait deux jeux-concours et j'ai participé aux deux, en envoyant une lettre adressée à Jacques Martin dans chacune de mes lettres-réponses aux éditeurs. Je ne sais lequel des deux lui a transmis ma lettre mais je me souviendrai toujours du jour où, moins d'un mois après, j'ai trouvé une lettre de Belgique dans ma boîte aux lettres, avec écrit "Jacques Martin" et son adresse complète derrière! Je lui proposais, dans ma lettre, de traduire un Alix en latin parce que j'étais très bonne en thème latin et que j'adorais le fait que Le fils de Spartacus ait été traduit en latin (par un certain Claude Aziza...). Il me répondit de venir le voir lors du salon d'Angoulême, quelques mois après, ce que j'ai fait. Très vite, nous nous sommes mis d'accord pour la traduction. Je me souviens encore qu'il m'avait dit: "Combien voulez-vous être payée?" Mais moi j'aurais payé pour le faire donc je ne voulais pas être payée! Il a insisté gentiment en me disant que tout travail méritait salaire et qu'il ne fallait surtout pas que je dise cela à l'éditeur, sinon il ne paierait pas! Pour l'anecdote, il avait demandé à Christophe Simon de me laisser sa chaise et d'aller me chercher à boire. J'avais passé une rencontre formidable! Je l'avais appelé chez lui ensuite plusieurs fois pour ce projet et, lui, était toujours aussi enthousiaste. Mais ensuite les choses ont traîné avec Dargaud (il fallait que je traduise Les barbares mais j'aurais préféré Le tombeau étrusque ou Les légions perdues, sauf que cela ne pouvait pas être un album du catalogue de Casterman). Le temps des maisons d'édition n'était pas le mien et j'ai fini, au bout de trois mois, par dire à Guy Vidal qu'il me fallait une réponse car soit je choisissais de passer l'année suivante à traduire l'album, soit je passais l'agrégation pour laquelle j'avais une chance d'obtenir une bourse. La réponse positive pour la bourse est tombée; celle de Dargaud ne venait pas. J'ai dû choisir. Puis j'ai obtenu un poste durant deux ans en collège et déjà je travaillais sur la BD avec mes élèves: Lucky Luke, Tintin mais surtout Astérix et Alix avec mes élèves latinistes. J'ai donc toujours voulu allier les deux, le latin et la BD. Le colloque est donc né tout naturellement de cette alliance.
Lors de ma première rencontre avec Philippe Delaby - après des heures d'attente - au festival BD d'Eauze (il y a 4 ou 5 ans environ), je lui raconte que j'utilise Murena pour mon option BD et je lui dis que j'aimerais bien faire un colloque sur la BD historique et l'inviter; il accepte sur le principe et me donne ses coordonnées; puis je lui dis que j'aurais bien aimé traduire un Murena en latin avec mes étudiants: il me dit qu'un grand latiniste dont le nom lui échappe est sur le point de le faire, que c'est quasiment finalisé avec Dargaud. Je suggère immédiatement un nom: "Ce latiniste, ce ne serait pas Claude Aziza, par hasard, celui qui avait traduit un Alix en latin?" C'était lui! Finalement, ma route a croisé celle de Claude en 2009 à Blois, lors de la sortie de sa traduction latine du premier chapitre de Murena (Murex et aurum), nous sympathisons immédiatement, je lui parle de ce projet un peu fou de colloque sur la BD historique, lui dit que Delaby m'a dit oui l'année d'avant sur un stand mais que je n'ose y croire, que j'aurais bien voulu aussi que Martin soit invité pour cette première édition mais que c'était forcément compliqué vu son âge et de sa santé : il me présente alors officiellement à Dufaux et Delaby. On fixe une date, deux ans plus tard. Et c'est comme ça que le colloque fut lancé!

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Guy Vidal, directeur éditorial de Dargaud, aujourd'hui décédé, Julie Gallégo, Jacques Martin, Rafael Moralès et Christophe Simon en 1999

Alix Mag' : Quel sera le programme et qui seront les conférenciers?

Julie Gallego: Le colloque commence officiellement le mercredi 23 novembre à 14h à la présidence de l'université et se termine le samedi matin 26 novembre à 11h30. Le mercredi matin ont lieu les délibérations du prix BDétudiants, un prix des lecteurs de BD, ouvert aux étudiants de toute la France puisque le vote se fait par voie électronique (http://bdetudiants.univ-pau.fr/). Les résultats seront dévoilés le soir à 18h, les délibérations finales se faisant sous la présidence de Jean Dufaux et Philippe Delaby.
L'après-midi commencera par un entretien avec les auteurs de Murena; puis Michel Thiebaut, qui a fait sa thèse il y a quinze ans sur la BD historique, interviendra pour étudier pourquoi Alix et Murena occupent une place de choix chez les enseignants. Il y aura ensuite trois communications (et six intervenants), sur Astérix, sur la BD historique en classe et sur les différents types de BD historiques. Parmi ces intervenants, on trouve deux Québécois. Un des temps forts du colloque sera le défilé de mode "à la romaine" qui aura lieu juste après les résultats du prix BDétudiants, à  la maison de l'étudiant du campus palois: les élèves d'un lycée professionnel (Ramiro Arrue, Saint-Jean-de-Luz) ont préparé des costumes de Romains avec leurs professeurs de couture et d'art, en se servant de livres scientifiques que je leur ai conseillés. Il ne s'agit pas de créer des déguisements comme pour Carnaval mais de prolonger le démarche du colloque: comment mettre en oeuvre, concrètement ou par l'image, la restitution de l'Antiquité. Le jeudi, le public pourra assister à plusieurs interventions sur Astérix, sur la valeur scientifique de certaines représentations de l'Antiquité (par exemple, les gladiateurs -et notamment dans Alix), sur la collaboration entre scientifiques (pour le scénario) et dessinateurs, avec l'utilisation de la 3D par exemple; Benoît Helly interviendra pour présenter son travail sur Les voyages d'Alix - Vienna. Deux doctorants parleront de la série de Valérie Mangin, Le dernier Troyen, un autre intervenant des comics et Claude Aziza, dont l'intervention en mars dernier pour une journée d'étude sur le péplum avait été très appréciée par le public étudiant, reviendra gentiment nous parler avec malice de la BD historique... érotique!

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Je pense que le public ne devrait pas s'ennuyer! La journée se terminera par la diffusion de deux documentaires, l'un sur Murena, l'autre sur Jean-Claude Golvin, autre invité d'honneur du colloque, dont les travaux de restitution de l'Antiquité grâce à l'aquarelle inspirent si souvent les dessinateurs. Le vendredi, j'interviendrai pour parler de l'éclatement des identités dans Iorix le Grand, un album que je n'aimais pas plus que ça quand j'étais petite mais qui est devenu l'un de mes préférés ensuite. Puis Jean-Claude Golvin expliquera la méthode de travail qui le guide depuis plusieurs décennies dans son travail de restitution de l'Antiquité. D'autres scientifiques travaillant en collaboration avec des dessinateurs interviendront (Luccisano pour Le casque d'Agris, par exemple) et plusieurs collègues étudieront des thèmes, des personnages et des périodes (Léonidas, Gilgamesh). On trouvera aussi une étude sur le traitement de l'Antiquité dans Les Simpsons, faite par des collègues grecs, et une autre sur les mangas. Un journaliste et dessinateur espagnol nous apportera des explications sur la représentation de l'Egypte chez Jacobs. Puis une collègue angliciste étudiera les effets étranges de la censure américaine sur Murena: gladiateurs affublés d'un pagne pour cacher leur sexe, Agrippine la séductrice qui devient bien prude en remontant son drap sur sa poitrine, des statues antiques asexuées car ce qui pouvait choquer a été tout simplement effacé, etc. C'est assez édifiant et cela nécessitait vraiment, pour pouvoir être compris, d'être replacé dans son contexte idéologique et social, plus large; si Murena en est la victime (car c'était accepter ça ou sortir au rayon X, sous blister plastique...), cela dépasse aussi la question de la BD: si le sein de Janet Jackson à la télévision américaine a fait toute une histoire, ceux de Sophie Marceau en France sont devenus l'objet d'une chanson élogieuse de Julien Clerc! La différence de mentalités est évidente, même si le Comics code américain et la loi de 1949 sur les publications pour la jeunesse ont quelques points communs. La journée se terminera, au choix, par la diffusion d'un péplum humoristique (Les week-ends de Néron de Steno) ou par l'inauguration du salon du livre de Pau ("Pau fête le livre"). Le dernier jour, la première et la dernière conférence porteront sur Murena, d'abord sur le personnage fictionnel de Murena puis sur le personnage historique de Néron, avec l'analyse de la réhabilitation de Néron depuis quelques années en BD et dans les films. Un collègue qui a fait sa thèse sur l'Egypte dans la BD a choisi d'étudier Le tombeau étrusque puis un autre la représentation de la reddition de Vercingétorix dans plusieurs bandes dessinées, dont Alix et Astérix. Comme vous le voyez le programme est bien rempli! Et il ne s'arrête pas à la fermeture de l'université le samedi midi puisque nous partons ensuite l'après-midi au salon du livre, où s'ouvrira à 14h une table-ronde et une rencontre dessinée avec Dufaux et Delaby, sur le thème "Représentation des hommes et des femmes dans la bande dessinée historique (autour d'Alix et de Murena)". J'animerai cette rencontre avec le responsable de la librairie BD Bachi-Bouzouk à Pau, Vincent Poeydomenge; cette librairie partenaire accueillera pendant quelques semaines une exposition sur l'oeuvre de Dufaux et Delaby qui sera inaugurée officiellement le samedi soir. Tout est expliqué en détail sur le site que j'ai mis en place pour le colloque: vous y retrouverez le programme et les propositions de communication des intervenants, ainsi que les modalités d'inscription (http://crphl.univ-pau.fr/colloque-bd-historique-2011).

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Alix Mag' : Que représente pour vous, les personnages créés par Jacques Martin, Alix, Kéos,  Orion, Jhen et Arno?

Julie Gallego: Même si j'apprécie les autres personnages de Martin, je n'éprouve pour aucun le même attachement que pour Alix car il est l'incarnation d'un idéal, malgré ses faiblesses et Arbacès ne lui arrive pas à la cheville, alors que, dans Lefranc et Jhen, ce sont Axel Borg et Gilles de Rais qui occupent l'essentiel de l'imaginaire du lecteur.
Lors de ma première année à l'IUFM, le formateur nous avait demandé pourquoi nous étions devenus professeurs de Lettres Classiques ou plutôt pourquoi nous avions commencé le latin quand nous étions petits et continué dans cette voie quand nous étions grands: certains ont dit que c'était pour être dans de bonnes classes, d'autres que c'était parce qu'ils adoraient leur prof de français et qu'ils avaient voulu aussi faire du latin avec lui. Moi, j'ai répondu avec humour que j'avais rencontré un beau blond quand j'étais en CM1-CM2, que j'en étais tombée raide amoureuse, que j'avais voulu le suivre dans toutes ses aventures, même si c'était loin dans le temps et dans l'espace... et qu'il s'appelait Alix, bien sûr!

Merci Julie pour cette longue interview!