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A l'occasion de la sortie de la nouvelle aventure de Lefranc, Alix Mag' reçoit André Taymans, Patrick Delperdange et Raphaël Schierer . Trois auteurs, trois interviews....et une jolie invitée: Caroline Baldwin!

André Taymans

En ce printemps 2010,deux albums portant la signature d'André Taymans  sortent aux éditions Casterman : Caroline Baldwin dans Free Tibet et Guy Lefranc dans le Châtiment. L'interview d'André Taymans est en 2 parties: une pour Lefranc, l'autre pour Caroline Baldwin.

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Photo: Ikuko Jacquet

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Alix Mag': C'est la troisième aventure de Lefranc que vous dessinez, après le Maître de l'atome et Londres en péril. Est-ce un personnage qui a marqué votre jeunesse?

André Taymans: J'ai lu et relu "La grande menace" et "Le repaire du loup" qui reste mon Lefranc préféré. J'aimais aussi beaucoup Alix et plus particulièrement "La tiare d'Oribal". J'avoue qu'après "Le repaire du loup", la série Lefranc ne m'a plus vraiment captivé, exception faite des "Portes de l'enfer". Ce n’était plus le héros de mon enfance. D'autres séries avaient vu le jour, plus en phase avec les années 80 & 90. Le retour aux sources avec "Le Maître de l'atome" fut pour moi un élément décisif pour reprendre Lefranc.

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Lefranc dans Londres en péril

Alix Mag': Le Châtiment se déroule à Hollywood. Qu'est-ce qui vous a intéressé dans ce scénario, à mi-chemin entre le polar et la grande aventure?

André Taymans: On ne m’a pas vraiment demandé mon avis. Il faut savoir que c’est le comité Martin qui choisit, valide et attribue les scénari aux différents auteurs. Notre rôle se borne à illustrer les différentes histoires. On nous a sans doute attribué le « Châtiment » parce qu’Erwin Drèze adore dessiner les voitures années 50 et parce que j’avais déjà travaillé avec Patrick Delperdange.

Alix Mag': La série Lefranc alterne des sujets graves comme Noël noir, au pur divertissement, comme c'est le cas pour cet épisode. Je pense que c'est bien pour la série car il y a, à chaque épisode, un renouvellement. Qu'en pensez-vous?

André Taymans :Encore une fois, c’est un choix du comité Martin. Personnellement, je n’ai pas d’avis sur la question.

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Alix Mag': Question rituelle: Lefranc doit-il selon vous rester encré dans les années 50?

André Taymans: Au vu des chiffres de vente et de mes différents contacts avec les lecteurs de base (je ne parle pas ici des fans) cela me paraît une évident.

Alix Mag': Vous avez réalisé pour Alix Mag' un très bel hommage lors de la disparition de Jacques Martin. L'avez-vous côtoyé et que vous a apporté son oeuvre ?

André Taymans :J’ai rencontré Jacques Martin à de nombreuses reprises, que ce soit dans les festivals, les salons du livre ou chez lui à Bousval. Nos différentes rencontres furent cordiales. Je garderai  surtout en mémoire l’enchantement que m’a procuré la lecture de ses albums durant mon enfance. C’est cet enchantement que j’essaye de retrouver quand je dessine Lefranc.

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Alix Mag' : Prêt pour un nouveau Lefranc?

André Taymans :Ce n’est pas à moi d’en décider. Je ne suis qu’une pièce sur un échiquier.  Il y a plusieurs autres équipes en lice. Je ne suis pas irremplaçable.  La preuve en est que sur « Le châtiment », j’ai assuré le dessin des personnages sur les 20 premières pages avant de céder le crayon à mon assistant, Raphaël Schierer, qui a terminé l’album avec Erwin Drèze. Je ne suis revenu que sur la fin pour dessiner entièrement la dernière planche. La sortie du « Châtiment » n’était prévue que pour 2011, mais le Lefranc d’Alain Maury étant complètement hors délai pour 2010, Casterman nous a demandé d’accélérer la réalisation de notre album pour sortir en premier. Un Caroline Baldwin étant prévu de longue date dans mon planning, j’ai heureusement pu me reposer sur Raphaël et Erwin qui ont abattu un boulot formidable. Bref, je présume que le succès ou non du nouvel album fera pencher la balance dans un sens ou dans l’autre. Au final, ce sont toujours les lecteurs qui ont le dernier mot.

Caroline Baldwin

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Alix Mag': J'aimerais revenir au début de votre carrière. Avez-vous toujours voulu devenir dessinateur de BD?

André Taymans :Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours dessiné. A un moment j’ai hésité entre la musique (je voulais devenir chef d’orchestre) et  la bande dessinée. C’est finalement la BD qui l’a emporté.

Alix Mag': Enfant ou jeune ado, quels étaient vos Maîtres, et quel album (ou série) a été pour vous révélateur?

André Taymans :« Les 7 boules de cristal » et « S.o.s. Météores » furent et sont encore des livres de chevet. Enfant, Hergé, Jacobs, Tillieux et Macherot  étaient pour moi des dieux vivants. Par la suite, deux ans durant, Jacobs m’a appris les rudiments du métier tandis que Macherot, bien plus tard m’a demandé d’illustrer et de participer à l’écriture de son dernier scénario,  « Sibylline & la ligue des coupe-jarrets ». Un rêve éveillé ! 

Alix Mag' : Comment est née Caroline Baldwin, dans votre imaginaire et sous votre crayon?

André Taymans: Caroline est née de la volonté  de mon éditeur de l’époque Bernard Ciccolini et du rédacteur en chef de (A SUIVRE) Jean-Paul Mougin, de me voir transformer un projet de « one shot » intitulé « Moon River », en série. C’est Bernard qui a eu l’idée de faire de Caroline (qui n’avait qu’un rôle de figurante dans la version « one shot ») l’héroïne d’une série.

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Alix Mag': Caroline est un personnage très attachant et très sensible. Ses racines indiennes sont très ancrées en elle, elle sombre régulièrement dans l'alcool, elle aime l'amour. Bref, on est loin de l'héroïne sans peur et sans reproche. Dès le départ, vous la pensiez ainsi, ou c'est avec le temps, lors de l'écriture de ses différents récits, que vous lui avez donné cette âme et ce tempérament ?

André Taymans: Je dis toujours que je n’ai qu’un album d’avance sur le lecteur. Il n’y a pas de destin tout tracé pour Caroline. Même en cours de réalisation d’album, les choses peuvent changer. Sa séropositivité, par exemple, n’était pas prévue dans le synopsis de départ. La chose ne m’est apparue évidente qu’en fin d’album.

Alix Mag': Pourquoi, lors de l'épisode "Absurdia", décidez-vous que Caroline devienne séropositive?

André Taymans :Caroline Baldwin est une série que j’ai voulue bien ancrée dans son temps. Le sida était à l’époque d’ « Absurdia » considéré comme le mal du siècle.  J’ai voulu rendre Caroline la plus humaine possible quitte à choquer une partie de mes lecteurs en la rendant séropositive. Je ne voulais pas la réduire à un fantasme de papier comme de trop nombreuses autres héroïnes de BD.

Alix Mag': Les femmes que vous mettez en scène ont plusieurs points communs. Elles sont indépendantes, vont au bout d'elles-mêmes, et parfois, de leurs rêves : je pense à Alix Lepic, que vous dessinez dans le très bel album Ban Manis, mais aussi, à Caroline B. Etes vous d’accord ?

André Taymans: Tout à fait! Ca doit être mon côté romantique.

Alix Mag':  Free Tibet est le nouvel album de Caroline Baldwin. Pouvez-vous nous en résumer l'histoire?

André Taymans: Roxane Leduc, une amie française de Caroline décide avec un groupe d’activiste d’aller déployer le drapeau tibétain lors du passage de la flamme olympique au sommet de l’Everest. Ils veulent ainsi protester contre l’occupation du Tibet par la Chine. Caroline apprend qu’un tueur à la solde d’un lobby pro-chinois se serait infiltré dans le groupe. Elle part donc sur les traces de Roxane avec l’espoir d’éviter le pire.

Caroline Baldwin Tome 14 - André Taymans - 9782203020436 - 9782203020436

Alix Mag': Je finirai par l'hommage réalisé par le groupe belge Feel the Noïse, qui a écrit une très belle chanson: Caroline Baldwin. Comment est née cette chanson?

André Taymans: Le fondateur-guitariste du groupe n’est autre qu’Erwin Drèze, mon partenaire et ami sur la série Lefranc. Lui et son groupe ont un jour décidé, pour rigoler, de faire une chanson sur Caroline Baldwin. Je les ai pris au mot en leur promettant de les faire jouer dans mon prochain album et en leur promettant de tout faire pour sortir un CD de la chanson avec l’album BD. Ce qui a été fait avec la sortie d’un tirage spécial de « Free Tibet » aux éditions Flouzemaker, reprenant les crayonnés de l’album et le fameux CD.

La chanson se trouve ici

Patrick Delperdange

Patrick Delperdange a scénarisé ce 21eme album de Lefranc. Rencontre avec ce scénariste-écrivain.

Alix Mag': Pour commencer, une petite présentation s'impose...

P. Delperdange:Patrick Delperdange, 50 ans au compteur, quelques années de route, moteur en bon état, consomme peu (hum, hum). Faire offre au journal.

Pour plus d'infos : http://patrickdelperdange.e-monsite.com

Alix Mag': Pour la première fois de sa carrière, Lefranc se rend à Hollywood.Pour quelle raisons avez-vous situé cette aventure dans la patrie du cinéma Americain? Quelle fût la genèse de cette aventure?

P.Delperdange: Je pense que vous avez donné la réponse dans la question. Je voulais emmener Lefranc dans une contrée qu'il ne connnaissait pas encore, et dans un milieu totalement différent de celui dans lequel il avait évolué jusque-là. Je me suis également dit que la confrontation de la stature morale de Lefranc avec le monde pour le moins cynique du cinéma à Hollywood pouvait produire des choses intéressantes.

Alix Mag': Il y a beaucoup de personnages dans cette aventure. Des personnages fictifs comme Lefranc ou le Réverand Blakstone cotoient despersonnages rééls comme Gary Cooper ou Johnny Stompanato.  Pouvez-vous nous parler de ce gangster, et pourquoi en veut-il autant à Lefranc?

P. Delperdange: Stompanato a effectivement existé, et on se souvient de lui pour de très malheureuses raisons. Il était l'amant de Lana Turner (entre autres) et lié à la mafia qui sévissait en Californie à l'époque. Quelques jours après la cérémonie des Oscars qui ouvre "La Châtiment", Stompanato a été assassiné par la propre fille de Lana Turner qui, d'après ses dires, ne supportait plus la manière dont il traitait sa mère. Joli personnage, n'est-il pas? Mais je n'ai pas pu m'étendre sur ces faits dans l'album, en raison du format de 46 planches qui m'était alloué.

Par ailleurs, quant à savoir pour quelle raison Stompanato s'en prend à Lefranc, je dirais pour faire court que c'est parce que ce monsieur est fou. Il s'agit réellement d'un psychopathe, que la moindre contrariété met en fureur, et qui n'a aucun scrupule à assouvir à la moindre occasion une vengeance à ses yeux légitime.

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Alix Mag': L'Eglise du Pardon et de la  Foi me fait penser au Maccarthysme.L'idée de cette église qui n'accepte pas la difference n'est-elle pas une parabole de ce qui se passait aux USA à cette époque?

P. Delperdange: Le maccarthysme a en effet eu des conséquences désastreuses, sous couvert de moralisation de la politique. Je pense que l'on peut retrouver des aspects du même genre dans l'Eglise du Pardon et de la Foi. Les gens qui veulent purifier le monde m'ont toujours fichu la trouille. Pas vous?

Alix Mag': Plus qu'un polar, je trouve que le Châtiment est véritable récit d'aventures. Qu'en pensez-vous?

P.Delperdange: Des tentatives de meurtre, du chantage, des enlèvements, des poursuites en voiture, des disparitions: voilà quelques-uns des éléments qui, d'après moi, font partie de la panoplie du polar. Après cela, on peut bien évidemment discuter du terme le plus précis pour qualifier cette histoire, mais je pense que nous sommes plus ou moins sur la même longueur d'onde.

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Alix Martin: Jacques Martin nous a quitté il y a peu. Vous a t'il conseillé ou donner quelques idées pour écrire  cette histoire?

P.Delperdange: Je n'ai malheureusement jamais eu l'occasion de rencontrer Jacques Martin, et le travail que j'ai accompli l'a été sous la supervision constante du comité Martin mis en place par Casterman.

Alix Mag': Que vous a apporté son oeuvre, et quel est votre état d'esprit à faire (re)vivre un de ses personnages les plus connu?

P.Delperdange: C'était évidemment une idée un peu paniquante, et enthousiasmante à la fois, de reprendre un personne et une série créée par un géant de la bande dessinée fronco-belge. J'ai tenté de mettre en oeuvre mes modestes moyens pour ne pas démériter outre mesure, tout en cherchant à ne pas faire de pastiche ni de parodie (choses que je n'apprécie guère).

Alix Mag':  Parallèlement à Lefranc, vous sortez , aux éditions Nathan , le roman Ishango. Pouvez-vous en resumer l'intrigue?

Encore une fois, j'aimerais renvoyer vos lecteurs, en tout cas ceux que l'affaire intéresse, à se rendre sur un site qui leur permettra d'en apprendre davantage sur cet autre aspect de ma carrière. Ils trouveront donc plus d'informations sur www.ishango-la-serie.fr.

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Alix Mag': Quelle différence existe-il entre l'écriture d'un roman et la reprise d'une série comme Lefranc? (ou, entre l'écriture d'un roman et d'une bd?)

P.Delperdange: Autant de différences qu'entre le football et le basket. Il s'agit de se servir d'un ballon dans les deux cas, mais à peu près tout le reste est différent (à part la sueur sur le front...).

Alix Mag': Prêt pour un nouveau Lefranc?

P.Delperdange: Réponse facile pour conclure: OUI!

Raphaël Schierer

Le dernier  auteur  du Châtiment a répondre à nos questions est Raphaël Schierer. L'interview est illustrée de nombreuses recherches de travail!

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Alix Mag': C'est le deuxième album de Lefranc sur lequel vous collaborez. Une petite présentation s'impose!

Raphaël Schierer: Eh bien j'ai 45 ans et je ne suis dans la BD que depuis « Londres en péril ». J'ai effectué mes études à l'Institut St Luc à Bruxelles où j'ai rencontré André Taymans. Après quoi, pendant une vingtaine d'années, j'ai été obligé de travailler dans d'autres domaines, sans perdre de vue qu'un jour, je me lançerais dans la bande dessinée. Et c'est sous l'impulsion de ma femme qui m'a dit un jour que « si je ne le faisais pas aujourd'hui, je ne le ferais jamais.. », que je me suis lancé. Et au même moment, mon ami André me proposais de l'aider sur « Londres en péril ». Juste après, il m'a proposé de continuer notre collaboration, mais de manière plus active cette fois, sur « Le Châtiment ». Avec André et Erwin, sans oublier le très talentueux Bruno Wesel pour les couleurs, nous formons une sorte de petit studio. J'aime assez l'idée de travailler dans une équipe soudée où chacun apporte sa pierre à l'édifice.

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Recherches de travail

Alix Mag': Vous êtes 3 dessinateurs  sur cet album, vous, André Taymans et Erwin Drèze. Comment se répartissent les tâches?

Raphaël Schierer: André me fournit le découpage de la planche avec la disposition des personnages, que je m'occupe, avec le texte, de réaliser au propre. Mais mon boulot s'arrête aux personnages. Je retourne la planche à André qui réalise quelques retouches s'il y a lieu. La planche part ensuite chez Erwin Drèze qui en effectue les décors, de manière assez épatante, je trouve.

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Crayonné d'une case où Lefranc est face à Stompanato, gangster ayant veritablement existé

Alix Mag': Depuis le maître de l'atome, les aventures de Lefranc se situent dans les années 50. Est-ce une periode plus plaisante à dessiner pour Lefranc, ou une histoire de Lefranc contemporaine vous interesserait -elle autant?

Raphaël Schierer: Je n'aurais rien contre le fait d'apporter ma contribution à une histoire contemporaine de Lefranc, mais j'avoue que je préfère le voir évoluer dans le charme d'un environnement des années '50.

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Le Révérand Blackstone, 54 ans, fondateur de l'Eglise du Pardon et de la Foi..

Alix Mag': Jacques Martin nous a quitté il y a peu. Pouvez-vous nous parler de vos rapports avec lui, et  que vous a apporté son oeuvre?

Raphaël Schierer: Jacques Martin était un immense Auteur, que je n'ai jamais eu la chance de rencontrer, hélàs. Il fait partie de mes lectures de jeunesse où j'ai découvert Alix avant Lefranc. Je devais avoir une bonne dizaine d'années. J'ai toujours été épaté, et le suis encore quand j'ouvre un album de ce grand Monsieur, par la rigueur et la finesse de son Oeuvre. J'apprends, encore et toujours, notamment grâce à cela. Même si jamais je n'atteindrai la hauteur de sa cheville, à chaque fois que je crayonne une attitude, je ne peux m'empêcher de penser : comment aurait-il fait, et qu'en aurait-il pensé ? Enfin, j'essaye de m'appliquer à la tâche du mieux que je peux.

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Recherches anthropomorphiques du Réverend Blackstone.

Alix Mag': Quelle est la période graphique que vous préférez de Jacques Martin et quel est votre album culte?

Raphaël Schierer: Je préfère le graphisme de « L'Ouragan de feu », mais l'album que je préfère est «  Le Mystère Borg ». Concernant Alix, « Le tombeau étrusque » me semble être un des meilleurs. Du tout grand Jacques Martin.

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Alix  Mag': Quels sont vos projets personnels en BD, ainsi que pour l'univers Martin?

Raphaël Schierer: Je travaille sur un one-shot n'ayant rien avoir avec l'Univers Martin mais dont je ne peux pas en dire plus pour le moment. A part ça, je travaille sur un autre projet, toujours avec mon ami André, sur « Ella Mahé » pour les éditions Glénat. 

Merci à A.Taymans, P.Delperdange et R.Schierer d'avoir répondu à mes questions. S.J

Alix Mag'/ Raphaël Schierer -André Taymans- Patrick Delperdange./ Juin 2010.