"C'était fin juin 1967. j'étais assis, en short, adossé au mur de l'Ecole du Village à St Priest. En cette fin d'année scolaire (CM2), l'instituteur, monsieur Ganlut, nous avait autorisé à apporter des livres ou des jeux pour nous occuper les quelques jours précédents les grandes vacances. J'avais trouvé ce gros recueil du journal Tintin n° 56 qu'on m'avait offert alors que j'étais au CP et trop jeune, à l'époque,  pour m'y intéressé. Il y avait les premières pages des Légions perdues et l'odeur de l'encre et du papier qui permettait à l'odorat de se joindre à la vue et au toucher afin de donner ... plus de sens à la lecture.
C'est la lecture de ce recueil qui allait me faire basculer dans le monde de la bande dessinée dont je n'ai toujours pas trouvé la sortie."

Gilbert Bouchard

Gilbert dedicacera en la cathédrale d'Angoulême les jeudi 28 et vendredi 29 janvier de 14h à 16h.

Gilbert Bouchard, texte 2



Fin juin 1967. Je termine mon CM2 à l'école du Village de Saint-Priest dans le Rhône. L'instituteur, monsieur Ganlut, nous a autorisé à  apporter des jeux ou des livres pour passer agréablement les derniers jours de cette année scolaire.

Qu'est-ce que je pourrais bien prendre qui puisse m'occuper durant ces longues heures. Il y a bien ce gros bouquin qu'on m'avait acheté quand j'étais au CP, époque où j'étais encore trop jeune pour en apprécier le contenu.

Ce gros bouquin, c'est le recueil Tintin n° 56 qui comporte les numéros de l'hebdomadaire allant du 29 novembre 1962 au 4 avril 1963.

Je le glisse dans mon cartable en cuir et l'emporte à l'école. Il fait beau. Je m'adosse au mur de l'école et le pose sur mes jambes formant un pupitre de fortune.

J'ouvre la première page. Tous mes sens s'éveillent. Le toucher pour le papier et la grosse couverture cartonnée, la vue pour les pages en quadrichromie ou en bi-couleurs, l'odorat pour l'odeur de l'encre et du papier, l'ouïe pour tous ces personnages parlant de par les bulles.

Et voilà  que je penche au-dessus de l'album, que je me penche jusqu'à en perdre l'équilibre. C'est ainsi que je tombe dans cet univers de la bande dessinée dont je n'ai plus jamais retrouvé la sortie depuis.

Le côté  extraordinaire de ces recueils d'hebdomadaires, c'est qu'on ne lit les grandes aventures que deux pages par deux pages. Entretemps, on dévore toutes les autres histoires qui y sont intercalées. Cela donne un temps de lecture encore plus long à ces grandes aventures car il n'était pas question de sauter les récits intermédiaires.

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Parmi ces grandes    aventures, il y avait Alix et « Les  Légions perdues ». Comme souvent,  c'est la première histoire d'une série  que l'on découvre qui restera, dans  notre esprit, comme la meilleure  de l'auteur.

Après  être entré au  collège, je me mets à acheter des  cahiers de dessins que je transforme en  une revue de bandes dessinées.  Modestement, je l'appelais « Le  Bouchardien », vu que j'y étais le seul  auteur, la syllabe « ien » rappelant,  évidemment, la terminaison de  « Tintin ». Je crée mes séries, rajoute  des pages de jeux, des pages sur le  sport. Je passe des heures à les colorier  aux crayons de couleurs.

Bien entendu, je n'ai  aucune ambition de devenir un auteur  de bandes dessinées n'étant pas  très doué en dessin. Mais j'aimais  bien inventer des histoires avec des  héros différents que l'on retrouverait  dans chaque autre cahier de dessins qui  devenait Le Bouchardien n°1  puis 2 puis 3, etc. Mes copains lisent  mes histoires. J'essaye de  convaincre des copains de faire aussi  des bandes dessinées. On se  réunie autour de la table de la salle à  manger pour dessiner. Certains  sont meilleurs que moi mais ne voient  pas l'intérêt de passer son temps à  dessiner.

Au lycée, je continue. Je m'inscris, ensuite, en fac d'Histoire. Un copain à  St Priest, Lionel Garcia, qui a un an de moins que moi, parvient à  faire publier son tout premier projet par les éditions Glénat à  Grenoble. Très fort en dessin, il me donne pas mal de conseils qui me font progresser. Je l'accompagne, dès lors, souvent à Grenoble lors des la livraison de ses pages.

Les éditions Glénat finissent par me publier un premier album qui paraît en 1981 alors que je suis en maîtrise d'Histoire.

En 1986, La Caisse d'Épargne de Chambéry, partenaire du Salon de bandes dessinée de Chambéry, me publie une Histoire de Chambéry en bandes dessinées. C'est mon premier album en couleurs. En janvier 1987, je l'emporte avec fierté au Salon d'Angoulême. Je me dirige vers le stand de Jacques Martin pour le lui faire voir sachant qu'il travaille avec plusieurs collaborateurs. Je m'imagine qu'il va s'emparer de mon ouvrage et me demander immédiatement si je veux travailler avec lui d'autant plus que l'antiquité est mon sujet de prédilection. Mais il me dit simplement et gentiment « C'est bien, continuez! ».

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En décembre 2000, je dédicace « Croco et Fastefoude » au stand Casterman du Salon du Livre Jeunesse de Montreuil. A ma gauche, Christophe Simon, un des collaborateurs de Jacques Martin et Jacques Martin, lui-même à sa gauche.

Organisant un petit Salon de bandes dessinées à La Verpillière à  côté de chez moi, je demande à Christophe Simon s'il accepterait de venir n'osant pas poser cette question à Jacques Martin. Mais Christophe Simon recule au fond de ce siège pour s'effacer entre moi et l'auteur d'Alix. Celui-ci distrait par ce mouvement se tourne dans ma direction en me demandant ce que je voulais. Surpris, je lui bredouille mon invitation pour mon Salon se déroulant en mars et, à ma grande surprise, il accepte demandant simplement que ce soit pour mars 2002, mars 2001 étant déjà complet au niveau de son planning.

Pour le 7ème salon de la Bande Dessinée du Nord-Isère, ce sera donc Jacques Martin, notre invité d'honneur. On fait imprimer de belles affiches en couleurs. Tout est prêt quand il nous annonce son impossibilité de venir suite à un mouvement de grève des trains en Belgique.

On se retrouve dans une situation kafkaïenne. Aucun train ne part de Belgique mais la SNCF nous assure que tous les trains arrivent en France!

Heureusement, les grèves en Belgique sont bien organisées. Celle-ci est programmée du jeudi 22 heures au vendredi 22 heures.

La fille de Jacques Martin me rappelle. Très aimable, elle me propose de prendre les affaires en main. Elle va prendre des billets pour la veille de la grève. Jacques Martin et son épouse parviennent, ainsi, à partir le jeudi avant 22 heures.

Arrivant à  La Verpillière avec 24 heures d'avance, je ne peux pas laisser Jacques Martin toute une journée enfermé dans son hôtel. Je l'emmène donc avec son épouse au musée de St Romain-en-Gal dédié à la Vienne antique. On y passe l'après-midi à discuter l'époque romaine. Il est ravi de cette visite et me confie qu'il ne savait pas qu'il y avait autant de vestiges à Vienne et qu'il faudrait qu'il y fasse venir Alix dans une prochaine aventure.

On entre dans la boutique du musée. Patricia Brun, qui anime cette boutique avec dynamisme, reconnaît Jacques Martin, échange quelques mots avec lui, prend ses coordonnées. Cette rencontre impromptue débouchera sur une exposition présentant les planches de l'album d'Alix, « La chute d'Icare ».

Le lendemain, lors de l'ouverture de notre Salon, habitant à St Quentin-Fallavier, je ne peux pas me permettre de passer sous silence une des étymologies de « Fallavier ».

On prétend, en effet, que « Fallavier » viendrait de « Fala Via », la « fausse route » en latin. Ce nom aurait été attribué à ce lieu suite à la mésaventure d'une légion romaine partie de Vienne pour se rendre à « Bergusia » (Bourgoin-Jallieu )  se serait perdant dans les marais locaux après avoir pris cette « fausse route ».

Je pus ainsi démontrer que l'on venait enfin de retrouver  ...les Légions Perdues.

Quelques mois plus tard, les éditions Casterman m'apprenaient que Jacques Martin était intéressé pour que je collabore à sa collection des « Voyages d'Alix ».

« Les Voyages d'Alix à Lugdunum » vient de sortir en novembre 2009. « Les Voyages d'Alix à Vienne » sortira d'ici quelques mois. Une exposition présentera alors ces planches au musée de St Romain-en-Gal là où l'idée d'une collaboration germa dans l'esprit de Jacques martin.

La boucle est donc bouclée comme on dit.

La prophétie de Jacques Martin prononcée 20 ans plus tôt, « c'est bien, continuez » aura porté ses fruits...

Gilbert Bouchard

7 janvier 2010