LUIS DIFERR: " La réalisation du voyage de Loïs m'a pris 6 ans!"

Le voyage de Loïs consacré au Portugal, dessiné par Luis Diferr est admirable. C'est  un véritable voyage  dans lequel nous entraînent Jacques Martin et Luis Differ sur les traces du jeune Loïs. Le lecteur se retrouve ainsi  au coeur du XVII ème siècle, assis devant le Tage, à regarder la Tour de Belém.  C'est aussi  le dernier ouvrage sortant cette année, sur lequel Jacques Martin a véritablement travaillé. En effet, Luis Diferr envoyait du Portugal  ses dessins au Maître, afin qu'il les valide.

Mais laissons la parole à Luis qui nous explique la genèse de ce livre. L'interview est illustrée par de nombreux dessins de recherches. Je vous recommande également d'avoir le livre sous la main, car il y a de nombreuses références pour retrouver les dessins cités.

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Projet de couverture de l'ancienne maquette

Alix Mag': Tout d'abord, je voudrais vous féliciter pour la qualité de ce voyage de Loïs, tant au niveau dessin que du texte.
Pouvez-vous nous expliquer la genèse de ce Loïs?

Luis Diferr: J’ai rencontré  Jacques Martin, Rafael Morales et Jimmy Van den Hautte le 20 octobre 2002, dans le Festival de BD à Amadora. Je leur ai montré quelques dessins  puis, pendant que Martin et Morales faisaient des dédicaces, Jimmy m’a demandé si cela m’intéresserait de dessiner un album de Voyages, sur le Portugal, concernant un nouveau personnage (Loïs) à l’époque de Louis XIV. J’ai dit oui, évidemment ! Jacques Martin m’a alors demandé de lui envoyer un essai, ce que j’ai fait en novembre ; c’était le dessin esquissé du Monastère des Jerónimos, double page 18/19. Martin l’a approuvé.

J’ai commencé  par étudier la structure des « Voyages d’Alix » (j’avais acheté « La Grèce 2 », au Festival, un album magnifique que Martin a dédicacé, et par la suite Jimmy m’en a envoyé quelques autres ainsi que des photocopies de planches du premier Loïs, encore en production). Après, j’ai commencé à me documenter, afin de cerner le sujet et établir le plan de l’œuvre. La version préliminaire de ce plan – qui a beaucoup évolué depuis lors – a été proposé le 11 février 2003 mais il a fallu attendre le mois de mai pour que le contrat soit signé et fin juillet pour que je remette les premiers dessins au stade préliminaire (le Monastère, l’intérieur inclus (page 20) et la vue générale de Lisbonne, double page 8/9).

Enfin, lors de la genèse de ce Loïs, j’étais bien naïf et je n’avais pas la moindre idée de ce en quoi je me fourrais ! J’estimais une durée d’un an, voire un an et demi, pour la réalisation du travail. Il m’a pris six ans ! 

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Crayonné du cul-de-lampe

Alix Mag': Quelles ont été vos sources pour reconstituer Lisbonne?

Luis Diferr: Elles sont nombreuses et il m'est  impossible d'en donner toute la liste! . Tout d’abord j’ai visité le  Musée de la Ville. Une superbe maquette y est exposée et  m’a servie de base pour la perspective aérienne de Lisbonne (double page 8/9). Il y a, bien sûr, « Le Livre de Lisbonne », fondamental , parce que plein d’informations écrites et graphiques, des ouvrages sur le Monastère des Jerónimos, la Tour de Belém, etc.,.. De  nombreuses photocopies de documents sur plusieurs sujets – provenant, par exemple,  du GEO (« Grupo de Estudos Olissiponenses »), comme « Le Voyage du duc de Châtelet au Portugal ». Le siège de l’Inquisition (représenté en page 12), par exemple, qui s’est beaucoup modifié dès son origine, m’a demandé une visite aux « archives du royaume » (« Torre do Tombo ») et l’examen de copies de plans et microfilms.

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Palais et chantier naval : reproduction partielle d’un énorme tableau au Musée d’Art Ancien

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Maquette Jerónimos

Il faut préciser enfin que j’ai eu l’aimable apport de nombreuses personnes et d' institutions, pas seulement sur Lisbonne, que je remercie en page 3. 

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Crayonné de la cathédrale de Lisbonne

Alix mag': Quelles ont été les difficultés pour réaliser cet  ouvrage, car j'imagine que la ville de Lisbonne du XXI ème siècle a  bien changé depuis lesXVI, XVII et XVIII ème siècle?

Luis Diferr: S’il n’y avait que Lisbonne…

Cette ville  a bien grandi, et la partie basse, détruite par le tremblement de terre de 1755, a été entièrement reconstruite. Il y a des immeubles qui restent encore mais, en général, ils ont plus ou moins changé et c’est parfois difficile de s’en rendre compte. Un exemple : le monastère dominicain  (page 13), il  ne reste que l’église, bien que transformée et ravagée par un incendie. En plus, il faut que des dessins représentant les mêmes espaces et immeubles soient cohérents entre eux (voir les dessins sur Lisbonne, par exemple page 11 et double page 8/9), ce qui n’est pas évident !...

Un autre problème vient du fait qu’il subsiste très peu de représentations de la ville datant du XVe ou XVIe siècle. On peut en trouver, parfois, dans des tableaux existants au Musée d’Art Ancien mais souvent ce n’est qu’un détail au fond de l’image.

Un dernier exemple : pour réaliser la vue à vol d’oiseau du couvent de l’Ordre du Christ (page 24), j’ai travaillé sur un plan mais c’est très difficile de dessiner en perspective lorsqu’il y a des différences de niveaux fort prononcées et irrégulières. Pour mieux le ressentir, j’y ai parcouru la muraille, en prenant de nombreuses photos, afin que celle-ci soit rendue le plus exactement possible (j’ai pris d’ailleurs des centaines de photos de référence pour cette ouvrage). Au sujet de ce dessin, voici ce que je confiais à Jimmy Van den hautte,  le 21/11/06 : « En ce qui concerne le couple d’écureuils qui remonte un arbre dans la forêt au fond, ce sera plus difficile de les faire voir ; et c’est dommage parce que j’ai fait énormément de recherches juste pour leur faire le portrait ».

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Crayonnés de la rue des Marchands

Alix Mag': Certains dessins sont  époustouflants, comme l'intérieur du Monastère des Jéronimos ou les jardins du palais de Fronteira. Combien de temps mettez-vous pour réaliser de tels dessins?

Luis Diferr: Beaucoup ! En fait, énormément !

Il faut dire que, pour chaque dessin, le travail s’est réalisé en trois phases :

1: crayonné (qui devait être validé, d’abord par Jacques Martin et à partir de novembre 2005 par le Comité Martin chez Casterman) ;

2: mise à l’encre de chine ;

3: coloriage sur reproductions (les dénommés « gris »).

Il faut aussi tenir compte du fait que je suis professeur et que le temps des recherches et de l’écriture se mêlait à celui du dessin, surtout au stade du crayonné. J’ai en fait écrit la version originale des textes (beaucoup plus longue et détaillé que la finale) en même temps que je réalisais les recherches et les dessins correspondants. J’ai repris ces textes à la fin : la version définitive m’a occupé pendant avril et mai 2009 ; c’est là que j’ai enfin terminé mes « travaux d’Hercule » (un peu repris lorsqu’Anne Deckers s’est occupée, avec ma participation, de la révision des textes).

Combien de temps ? Par exemple, le dessin (hors couleurs) représentant la Place du Rossio (page 12/13) m’a pris 4 mois et demi. Le coloriage du dessin de la rotonde des Templiers (page 26) a demandé deux semaines car, en plus, il m’a fallu reconstituer pour le mieux des peintures très endommagées ou même presque effacées.

L’intérieur de l’église des Jerónimos (page 20) m' a demandé un temps fou, surtout à cause du détail des colonnes au premier plan et du toit nervuré. Pour se faire une idée, j’ai envoyé les crayonnés des pages 18 à 21 le 23 juillet 2003 et remis les dessins au net le 9 décembre ; il m’a fallu environ cinq mois pour les réaliser !

Concernant le Palais de Fonteira, j’y ai fait au moins trois visites très documentées. Là encore, j’ai eu du boulot ! Pour la géométrie des jardins qu’on y voit, je l’ai inventée et dessinée rigoureusement moi-même. Cela a fait environ deux semaines pour les crayonnés préparatoires du Palais, envoyés le 29 janvier 2007 ; et ce n’est que le 2 avril que j’ai délivré les dessins au trait de ces 4 pages. Les coloriages, je les ai commencés deux ans plus tard, vers mi-janvier 2009. Je les ai délivrés  le 26 février. Rien que pour les 4 pages dédiées à ce Palais, ça fait donc au moins 4 mois de travail (sûrement plus).

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Alix Mag': Outre les représentations des monuments, vous mettez en scène la vie des habitants, et chaque personnage a une histoire. Ainsi, on retrouve Loïs peignant une jolie demoiselle, des femmes achetant des étoffes, des enfants jouant avec des chiens etc.  Cela donne une autre dimension au dessin, n'est ce pas?

Luis Diferr: Oui, je l’espère ! En fait, c’est un aspect crucial des dessins, c’est ce qui les rend vraiment intéressants. Les villes, les endroits représentés, sont habités ; et les gens (même les animaux) ont une histoire, qui fait qu’ils soient comme ils sont et qu’ils soient là à ce moment, éventuellement en interaction avec d’autres gens. Il faut bien soigner cet aspect, que ce soit dans des illustrations comme celles de ce Voyage ou dans une bande dessinée. Mais ici, je crois, c’est d’autant plus important qu’il n’y a pas une histoire de fond pour amuser le lecteur, pour captiver son attention, voire même justifier une relecture. Je crois que la multiplicité de la vie est ce qu’il y a de plus difficile à recréer. Il faut absolument éviter que les personnages soient à peu près les mêmes ou qu’ils soient pareils à des poupées, des bonhommes ou pire des épouvantails sans âme.

En ce qui concerne Loïs peignant une jolie demoiselle, on peut remarquer qu’il y a là  une autre dame, plus âgée ; il faut quand même assurer que le peintre et la modèle se tiennent à une bonne conduite, n’est-ce pas ?!

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Alix Mag': Pour les dessins de reconstitutions, avez-vous pris des libertés avec l'Histoire?

Luis Diferr: Avec l’Histoire, je ne crois pas, du moins pas à ma connaissance. Par contre, lorsqu’on fait des reconstitutions il faut inévitablement prendre des libertés. Il faut inventer çà et là, il faut interpréter les sources, qui souvent ne sont pas claires, il faut « remplir des trous » et… il faut accepter qu’on a des limites et qu’on ne peut tout connaître de ce que d’autres ont déjà savamment écrit ou dessiné au sujet de ce qui nous occupe. Il faut dire, d’ailleurs, que  beaucoup de documents graphiques et littéraires ont malheureusement disparu lors du tragique tremblement de terre et raz de marée du 1er novembre 1755.

Ce que j’ai appris surtout, en faisant cet album, c’est qu’il faut rester humble : on se rend compte que certains de nos ancêtres avaient vraiment du génie ; et on doit comprendre que le dessin doit servir ce qu’il représente, parfois les créations de ce génie, pas l’inventivité gratuite ou la vanité stylistique de l’auteur.

En tout cas, j’estime que, toute rigueur possible étant assurée, ce qui est fondamental est de convaincre les gens que ce qu’on représente était comme ça. Si on y arrive, alors on a du talent ! Car il y a des reconstitutions qui sont parfaites d’un point de vue technique, disons, mais qui pourtant faillent en ce point-là, souvent à cause du manque de vie dans le portrait. Mais je me répète…

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Tomar

Alix Mag': Qui a réalisé les couleurs?

C’est moi qui les ai réalisés. Tous les coloriages ont été réalisés après avoir fini la plupart des dessins au trait (soit, après le 11 mars 2008), à l’exception des coloriages des double-pages 12/13 et 14/15, réalisés beaucoup plus tôt.


En fait, le dessin du Monastère des Jerónimos corrigé (double-page 18/19) et celui du cul-de-lampe n’ont été délivrés que le 12 janvier 2009.
Une anecdote : le dit 11 mars 2008 j’ai fini le dessin de la terrasse de la Tour de Belém (page 21), qui a été refait, en y introduisant un chat se promenant sur le parapet. C’est en revenant chez moi l’après-midi qu’en regardant un chien dans la rue j’ai eu l’idée de mettre un chat dans la terrasse de la Tour. Ce devrait être pratique pour chasser les souris !…

Le coloriage (réalisé sur des gris) m’a pris un an ! La dernière tranche a été terminée le 29 mars 2009. Après cela, je me suis occupé de détails tels que la frise (dessinée en logiciel CorelDraw), la version finale des textes, le choix définitif des photos et les légendes respectifs, les légendes des dessins, etc.

Enfin, du 17 décembre 2009 au 20 janvier 2010 j’ai participé au magnifique travail de révision d’Anne Deckers sur mes textes.

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Alix mag': je sais que ce livre sort également au Portugal. Est-ce également avec Loïs en personnage principal, ou bien bénéficie t'il d'une  autre présentation?

Luis Diferr: Non, la présentation est exactement la même, l’imprimeur aussi. Peut-être cela ouvrira la porte à la publication des aventures de Loïs au Portugal.

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Alix mag' Quels sont vos projets, pour les collections Martin où autres?

Luis Diferr: Depuis fin mars 2009 (avant même) j’ai un peu développé et présenté chez Casterman quelques projets. En ce moment, je ne peux plus rien avancer à ce sujet.

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Les plantes ont été dessiné d'après nature tout près de chez Luis. Comme pour les personnages, il faut éviter les "plantes-standard" !...

Alix Mag': Jacques Martin nous a quitté il y a peu. Pouvez-vous nous parler de vos rapports avec lui?

Luis Diferr: J’ai connu Jacques Martin en mars 1990 au petit Salon de Sobreda ( dans les environs de Lisbonne). Il m’a  dédicacé  « Le Dernier Spartiate », sans doute mon album préféré d’Alix, et a été très sympathique. On était à l’aise et on a parlé d’Hergé, de Jacobs et de Cuvelier ; il a apprécié les photocopies des planches au trait de ce que deviendrait mon 1er album (« L’Homme de Neandertal »). Le soir, ma femme et moi avons intégré un petit groupe qui est allé dîner avec lui et François Craenhals (un gentil monsieur que je connaissais déjà et dont j’ai un tendre souvenir). Le lendemain, en s’en allant, Martin m’a dit « Je vais m’occuper de vous » ; mais, évidemment, il y avait bien d’autres choses qui demandaient son attention et cela n’a pas eu de suite.

Au début de mon travail sur le Voyage de Loïs, des années plus tard, j’ai eu de bons rapports avec lui, toujours par correspondance, bien sûr, une fois ou l’autre par téléphone. Il était extrêmement professionnel,  assez rapide et assez clair dans ses réponses. Malheureusement, surtout à cause de ses difficultés visuelles, notre collaboration s’est compliquée à partir de février 2004. Les problèmes m’ont amené à Bruxelles et chez lui, à Bousval, avec Jimmy, en juillet.

Je regrette que finalement mes rapports avec Jacques Martin n’aient été plus positifs et encourageants, même si, par la suite, il était toujours correct et courtois. Et je regrette beaucoup qu’il n’ait pu voir l’album qui vient de sortir.

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Dessin-hommage réalisé par Luis Diferr pour les 60 ans d'Alix, et publié sur blog Alix 60 ans, que j'ai réalisé en 2008.