Semaine Jhen sur Alix Mag'

Dans quelques jours sortira la onzième aventure de Jhen , signée Jacques Martin, Hugues Payen et Jean Pleyers: "La Sérénissime"

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Rencontre avec  Jean Pleyers , en pleine forme,et de son épouse Corinne,  coloriste de La Sérénissime, qui nous ont envoyé  quelques jolis dessins!

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Alix Mag’ :Voici 9 ans qu'est paru l’Archange, la dernière aventure de Jhen que vous ayez dessinée. Comment se sont passées les retrouvailles avec votre personnage fétiche ? 

Jean Pleyers :Ces neuf ans ont été intemporels pour moi, car toute création artistique étant onirique sort du temps. 

C’est plutôt ma rencontre avec Hugues Payen qui a été une trouvaille ! Et c’est une grande chance qu’un initié issu de la lignée du premier des templiers champenois ait repris la suite des scénarios martinesques de Jhen.  H.P. possède ainsi la souvenance et la connaissance profonde de cette époque. Sa technique narrative est à l’opposé de celle de Jacques Martin qui, obligé de travailler simultanément sur trois scénarios       (  Alix, Lefranc et Jhen ) partait en aveugle et devait obligatoirement retomber sur ses pieds en funambule. H.P., lui, commence son intrigue par la fin, comme tout auteur de polar. Il cisèle un climax très précis et remonte ensuite le temps en enfilant chaque pré-action à rebours, ce qui me donne dès le départ une parfaite vue d’ensemble de ce travail déjà abouti. Le climax étant naturellement le nœud dramatique développé juste avant le dénouement final de l’histoire.

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Alix Mag’: Pouvez-vous nous parler de la genèse de l’album ? 

Jean Pleyers : Les coffres d’or de Gilles de Rais s’étant désespérément vidées par ses largesses extraordinairement somptueuses, le maréchal n’a de cesse que de les remplir au plus tôt, et il se lance dans moultes opérations alchimiques et sorcières … C‘est alors qu’il a eu vent d’un mystérieux incunable traitant apparemment d’astrologie et magie et qui aurait été écrit dans une étrange écriture hénochéenne par le moine franciscain Roger Bacon, philosophe du XIIIème siècle. Jhen, et les abbés Eustache Blanchet et Francesco Prelati de Firenze, rencontrant Jacopo Foscari, le propre fils du doge sur leur chemin à Milano, partent vers Venise à la recherche du précieux document pour le compte de Gilles de Rais.

Alix Mag’ : L’histoire se déroulant à Venise, y êtes -vous allé pour trouver l’ambiance du livre et quelles ont été vos documentations pour reproduire si fidèlement la ville Sérénissime ? 

Jean Pleyers :Jadis, Jacques Martin m’avait proposé de partager la location annuelle avec lui d’un palazzo à Venise. A l’époque, le succès de Jhen était tel que cela n’eut point été un problème d’argent mais je n’avais pas du tout envie de le faire.

Corinne et moi y  allons chaque année et, pour la préparation de cet album, nous avons suivi un périple de Milano en Vénétie : Treviso, Vicenza, Padova, Verona et bien sûr La Sérénissime. Plus de mille photos furent prises. 

Par ailleurs, d’extraordinaires plans de la ville existent, que j’ai utilisés comme par exemple celui de Jacopo de Barbari de  1500, ou celui de Merian 1650, ou ceux de l’hebrew university of Jerusalem 1550.

Ma vaste bibliothèque très savante, très choisie et doublée en importance par celle qu’a collectionnée Corinne et les ouvrages d’Arte & Architettura Italiens comme Venezia Scomparsia de Alvise Zorzi, ou Il tesoro di San Marco de H. Hahnloser, etc m’ont fourni la base documentaire. 

Généralement, après avoir réuni et pioché toute la bibliographie choisie traitant d’architecture civile, religieuse et militaire, je pars donc en repérage sur le site recueillir tous documents locaux traitant du sujet, mais je questionne et photographie aussi les gens du cru rencontrés puis, de retour au studio, j’établis des fiches faces et profils reconstituant ainsi des sortes de portraits- robots comme la police scientifique, mêlant  souvenirs, portraits, photos, croquis d’après nature et célébrités politiques, artistiques ou culturelles rencontrées lors des plus grands festivals littéraires français de l’ère mittérandienne bénie à ce propos, pendant vingt ans à Brive, Saint- Etienne, Saint-Louis, Bordeaux, Paris, … 

C’étaient des échanges privilégiés et prestigieux avec Hervé Bazin, Michel Déon, Alain Peyrefitte, Georges Wolinski, Jean Favier et bien d’autres … 

Pour la Sérénissime, j’ai ressuscité le Tadzio de Visconti  dans «  Mort à Venise »  si magistralement mis en scène face à Dirk Bogard. Et pour le condottieri Sforza ( trad : La force, il pliait des fer à cheval de ses larges pognes. Comparez ses mains avec celles de la dogaresse ou de son fils Jacopo dans la b.d. ), espérons que monseigneur Jack Nicholson ne prendra pas ombrage d’une vague et éventuelle ressemblance avec le futur Duc de Milan. Que Notre Seigneur Jésus nous pardonne, ces deux beaux rebelles eussent sûrement été grands copains !

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Jack Nicholson ne prendra pas ombrage d’une vague et éventuelle ressemblance avec le futur Duc de Milan...

Alix Mag’: Dans l’Alchimiste et pour  le personnage que vous avez créé en 1996,  Giovani, on voit que vous dessinez avec plaisir l’Italie. Que vous inspire cette Italie du quattrocento ? 

Jean  Pleyers :Mais, tout simplement de nombreux et précis souvenirs de ma vie antérieure en ce pays qui est ma patrie véritable, en tant que peintre et sculpteur, très cher …

Alix Mag’: Pour vous Jean, est-ce un plaisir de redessiner une histoire de Jhen dans ce pays ? 

Jean Pleyers : C’est à la fois un plaisir et un drame car en cette incarnation je n’avais, malgré mon talent naturel, aucun succès et mourait souvent de faim au point de m’enfuir un triste jour à Gênes sur une méchante caraque en partance pour les Indes où je devins yogi car, là non plus, aux cours princières ne fus point invité.

Alix Mag’: Vos influences graphiques viennent d’auteurs de BD (comme Cuvelier ou Martin) ou alors de peintres ? 

Jean Pleyers : Principalement de peintres comme Botticelli, Dürer, Battista, Van Eyck, Véronèse, Bellini, Giotto, Da Vinci, Raphaël, Michel Ange, Veneziano, Fra Angelico, Giorgione, etc … 

Alix Mag’ : Je trouve que votre trait se rapproche par certains aspects de la peinture flamande du XVème au XVIIème siècle. Vous sentez-vous plus proches de ces peintres que des peintres italiens de la Renaissance ? 

Jean Pleyers :Voilà une bien intelligente question ! En effet, une réelle influence germano-gothique me semble émaner de mon graphisme électrique … Ma mère avait des ancêtres allemands… et italiens. Alors, là, plus n’est besoin d’invoquer mes vies antérieures. ( Vous remarquerez que je ne me vante nullement, contrairement à bien d’autres d’avoir été Ramsès, César ou Jeanne d’Arc ! )

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Alix Mag’ :Gilles de Rais est de retour ! Avez-vous un plaisir particulier à dessiner ce personnage et quelles ont été vos influences graphiques à vous et Jacques Martin pour le créer? 

Jean Pleyers : Pas plus que pour le portrait du Christ il n’existe de portrait de Gilles de Laval. 

C’est Martin qui voulait le mettre en scène au théâtre, sans doute fasciné par lui ou par la prodigalité étonnante de ce monstre brillant qui a allié puissance et liberté ô combien extrême, toutes qualités que maître Jacques devait lui envier. 

Moi, je me suis contenté d’utiliser le Baron comme d’un levier historique pour tenter de dresser graphiquement une fresque où se côtoieraient les pus grands des archanges du Lys de la Maison France ainsi que les plus menues des bergères …

Alix Mag’ : Corinne, vous êtes la compagne de Jean, ainsi que sa coloriste. Comment se passe votre collaboration ?

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Corinne Pleyers : C’est une collaboration heureuse car Jean et moi partageons la même vision, le même goût des couleurs. Colorier La Sérénissime fut pour moi un double bonheur. D’abord, j’ai beaucoup d’admiration pour le dessin fin, intelligent, et vivant de Jean et aussi pour sa rigueur implacable. Et aussi, colorier l’Italie – pays de certains de mes ancêtres - qui sait si bien vivre et sublimer la couleur ! 

Jean me laisse carte blanche pour les couleurs et les ambiances. Evidemment, les impératifs sont nombreux : lieux, saisons, moments de la journée, vêtements, … Lorsque la mise en couleurs d’une planche est terminée, Jean intervient et nous réajustons si nécessaire à sa vision de chef d’orchestre … C’est un moment parfois douloureux car le travail de coloriste est un travail lent, patient, à la fois intuitif et réfléchi, très méditatif. Et soudain se pose sur ce travail le regard exigeant du créateur à la source du dessin … Il s’agit là, pour Jean comme pour moi, de se détacher du lien émotionnel tissé avec son travail et de se mettre au service de la beauté et de la grâce de l’œuvre. 

Alix Mag’ : Pouvez-vous nous expliquer votre méthode de travail ? 

Corinne Pleyers :Nous travaillons les couleurs à  l’informatique et l’ordinateur se révèle être un outil d’une puissance folle. Nous n’utilisons aucune palette mais cherchons pour le moindre détail la nuance la plus « juste » et là, c’est le miracle permanent de l’interdépendance des couleurs. Une teinte qui semblait sublime paraît dénaturée à côté de telle autre, un gris terne prend un éclat tout particulier en jouxtant un rouge ardent … . Bref, la recherche est infinie, d’autant plus que, l’informatique favorisant l’agrandissement, tout détail est pris en considération : le moindre éperon, la plus petite perle reçoivent la même attention qu’une façade de maison ou qu’un ciel. 

A noter aussi que, dans le style foisonnant, baroque de Jean, poussant à l’extrême le moindre détail, rajouter des effets tuerait le trait et donc la narration. C’est pourquoi l’œuvre est essentiellement coloriée en à-plats. Ce qui est très exigeant car la netteté de ces mises en couleurs informatiques est sans pardon et met tout en évidence : bonheur des harmonies ou … flagrance des erreurs.

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Alix Mag’ : Et pour finir cet  entretien, quels sont vos projets ??...et prêt pour un nouveau Jhen ?? 

Jean Pleyers : Corinne et moi revenons à l’instant d’un périple comprenant une étude de la route des Cathares : Le Puy, sa cathédrale et son cloître ( II°, XII°,) - Conques, église abbatiale et bas-relief du tympan ( XII°) - Albi et sa Basilique Sainte Cécile - Carcassonne, cité médiévale restaurée par le génial architecte Viollet-le-Duc au début du siècle passé, sous Napoléon III et ville-patrie des écrivains René Nelli, cet apôtre moderne d’un catharisme ressuscité, et Henri Gougaud, rencontré jadis lors d’une dédicace aux Etangs de Berre, près de Marseille, dont je relis actuellement le Bélibaste (célèbre et tragique personnage cathare) et qui m’a dédicacé sa «  CANSO », une formidable traduction occitane de la chanson de la croisade albigeoise. 

Vous l’avez sûrement deviné, le prochain Jhen écrit par le templier-mystère Hugues Payen s’intitulera : «  L`HERITIER DES CATHARES » et j’ai commencé les mini-story-boards, sorte de découpage format timbre-poste avant la lettre des 15 premières pages reçues et lues avec passion…

Propos recueillis par mail en août 2009.

Alix Mag'/Les enfants d'Alix.Serge Zenatti, Stéphane Jacquet 2009.